‹ Lectures littéraires. Pages choisies des grands écrivainsChapitre 41 sur 52 · Nom adopté par Kent avec son déguisement · texte numérisé non relu

Nom adopté par Kent avec son déguisement

LEAR. Et ma pauvre innocente est pendue! Plus de vie, plus, plus! Pourquoi un chien, un cheval, un rat ont-ils la vie, et toi, plus un souffle? Tu ne reviendras plus, jamais, jamais, jamais, jamais, jamais!... Je vous en prie, défaites-moi ce bouton. Merci, monsieur... Voyez-vous ceci? regardez là... regardez... ses lèvres!... regardez ici... ici. (Il agonise.)

EDGAR. Il s'évanouit... Sire! sire!

KENT. Brise-toi, cœur; je t'en prie, brise-toi!

EDGAR, penché sur Lear. Ouvrez les yeux, sire !

KENT. Ne tourmentez pas son âme... Oh! laissez-le passer! Il le hait cruellement celui qui voudrait 1 éten-dre plus longtemps sur la claie de ce dur monde.

EDGAR. Il a passé, c'est fait.

KENT. Le miracle est qu'il ait résisté si longtemps ; il ne faisait qu'usurper sa vie.

XVII i

(MACBETH l] Macbeth, thane (baron) de Glamis et général écossais, vient de s'illustrer dans une bataille contre des rebelles soutenus par le roi de Norvège. Revenant de la victoire avec son frère d'armes Banquo, il a rencontré sur une lande déserte trois sor-cières qui l'ont salué du titre de Thane de Cawdor, et lui ont annoncé qu'il serait roi un jour. La première prédiction s'est sur-le-champ réalisée. Le thane de Cawdor existant ayant trahi et été vaincu, le roi Duncan le fait mettre à mort et confère son titre à Macbeth. C'est aussitôt après sa rencontre avec les sorcières que Macbeth apprend cette nouvelle. Éperonné par sa femme, il assurera par le meurtre du roi son bienfaiteur la réalisation de l'autre partie de la prophétie. (Inverness. Une salle du château de Macbeth. Entre lady Macbeth, seule, une lettre à la main.)

LADY MACBETH, lisant.

« Elles 2 m'ont rencontré dans le jour de la victoire; et j'ai appris par un très sûr témoignage qu'elles ont en 1. L'extrait de Macbeth que nous donnons est, avec la cour-toise permission de l'auteur et des éditeurs, emprunté à la tra-duction, ensemble si littérale et si littéraire, de M. A. Beljame (Paris, Hachette, 1897, ouvrage couronné par l'Académie fran-çaise). Pour tout changement, quelques indications scéniques ont été ajoutées, et quelques inversions' supprimées. 2. Les sorcières. elles une science plus qu'humaine. Tandis que je brû-lais du désir de les questionner davantage, elles se transformèrent en air, où elles se sont évanouies. Comme je restais là absorbé dans l'émerveillement de ces choses, sont arrivés des messagers du roi, qui m'ont proclamé « Thane de Cawdor », titre par lequel, auparavant, les sœurs fatales m'avaient salué, me repor-tant au temps à venir avec ces mots : « Salut! toi qui seras roi 1 » Tout cela, j'ai jugé bon de te le mander, chère compagne de ma grandeur, afin que tu ne'perdisses pas la part de joie qui t'est due, en ignorant quelle grandeur t'est promise. Considère ces choses et adieu. »,

Tu es Glamis, et Cawdor, et tu seras ce qui t'est promis. Cependant je crains ta nature : elle est trop pleine du lait de la tendresse humaine pour saisir la voie la plus courte. Tu voudrais être grand; tu n'es pas sans ambition; mais tu es sans la perversité qui doit l'accompagner; tes hautes visées, tu voudrais y atteindre vertueusement; tu ne voudrais pas être joueur déloyal, et cependant tu voudrais bien d'un gain illégitime; tu voudrais avoir, grand Glamis, ce qui te crie : « Voilà la chose qu'il faut faire! » si tu veux l'avoir; et cette chose tu crains plutôt de la faire que tu ne la désires non faite. Accours ici, que je verse mon courage dans ton oreille, et que je corrige avec la vaillance de ma langue tout ce qui t'écarte du cercle d'or dont le destin et une puissance surnaturelle semblent vouloir te couronner. (Entre un messager.) Quelle nouvelle apportez-vous?

LE MESSAGER. Le roi vient ici ce soir.

LADY MACBETH, impétueusement. Tu es fou de dire cela... (Se maîtrisant.) Ton maître n'est-il pas avec lui? S'il en était ainsi, il èût prévenu pour les préparatifs.

LE MESSAGER. Avec votre permission, la chose est vraie; notre thane arrive; un de mes camarades l'a devancé, qui, presque mort et sans souffle, en a eu assez à peine pour accomplir son message.

LADY MACBETH, à ses gens. Prenez soin de lui; il apporte une grande nouvelle. (Le messager sort.) Le corbeau même s'enroue à croasser la fatale entrée de Duncan sous mes créneaux. Venez, ô esprits qui accompagnez les pensées de mort, changez ici mon sexe, et emplissez-moi, de la tète aux pieds, jusqu'au bord, d'implacable cruauté! Épaississez mon sang, fermez tout accès et tout passage à la pitié, afin qu'aucunes visites compatissantes de la nature n'ébranlent mon farouche dessein, et ne mettent le holà entre l'exécution et lui ! Venez à mes mamelles de femme, et changez mon lait en fiel, ministres de meurtre, en quelque lieu que vos substances invisi-bles président à la destruction de la vie! Viens, nuit épaisse, et enveloppe-toi de la plus sombre fumée de l'enfer, afin que mon couteau aiguisé ne voie pas la blessure qu'il fera, et que le ciel ne perce pas de son regard le rideau des ténèbres pour me crier : « Arrête, arrête! » (Entre Macbeth. Lady Macbeth court à lui et le tient embrassé.) Grand Glamis ! digne Cawdor! Plus grand que l'un et l'autre par le salut à venir! Ta lettre m'a trans-portée au delà de l'obscur présent, et je ressens ici l'avenir en ce moment même.

MACBETH. Ma bien-aimée, Duncan vient ici ce soir.

LADY MACBETH. Et quand repart-il?

MACBETH. Demain, à ce qu'il se propose.

LADY MACBETH. Oh! jamais le soleil ne verra ce demain! Votre visage, ô mon thane, est comme un livre où les hommes peuvent lire d'étranges choses. Pour parer aux circonstances présentes, prenez un air con-forme aux circonstances; portez la bienvenue dans vos yeux, dans votre main, dans votre voix : ayez l'aspect de la fleur innocente, mais soyez le serpent qu'elle cache. A celui qui va arriver il faut pourvoir; et vous remettrez la grande œuvre de cette nuit à ma diligence, cette œuvre qui doit à toutes nos nuits et à tous nos jours à venir donner absolument la puissance et l'autorité souve-raine.

MACBETH. Nous en reparlerons.

LADY MACBETH. Ayez seulement un front sans nuage changer son visage est toujours signe de crainte. Pour tout le reste, abandonnez-le-moi. (ils sortent.) (Devant le château de Macbeth. Les hautbois jouent. Les serviteurs de Macbeth font la haie. Entrent le roi Duncan, les princes Malcolm et Donal-bain ses fils, Banquo général de l'armée du roi, et plusieurs seigneurs écos-sais avec leur suite.)

DUNCAN. Ce château est heureusement situé; l'air, vive-ment et doucement, caresse nos sens calmés.

BANQUO. Cet hôte de l'été, le martinet qui hante les temples, prouve par sa chère maçonnerie que l'haleine du ciel embaume amoureusement ces lieux; pas de sail-lie, de frise, d'arc-boutant, pas de coin propice où cet oiseau n'ait suspendu son lit et le berceau de sa famille. Là où la nature le fait multiplier et hanter, j'ai observé que l'air est délicieux. (Entre lady Macbeth.)

DUNCAN. Voyez ! voici notre hôtesse honorée ! L'amour qui nous poursuit est quelquefois notre ennui; et cepen-dant nous le remercions d'ètre de l'amour. Par là je vous apprends que vous devez prier Dieu de nous récompenser de votre peine, et nous remercier de votre ennui.

LADY MACBETH. Tous nos services, en tout point dou-blés et puis doublés encore, seraient une pauvre et modeste chose, pour rivaliser avec ces profonds et vastes honneurs dont Votre Majesté charge notre mai-son ; pour ceux d'autrefois et pour les récentes dignités accumulées par-dessus ces honneurs nous sommes des ermites voués à prier pour vous.

DUNCAN. Où est le thane de Cawdor? Nous avons couru sur ses talons et avions l'intention d'être son fourrier; mais il est bon cavalier, et son grand amour pour vous, vif comme son éperon, l'a amené à sa demeure avant nous. Belle et noble dame, nous sommes votre hôte cette nuit.

L.\DY MACBETH. VOS serviteurs sans cesse ont leur famille, leur personne et leurs biens en dépôt, pour apurer leurs comptes au gré de Votre Majesté, ne fai-sant jamais que vous restituer ce qui est vôtre.

DUNCAN. Donnez-moi votre main; conduisez-moi à mon hôte, nous l'aimons grandement et nous lui continue-rons nos faveurs. Avec votre permission, hôtesse! (ils sortent.) (Une chambre du château, éclairée par des torches. Les hautbois jouent. Un écuyer tranchant et divers domestiques, portant des plats et faisant le service, traversent la scène. Puis entre Macbeth.)

MACBETH, seul. Si c'était fini, une fois la chose faite, alors il serait bon qu'elle fût faite bien vite; si l'assas-sinat pouvait arrêter dans son filet les conséquences, et saisir, en les supprimant, le succès, de sorte que ce seul coup fût tout et la fin de tout ici-bas,— ici-bas même, sur ce banc de sable et ce haut-fond du temps, — nous risquerions le saut de la vie à venir. Mais en pareil cas nous recevons notre jugement ici-bas; de sorte que nous ne faisons que donner de sanglants enseignements qui, une fois donnés, reviennent tour-menter leur auteur; la justice impartiale présente les ingrédients de la coupe empoisonnée par nous à nos propres lèvres... Il est ici sous une double sauvegarde : d'abord je suis son parent et son sujet, deux puissantes raisons contre cet acte; puis, je suis son hôte, qui devrais fermer la porte contre son meurtrier, et non prendre le couteau moi-mème. De plus, ce Duncan a exercé son pouvoir si doucement, a été si irréprochable dans sa grande charge, que ses vertus plaideront comme des anges à la voix de trompette contre le crime damné de sa disparition; et la pitié, comme un enfant nu et nouveau-né, chevauchant sur l'ouragan, ou les chérubins du ciel, montés sur les invisibles coursiers de l'air, souffleront l'acte horrible dans tous les yeux, en sorte que les larmes noieront le vent des soupirs. Je n'ai point d'éperon pour piquer les flancs démon projet, sauf seulement l'ambition qui, sautant en selle, prend trop d'élan et tombe de l'autre côté... (Entre lady Macbeth.) Eh bien! quoi de nouveau?

LADY MACBETH. Il a presque soupé; pourquoi avoir quitté la salle?

MACBETH. Est-ce qu'il m'a demandé?

LADY MACBETH. Ne le savez-vous pas?

MACBETH. Nous n'irons pas 'plus loin dans cette affaire : il vient de m'honorer et j'ai acquis l'estime dorée de toutes sortes de gens, laquelle veut qu'on s'en pare maintenant dans l'éclat de sa fraîcheur, et non qu'on la jette de côté si vite.

LADY MACBETH. Était-ce donc une espérance ivre que celle où vous vous drapiez? A-t-elle dormi depuis? Et s'éveille-t-elle maintenant pour paraître si livide et si pâle à l'aspect de ce qu'elle regardait si volontiers? Désormais voilà le cas que je fais de ton amour. As-tu peur d'être semblable dans tes actions et ta vaillance à ce que tu es dans tes désirs? Voudrais-tu avoir ce que tu estimes être l'ornement de la vie, et vivre comme un lâche dans ta propre estime, mettant « Je n'ose pas » au service de « Je voudrais », comme le pauvre chat du proverbe

MACBETH. Je t'en prie, tais-toi. J'ose faire tout ce qui sied à un homme : qui ose faire davantage n'en est pas un.

LADY MACBETH. Quelle bête est-ce donc qui vous a fait vous ouvrir à moi de cette entreprise? Quand vous avez osé le faire, c'est aiors que vous étiez un homme; et, à être plus que ce que vous étiez, vous n'en seriez que plus un homme. Ni l'occasion ni le lieu n'étaient alors d'accord, et cependant vous les vouliez faire naître l'un et l'autre; ils se sont faits d'eux-mêmes, et leur concours L " Le chat voudrait bien manger les poissons, mais il n'ose pas se mouiller les pattes. » maintenant est votre défaite. J'ai nourri, et je sais com-bien il est doux d'aimer l'enfant qui suce mon lait : j 'aurais, tandis qu'il était en train de me sourire, arraché de mon sein ses gencives sans dents et fait jaillir sa cervelle, si je l'avais juré comme vous, vous avez juré ceci !

MACBETH. Si nous allions échouer? .

LADY MACBETH. Nous, échouer? Montez seulement votre courage jusqu'au point d'arrêt et nous n'échouerons pas. Lorsque Duncan sera endormi (et sa rude journée de voyage l'invitera vite à un sommeil profond), j'aurai si bien raison de ses deux chambellans avec du vin et des rasades que la mémoire, cette gardienne du cer-veau, deviendra une vapeur, et que le réceptacle de la raison ne sera qu'un alambic. Lorsque dans un som-meil de brute leur être submergé reposera comme dans la mort, que ne pourrons-nous pas, vous et moi, exé-cuter sur Duncan sans défense? Que ne pourrons-nous pas imputer à ses officiers saturés, qui porteront la cul-pabilité de ce grand trépas?

MACBETH. N'enfante que des fils; car ta trempe indomp. table ne doit former rien que des mâles... Est-ce qu'on ne croira pas, lorsque nous aurons marqué de sang ces deux dormeurs de sa chambre, et employé leurs poi-gnards mêmes, que c'est eux qui ont fait la chose?

LADY MACBETH. Qui osera croire le contraire, alors qu'on entendra nos douleurs et nos cris retentir à sa mort?

MACBETH. Je suis décidé; et je tends toutes les facultés de mon être pour cette terrible action. Allons, et abu-sons les gens par les plus beaux semblants : un visage faux doit cacher ce que le cœur faux connaît, (Ils sortent.)

LE MEURTRE DE DUNCÂN 34a (Une cour dans l'intérieur du château. Entrent Banquo, et le jeune Fleance son fils qui porte une torche devant lui.)

BANQUO. Où en est la nuit, enfant?

FLEANCE. La lune est couchée; je n'ai pas entendu l'horloge.

BANQUO. Et elle se couche à minuit.

FLEANCE. Je crois qu'il est plus tard, mon père.

BANQUO. Tiens, prends mon épée. — On fait de l'éco-nomie au ciel : leurs chandelles sont toutes éteintes. — (Il lui tend son casque.) Prends cela aussi. — La lourde som-mation du sommeil pèse sur moi comme du plomb, et pourtant je ne voudrais pas dormir. Miséricordieuses puissances, refrénez en moi les pensées maudites auxquelles la nature cède dans le sommeil!... (Entrent Macbeth et un serviteur qui porte une torche.) Donne-moi mon épée... Qui va là?

MACBETH. Ami.

BANQUO. Eh quoi! messire, pas encore couché? Le roi est au lit : il a eu un plaisir inaccoutumé, et a envoyé de grandes largesses à vos gens. (Offrant un bijou à Macbeth.) Ce diamant est offert par lui à votre femme, qu'il salue du nom de très aimable hôtesse; et il a conclu en expri-mant une satisfaction sans bornes.

MACBETH. N'étant pas préparés, notre bon vouloir s'est soumis à noire insuffisance; sans quoi, il se fût donné libre carrière.

BANQUO. Tout est bien... J'ai rêvé la nuit dernière des trois sœurs fatales : à vous, elles se sont montrées assez véridiques.

MACBETH. Je ne pense pas à elles... Cependant, quand nous pourrons obtenir de vous une heure favorable, nous aimerions l'employer à quelques paroles sur cette affaire, si vous voulez nous en accorder le temps.

BANQUO. A votre gracieuse convenance.

MACBETH. Si vous restez fidèle à mes vues, le moment arrivé, il y aura de l'honneur pour vous.

BANQUO. Pourvu que je ne le perde pas en cherchant à l'augmenter, mais que je garde toujours ma conscience libre et mon allégeance intacte, je suis prêt à écouter les avis.

MACBETH. Bon repos, en attendant!

BANQUO. Merci, messire; même souhait pour vous. (Banquo et Fleance sortent.)

MACBETH, au serviteur. Va dire à ta maîtresse, lorsque ma boisson sera prête, qu'elle frappe sur la cloche. Va te mettre au lit. (Le serviteur sort.) Est-ce là un poignard que je vois devant moi, la poignée vers ma main?... Viens, que je te saisisse!... Je ne te tiens pas, et cependant, je te vois toujours. N'es-tu pas, fatale vision, sensible au toucher comme à la vue? Ou es-tu seulement un poi-gnard de l'esprit, une trompeuse création sortie d'un cerveau accablé par la fièvre? Je te vois, encore, sous une forme aussi palpable que celui que je tire en ce moment. Tu me précèdes dans le chemin où j'allais, et c'est là, en effet, l'instrument que je devais employer... Mes yeux sont devenus les jouets de mes autres sens, ou bien, seuls, les valent tous. Je te vois toujours, et sur ta lame et sur ton manche des gouttes de sang qui n'y étaient pas tout à l'heure... Rien de tout cela n'existe; c'est l'œuvre sanguinaire qui prend forme ainsi à mes yeux... Maintenant dans une moitié du monde la nature semble morte, et dès songes mauvais abusent le dormeur sous ses rideaux; la sorcellerie célèbre ses sacri-fices pour la pâle Hécate; et le meurtre hâve, averti par sa sentinelle le loup dont le hurlement est son fri d'alerte, s'avançant ainsi d'un pied furtif, avec l'ardeur du ravisseur Tarquin, marche vers son but comme 4m spectre... 0 terre solide et ferme, n'entends point où vont mes pas, de peur que les pierres mêmes ne jasent de mon dessein et ne dissipent l'horreur présente de cette heure qui s'accorde si bien avec lui... Tandis que je menace, il vit ; les mots jettent sur la chaleur de l'ac-tion un souffle trop froid. Une cloche sonne.) J?y vais, et la chose est faite : la cloche m'invite... Ne l'entends pas, Duncan, car c'es~ un glas qui t'appelle au ciel, ou en enfer. (Il se dirige vers la chambre de Duncan.)

(Même lieu. Entre Lady Macbeth.)

LADY MACBETH. Ce qui les a enivrés m'a enhardie, ce qui les a éteints m'a enflammée... Écoutons! silence!... C'est le hibou qui a crié, ce funeste veilleur qui donne le plus sinistre bonsoir... Il1 est à l'oeuvre : les portes sont ouvertes, et les serviteurs gorgés raillent leur office en ronflant; j'ai drogué leur boisson du soir, de sorte que la mort et la vie disputent en eux s'ils sont vivants ou morts.

MACBETH, dans la coulisse. Qui va là? Eh! holà!

LADY MACBETH. Hélas! je crains qu'ils ne se soient éveillés et que rien ne soit fait! La tentative, non pas l'acte, voilà cc qui nous perd... Écoutons!... J'avais mis leurs poignards en place; il n'a pas pu ne pas les voir... S'il n'avait pas ressemblé à mon père endormi, j'aurais fait la chose... (Entre Macbeth hagard, tenant un poignard ensan-glanté dans chaque main.) Mon mari !

MACBETH. C'est fait!... N'as-tu pas entendu du bruit?

LADY MACBETH. J'ai entendu le hibou huer et les grillons crier. N'avez-vous pas parlé?

MACBETH. Quand?

LADY MACBETH. Tout à l'heure.

MACBETH. Tandis que je descendais?

LADY MACBETH. Oui.

MACBETH, croyant entendre un bruit. Écoute!... Qui couche dans la seconde chambre ?

LADY MACBETH. Donalbain.

MACBETH, regardant ses mains. Voilà un triste spectacle. 1. Macbeth.

LADY MACBETH. Sotte pensée que de parler de triste spectacle !

MACBETH. Il y en a un qui a ri dans son sommeil, et un qui a crié : « Au meurtre! » si bien qu'ils se sont réveillés l'un l'autre; j'étais là à les écouter; mais ils ont dit leurs prières et se sont remis à dormir.

LADY MACBETH. Ils sont deux dans la mème chambre.

MACBETH. L'un s'est écrié : « Dieu nous bénisse! » « Amen » a dit l'autre, comme s'ils m'avaient vu avec ces mains de bourreau; j'écoutais leur frayeur, et je n'ai pas pu dire . « Amen! » quand ils ont dit : « Dieu nous bénisse ! »

LADY MACBETH. N'y pensez pas si profondément.

MACBETH. Mais pourquoi n'ai-je pas pu prononcer : « Amen »? J'avais bien besoin d'une bénédiction, et « Amen » m'est resté dans la gorge.

LADY MACBETH. Ces actions ne doivent pas ètre consi-dérées de la sorte : on en deviendrait fous.

MACBETH. Il m'a semblé que j'entendais une voix crier: « Ne dors plus! Macbeth tue le sommeil »... le sommeil innocent, le sommeil qui tresse la soie emmèlée des soucis, mort de la vie de chaque jour, bain de la pénible fatigue, baume des âmes blessées, second service au festin de la grande nature, principal soutien du ban-quet de la vie !

LADY MACBETH. Que voulez-dire?

MACBETH. Et toujours elle criait : « Ne dors plus! » à toute la maison; « Glamis a tué le sommeil; c'est pourquoi Cawdor ne dormira plus; Macbeth ne dormira plus ! »

LADY MACBETH. Qui donc est-ce qui criait ainsi? Vraiment, digne thane, vous détendez votre noble courage à penser si fiévreusement aux choses. Allez prendre de l'eau et faites disparaître ce témoin impur de votre main. Pour-quoi avoir rapporté ces poignards de là-bas? Ils doivent y rester : allez les remettre et barbouiller de sang les serviteurs endormis. MACBETH. Je n'y retournerai pas. J'ai peur de penser à ce que j'ai fait; le regarder de nouveau, je n'ose.

LAD Y MACBETH, haussant les épaules. 0 cœur faible en ses desseins! Donnez-moi les poignards : les endormis et les morts ne sont que des images : c'est l'œil de l'enfance qui s'effraie d'un diable en peinture. S'il saigne, de l'or de son sang je teindrai le visage des serviteurs, car il faut que sur eux retombe l'orde traîtrise. (Elle sort. On frappe au fond de la scène.)

MACBETH. Qui frappe?... Qu'ai-je donc, que chaque bruit m'épouvante?... (il examine ses mains.) Quelles mains est-ce là? Ah! elles m'arrachent les yeux! Tout l'océan du grand Neptune pourra-t-il laver ce sang et l'effacer de ma main? Non; cette main bien plutôt empourprera l'im-mensité des mers, et fera de leur couleur verte un seul flot l'OUgC. (Rentre Lady Macbeth.)

LAD Y MACBETH, montrant ses mains rouges de sang. Mes mains sont de votre couleur; mais j'aurais honte d'avoir le cœur aussi blême. (On frappe.) J'entends frapper à la porte du sud; retirons-nous dans notre chambre. Quelques gouttes d'eau vont nous laver de cette action; qu'elle est peu de chose alors ! (Voyant Macbeth de plus en plus égaré.) Votre force d'âme vous a laissé au dépourvu. (On frappe.) Écoutez! on frappe encore. Mettez votre vètement de nuit, de crainte que quelque cause ne nous réclame et ne montre que nous veillons. Ne vous perdez pas si misé-rablement dans vos pensées.

MACBETH. Connaître ce que j'ai fait! mieux vaudrait ne pas me connaître moi-même ! (On frappe.) Éveille Duncan par ton bruit! Oh! si tu le pouvais ! (ils sortent.)

(Même lieu. Entre un portier. On frappe toujours, au fond de la scène.)

LE PORTIER. Voilà frapper, ma foi! Si on était portier de la porte d'enfer, on aurait de la besogne à tourner la clef! (On frappe.) Pan! pan! pan! Qui est-ce qui est là, au nom de Belzébuth? C'est un fermier 1 qui s'est pendu parce qu'on attendait une bonne récolte; vous venez à point; ayez des mouchoirs en provision sur vous; ici on va vous faire suer. (On frappe.) Pan! pan! Qui est-ce qui est là, au nom de l'autre diable? Parbleu! c'est un faiseur d'équivoques, qui savait jurer dans les deux plateaux de la balance contre l'un ou l'autre plateau, — qui a commis suffisamment de trahisons pour l'amour de Dieu, et cependant n'a pas pu avec ses équivoques aller au ciel. Oh! entrez, faiseur d'équivoques. (Onfrappe.) Pan! pan! pan! Qui est-ce qui est là? Parbleu! c'est un tailleur anglais, venu ici pour avoir rogné sur l'étoffe d'un haut-de-chausses français. Entrez, tailleur, ici vous pourrez faire chauffer votre fer. (On frappe.) Pan! pan! jamais de repos! Qui ètes-vous? (il grelotte.) Mais cet endroit-ci est trop froid pour être l'enfer. Je ne veux pas être portier du diable davantage : j'avais eu idée de faire entrer ici des gens dé toutes les professions, qui vont par le chemin des primevères au feu de joie éternel. (On frappe.) On y va! on y va! S'il vous plaît, n'ou-bliez pas le portier.

(Il ouvre la porto. Entrent Macduff et Lennox, deux nobles écossais.)

MACDUFF. Était-il donc si tard, l'ami, quand vous êtes allé vous coucher, que vous restez au lit si tard?

LE PORTIER . Ma foi, messire, nous avons trinqué jusqu'au second coq.

MACDUFF. Ton maître est-il levé? (Entre Macbeth.) Nos coups de marteau l'ont éveillé ; le voici qui vient.

LENNOX. Bonjour, noble sire.

MACBETH. Bonjour à tous deux.

MACDUFF. Le roi est-il levé, digne thane?

MACBETH. Pas encore.

MACDUFF. Il m'a ordonné de me rendre auprès de lui de bon- matin; j'ai presque laissé passer l'heure.

MACBETH. Je vais vous conduire vers lui.

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