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XXII INTRODUCTION

« le doux cygne de l'Avon prenant ses ébats sur les bords

de la Tamise ». La publication 'subreptice de plusieurs de

ses drames, malgré toutes ses précautions pour les garantir

des éditeurs, montre la renommée dont il jouissait. Elle

est encore mieux prouvée par la'mise fréquente de son

nom sur des œuvres qui n'étaient pas siennes, mais qui se

couvraient de lui.

Cette renommée le trouva-t-elle insensible et n'eut-il ni » la conscience ni le soin de son génie? Curieux paradoxe

auquel les vers de Pope ont donné crédit : « C'est pour le

gain, non pour la gloire, qu'il prit son essor aventureux, et

il devint immortel en dépit de lui-même ». De ce qu'il fut

un homme d'affàires avisé qui sut faire fortune, et de ce

qu'il ne publia pas ses drames lui-même — il ne pouvait

les publier sans porter un grave préjudice à sa troupe, —

on a conclu témérairement qu'il en ignorait la beauté. C'est

sortir de la vraisemblance. Mais il est avéré que Shake--

speare, très différent des écrivains bohèmes qui l'entou- --

raient, eut le souci constant d'assurer sa vie. Enrichi par

le théâtre, peut-être aussi par les libéralités de ses. protec--

teurs, il songea d'abord à donner l'aisance aux siens et à

relever la fortune paternelle. Il n'avait jamais rompu avec

Stratford, où il retournait, dit-on, tous les ans. Mais il ne

s'en tint pas là. Il eut l'idée fixe de se constituer un domaine

en son pays natal et d'y revenir (c gentilhomme n. Il s'em--

ploya pour obtenir des armoiries à son père. Les actes

locaux révèlent le nombre et l'importance de ses acquisi--

tions de terres. Tout en écrivant Othello ou Macbeth il rêvait

de retourner un jour, riche et anobli, dans la petite ville

qu'il avait quittée misérable.

C'est après vingt-cinq ans de carrière dramatique, vers 1610

ou 1612, qu'il réalisa ce rêve. De la fortune acquise par

tant de glorieux labeurs il ne semble pas qu'il ait pu jouir

comme il l'avait espéré. D'abord plus d'un vide s'était fait

dans le cercle de famille. Son fils unique, son père et sa

mère étaient morts. Il est douteux qu'il ait trouvé auprès

de sa femme la consolation de ces deuils. Il avait passé sa

vie loin d'elle. Par son testament, fait surtout en faveur de

Susannah, l'aînée de ses deux filles, il jne léguera à sa

femme que son « second meilleur lit », réduisant ainsi son

douaire à la portion stricte qui n'était pas soumise aux

dispositions testamentaires. Nous l'imaginerions plus heu--

INTRODUCTION XXIII reux dans la maison de Susannah, mariée au médecin John Hall, et qui avait donné au poète une petite-fille. Mais il est à craindre que Shakespeare ne se soit pas trouvé en parfaite communion de pensée avec son gendre, lequel inclinait manifestement au puritanisme. Stratford du reste était bien changé depuis sa jeunesse. Les rapides progrès des puritains présageaient une ère nouvelle. La municipalité prenait maintenant des mesures pour éloigner les compagnies d'acteurs que le père du poète attirait jadis. Le temps de la « joyeuse Angleterre « était presque révolu. Les seules traces précises que l'on ait de lui à cette époque sont celles de ses investissements d'argent, de ses achats de terres ou de maisons. Rien d'ailleurs n'empêche de croire avec l'un de ses premiers biographes que « les dernières années de Shakespeare, comme tout homme de bon sens le souhaiterait pour lui-même, s'écoulèrent dans l'aisance, la retraite et la conversation de ses amis ». Quelques voyages du poète à Londres, quelques visites à Stratford de" ses amis de Londres en égayèrent la monotonie. C'est ainsi qu'au printemps de 1016 Shakespeare, qui venait de marier sa fille cadette Judith, reçut chez lui les poètes Michel Drayton et Ben Jonson. De trop copieuses libations pour fêter cette réunion auraient, d'après une tradition, hâté sa fin. Il mourut le 23 avril 4616. Il avait juste cin-quante-deux ans.

Il fut enseveli dans l'église de Stratford où un monument surmonté de son buste fut à quelque temps de là érigé à sa mémoire. Mais c'est seulement sept ans après sa mort (lue son vrai monument fut élevé. Deux des camarades de l'acteur-poète rassemblèrent dans le célèbre in-folio de 1623 ses œuvres dramatiques, dont la moitié seulement avait paru de son vivant, en des éditions frauduleuses et souvent inexactes.

En tête de l'in-folio figure une gravure médiocre et morne représentant Shakespeare. Avec le buste grossier de Strat-ford c'était jusqu'à ces derniers temps tout ce qui donnait une idée de ses traits. Or il semble bien que le portrait peint d'après lequel fut faite la gravure ait été retrouvé en 1892. S'il faut en croire la date qu'elle porte, cette pein-ture, dans le goût de l'école flamande, aurait été prise sur le poète à quarante-cinq ans, alors qu'il écrivait Le Roi Lear. Sans être un chef-d'œuvre, ce portrait-là est vraiment inté-- XXIV INTRODUCTION ressant. L'ovale allongé du visage est encore accentué par la calvitie du haut de la tête, des deux côtés de laquelle retombent au contraire des boucles abondantes de cheveux châtains. Les traits sont forts et réguliers : les yeux noisette très grands, d'une douceur méditative, mais avec un pétil-lement contenu, une flamme que la pose a dû amortir; le nez droit et ferme, faisant avec les sourcils un arc double d'une extrême pureté. Mais la bouche surtout arrête et retient; entre la fine moustache ébouriffée aux pointes qui estompe la lèvre d'en haut, avec l'accent circonflexe de sa courbe nerveuse, et la mouche qui frange la lèvre infé-rieure, saillante et sensuelle, on ne saurait dire tout ce qu'il tient d'esprit, d'ironie, de gaîté et aussi de tendresse possible. Le jeu combiné de la bouche et des yeux devait interpréter les plus mobiles impressions et les plus légères. Entre les deux il semble que rien ne pouvait échapper. On pense aussitôt au Biron des Peines d'amour perdues en qui le poète paraît bien avoir mis quelque chose de lui-même : « Avec homme plus gai je n'ai jamais passé une heure de causerie. Son œil enfante sans cesse des occasions pour son esprit : tous les objets que l'un saisit, l'autre les tourne en plaisanteries qui excitent le rire, et sa langue habile, interprète de sa pensée, l'exprime en termes si justes et si gracieux que les oreilles des vieillards s'attardent à écouter ses récits et que celles des jeunes gens en sont toutes ravies : si délicieuse, si agile est sa conversation. »

C'est ce Shakespeare spirituel qui a le plus frappé les contemporains. L'auteur de Macbeth a été surtout pour eux « un esprit très prompt et très plaisant ». Il fut le plus merveilleux causeur de cette fameuse taverne de la Sirène où s'assemblaient les gens de lettres de l'époque; cette Sirène dont un poète à quelque temps de là rappelait ainsi à Ben Jonson les gloires passées : « Quelles choses nous avons vu faire à la Sirène! Nous y avons entendu des mots si agiles, si pleins d'une subtile flamme, que chacun de ceux qui les disaient semblait vouloir mettre tout son esprit dans une plaisanterie, quitte à demeurer ensuite un sot tout le reste de sa sotte vie! » Or quand le puissant Ben Jonson lui-même, ventripotent, cuirassé d'une érudition alors sans égale, tout plein de la sagesse et de la doctrine des anciens, se hasardait dans une escarmouche avec Shakespeare, il subissait le sort malheureux de l'Armada.

INTRODUCTION XXV « Nombreux étaient les combats d'esprit entre lui et Ben Jonson que je vois, l'un pareil à un gros galion espagnol et l'autre comme un vaisseau de guerre anglais : maître Jonson, comme le premier, bâti bien plus haut en savoir, solide mais lent dans ses évolutions; Shakespeare comme le vaisseau anglais, de moindre tonnage, mais plus fin voi-lier, sachant tourner avec tous les courants, virer de bord, et profiter du moindre vent grâce à la vivacité de son esprit et de son invention. »

On conçoit que Ben Jonson ainsi harcelé ait laissé échapper quelques plaintes contre un adversaire dont les rapides évolutions le déconcertaient. « Il avait une excel-lente fantaisie, dit-il, de belles idées et de suaves expres-sions, mais elles coulaient de lui avec tant de facilité qu 'il était quelquefois nécessaire de l'arrêter. Il fallait lui serrer le frein. Son esprit était en son pouvoir; pourquoi faut-il que la règle de son esprit n'y fût pas également! » Ne dirait-on pas les récriminations d 'un général correct, imbu des t raditions les plus respectables, en se voyant battu par ce Bonaparte dont la stratégie irrégulière était un vrai défi aux lois classiques de la guerre? Les historiens militaires ont, (lepuis découvert une science profonde et supérieure dans des manœuvres qui passèrent d'abord pour d 'heu-reuses extravagances ou au mieux d'inexplicables inspira-tions. De même l'idée de l'art et de la raison dirigeant l'esprit de Shakespeare s'est tardivement fait jour. Mais pour ses contemporains, et longtemps après, il fut surtout un improvisateur. Très tôt apparaît l'idée fallacieuse de Shakespeare génie naturel, primesautier, mais « manquant d'art », dit celui-ci, « entièrement dénué d'art », dit celui-là. Milton l'appellera « le plus doux enfant de la Fantaisie » et le comparera à l'oiseau des bois qui gazouille ses notes naïves. Ce jugement repose au fond sur une confusion entre le souci de l'art et l'érudition; il s'appuie essentiel-lement sur une comparaison sourde entre le libre Shake-speare et le classique Ben Jonson. Il a été accrédité par un témoignage qui a l'air d'être décisif : « Shakespeare expri-mait ses pensées avec une telle aisance que nous avons à peine trouvé une rature dans ses papiers », déclarent les éditeurs de ses manuscrits. Mais il a contre lui Ben Jonson lui-même, mieux avisé, qui, après avoir contribué plus que personne à le répandre, le dénonça avec éloquence dans- XXVI INTRODUCTION ses beaux vers définitifs à la mémoire de Shakespeare, mis en tête de l'in-folio de 1623 :

« Triomphe, ma Bretagne, tu as un homme à montrer à qui toutes les scènes de l'Europe doivent hommage. Il n'appartient pas à une génération, mais à tous les temps. La Nature elle-même était fière de ses tableaux et se réjouis-sait de porter l'ornement de ses vers. Mais il ne faut pas, que je donne tout à la Nature ; ton art, mon doux Shake-speare, a droit à une partie de mes louanges, car si la Nature est la matière du poète, c'est son art qui lui donne la forme, et celui-là qui médite d'écrire des vers vivants ; (comme le sont les tiens) doit suer et frapper le fer remis deux fois au feu sur l enclume des Muses... sans quoi au lieu du laurier il cueille le mépris, car le travail fait le poète autant que la naissance. Et ce fut ton cas. Voyez! comme les traits du père revivent dans ses enfants, ainsi la progéniture de l'esprit et du cœur de Shakespeare res-plendit dans, ses vers bien tournés et soigneusement ' limés. »

Voilà qui semble beaucoup plus près de la vérité. Sans compter les œuvres non dramatiques si manifestement ciselées avec amour, le théâtre de Shakespeare porte l'em-preinte évidente de remaniements nombreux qui trahissent un souci de la perfection jamais satisfait. L'absence de ratures dans le manuscrit définitif ne signifie rien à côté. Enfin et surtout l'étude attentive de ses drames révèle un art infini, d'autant plus grand qu'il est plus personnel, d'autant plus profond qu'il est plus caché et plus com-plexe, Jusque clans son métier de comédien ce souci de l'art le suivit. Il n'est pas probable qu'il ait été lui-même un grand acteur et la tradition le représente jouant les rôles cle rois, qui exigent surtout une belle voix et une noble prestance, ou encore le fantôme qui apparaît il Hamlet. Mais il dut être un admirable conseiller pour ses cama-rades, à en juger par la scène célèbre où Hamlet critique les comédiens, et s'efforce de leur inspirer un jeu naturel, à égale distance de l'emphase et de la platitude. C'est là que se rencontre cette formule révélatrice, après laquelle il semble impossible de plus douter de la parfaite maîtrise de soi que le poète savait conserver dans les plus fougueux emportements de son génie : « Jusque dans le torrent, la tempête, et, si j'ose le dire, la trombe de la passion, il vous

INTRODUCTION XXVII faut acquérir et engendrer un pouvoir modérateur qui lui donne de la suavité. »

Cet art secret échappa à presque tous les contemporains de Shakespeare. La richesse exubérante de sa nature leur voila son labeur, sa ferme raison, et cet esprit de conduite qu'un œil exercé découvre dans ses écrits comme dans son existence. Shakespeare fut sans doute le bon vivant et le franc compagnon qu'ils connurent, « d'un^ nature ouverte et franche ». Aucun scrupule rigide ne l'empêcha de se mêler à la vie libre, voire licencieuse, de ses frères de lettres. Il ne se distinguait apparemment des autres que '■ par une extrême douceur de caractère. « Le doux Shake-speare », répétaient à l'envi ses camarades. Sa cordiale géné-rosité inspirait l'affection, la tendresse à tous ceux qui l'approchaient. Mais ce que nous voyons mieux à distance, en embrassant sa carrière d'un regard, c'est la sagesse intelligente et sûre qui ordonna la vie entière comme elle règle chacune des œuvres particulières. A considérer le milieu où il vécut, on ne s'étonne plus des quelques défail-lances de l'homme; on est surpris de leur petit nombre. On sent qu'une volonté réfléchie a présidé à ses actes, élevé une barrière protectrice autour de son travail et de son génie. Ainsi seulement put-il en vingt ans d'une carrière que sa seule tâche de comédien aurait suffi à remplir composer ces trente-six drames qui sont l'œuvre suprême de la littérature moderne.

Est-il possible d'apercevoir encore quelques traits de l'homme, quelques aspects de la pensée propre du créa-teur à travers les êtres innombrables et divers qu'il a doués de la vie? Il faut ici une extrême prudence et de patientes recherches pour de rares et douteuses conclusions. L'im-pénétrabilité de Shakespeare est le gage par excellence de son génie dramatique. Voici pourtant ce qu'à la lumière de l'histoire de son temps on découvre de ses sentiments politiques et religieux.

Shakespeare a débuté au théâtre à l'une des époques les plus glorieuses et les plus prospères de l'histoire anglaise. Deux grands faits la dominent : la mort de Marie Stuart en 1587 et la victoire remportée sur l'Armada en 1588. La guerre civile avait à peu près cessé ses ravages depuis la fin de la guerre des Deux Roses ; avec l'infortunée Marie-- Stuart c'était jusqu'à la menace de commotions possibles XXVIII INTRODUCTION qui semblait prendre fin. La défaite des Espagnols délivrait l'Angleterre de son seul ennemi extérieur, lui assurait la suprématie maritime, donnait la sécurité voulue à ses marins pour parcourir les mers, à ses colons pour peu-pler les contrées lointaines. Il y eut alors une explosion de patriotisme triomphant dont Shakespeare se fit l'inter-prète dans maint vers admirable de ses drames historiques. En même temps l'agriculture et l'industrie prenaient un vigoureux essor. Cette prospérité matérielle était la condi-tion nécessaire du luxe intellectuel et artistique dont la Renaissance inspirait le désir ardent. A la reine Elisabeth les écrivains reportèrent l'honneur des loisirs qui leur étaient faits. Ils lui savaient gré aussi du franc parler qu'elle laissait à leur génie. Cette reine, aussi absolue que le sera Louis XIV, plus peut-être, car le nouveau clergé, le clergé anglican était sa docile créature, leur assurait en i effet une liberté presque sans limite. Indifférente à la religion, dont elle était pourtant comme la papesse, elle ne réclamait de ses sujets qu'une conformité extérieure à la discipline ecclésiastique. Seuls les puritains sentaient le joug, eux qui rêvaient de façonner la société selon leur foi et pour qui l'indifférence religieuse était le pire des crimes. Le puritanisme naissant qui donne l'illusion d'être le champion de la liberté contre l'absolutisme, était au contraire redouté par l'œil clairvoyant de l'artiste comme le tyran minutieux de la vie entière et de tous les actes de l'individu, comme le proscripteur haineux du culte païen de la beauté. Adieu avec lui à la variété passionnante et charmante des mœurs et des caractères, variété où les hommes de la Renaissance puisaient du même coup la joie de leur vie et les éléments de leur art!

Pour les comédiens et les auteurs dramatiques il y avait là une question de vie ou de mort. Les annales de la scène anglaise retentissent déjà des persécutions exercées contre les compagnies d'acteurs par la municipalité puritaine de Londres. Ces compagnies ne se défendent qu'en se mettant sous le patronage du souverain ou de quelque grand sei-gneur. Elles ont pour elles la cour, la noblesse et le peuple ; contre elles une partie influente de la bourgeoisie. Proscrites de la Cité, elles s'installent sur ses confins et là, à l'abri des poursuites, ne se font pas faute de livrer au ridicule leurs adversaires qui se vengeront un demi-siècle plus tard,

INTRODUCTION XXIX quand ils seront les maîtres, en fermant tous les théâtres.

A ces attaques Shakespeare se joignit discrètement et de haut, son théâtre n'étant ni satirique ni réaliste, se tenant d'ordinaire à distance des événements irritants du jour. Sa sombre comédie de Mesure pour mesure est néanmoins tournée contre la prétention puritaine d'établir par la rigueur des lois un régime d'implacable moralité; Angelo qui veut l'appliquer est un hypocrite beaucoup plus noir que Tartufe. Ailleurs le poète se moque simplement : « T'imagines-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y aura plus de gâteaux ni de bière? » Mais la vraie vengeance con-sista pour lui à créer le théâtre le moins « bourgeois » du monde, et dont l'esprit général est ensemble si large et si sain, si libre et si droit qu'il est resté au flanc du purita-nisme l'épine la plus profonde. L'autorité et le prestige de son génie sont une des plus grandes forces qui aient depuis contenu les tendances iconoclastes de beaucoup de ses compatriotes. Son œuvre d'inspiration en partie païenne fait contre-poids à la Bible elle-même et ce dualisme heu-reux a préservé bien des esprits anglais de se contracter et de se durcir.

L'opposition au puritanisme est tout ce que l'on peut donner pour sûre caractéristique de la religion de Shake-speare. Partagea-t-il l'hostilité contre le « papisme » de la plupart de ses compatriotes, comme tendrait à le faire croire mainte scène de ses drames nationaux? Eut-il au contraire du penchant pour le catholicisme, comme l'indi-querait la peinture ensemble aimable et noble qu'il fit, par exemple, de Frère Laurent, confesseur et directeur de Roméo? Mourut-il même « papiste », comme le veut une tradition? Ces discordances sont l'indice vraisemblable d'une certaine indifférence aux formes précises de la reli-gion. Ses attaques mêmes contre Rome sont moins ins-pirées par la foi protestante que par le patriotisme anglais.

Ce patriotisme, étroit comme un préjugé au début (si le poète est vraiment responsable du personnage de Jeanne d'Arc transformée en sorcière impudique), alla s'élevant et s'épurant jusqu'à devenir capable de la plus ardue des tâches : celle de mettre sur la scène avec une grandeur simple, exempte d'arrogance et d'emphase, les victoires du héros national, le roi Henri V. Mais il est d'au-tres traits qui précisent les sentiments du poète pour sa XXX INTRODUCTION patrie. Il aima l'Angleterre de son temps, monarchique et aristocratique, en cette dernière efflorescence un peu fac-tice de l'esprit chevaleresque qui combinée avec le senti-ment artistique de la Renaissance pouvait produire un Sir Philip Sidney, héros et poète. Quand Shakespeare dra-matisa les règnes du siècle passé il s'attacha à la peinture des rois et des seigneurs. L'histoire lui apparaît comme la série des actes de quelques grands personnages. Il a le « culte des héros ». C'est pour lui le génie d'un Henri Y qui gagne les batailles et non la discipline -et la vaillance des archers du roi. Le peuple joue pourtant un rôle dans ses drames, mais il n'y apparaît, guère qu'à l'état de popu-lace. Nul n'a comme Shakespeare représenté une émeute, l'incohérence et la lâcheté des passions débridées, les subits revirements de la multitude impressionnable et stupide. Mais il a trahi pour une fois son parti pris en abandonnant les chroniqueurs qu'il suit d'ordinaire fidèlement, de manière, à transformer en une sorte de jacquerie odieuse et ridicule la rébellion justifiée en ses causes, raisonnable en ses revendications, modérée en ses actes, de Jack Cade et des gens du Kent contre les favoris d'Henri VI.

Peut-on aller plus loin et extraire de son théâtre des idées qui seraient précisément les siennes et qui se rangeraient sous la rubrique de morale ou de philosophie? Rien à coup sûr qui ressemble à un code ni qui imprime à son œuvre la marque inférieure du didactisme. Il n'a pas soutenu de thèse. On a pu dire qu'il n'avait pas eu de héros, ce qui est vrai en ce sens qu'il n'a pas créé de personnage pour l'offrir comme un modèle. Il a voulu simplement je mon-trer à la génération sa forme et son empreinte ». Il s'est contenté de représenter la vie et de révéler des âmes. Les hautes pensées que les créatures de son imagination sou-vent expriment ne sont pas données comme des maximes. Elles sont l'émanation de quelque noble instant d'un noble esprit. Mais les sentiments essentiels d'amour, de bonté, de loyauté, de respect des contrats., de virilité, sont sous-entendus de la première à la dernière scène et suffisent pour faire de son libre drame, hardi dans ses caractères, ses situations et ses paroles, un des plus moraux qui soient, comme par la profondeur constante des observa-tions sur la vie il est le plus vraiment intellectuel.

Il est toutefois un trait commun à presque tous les enfants

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