XXX NOTICE SUR CHATEAUBRIAND
ans après l'époque où elles furent écrites, sont comme la fleur dernière de cette admirable végétation de poésie. C'est, en quarante pages, l'extrait du lyrisme de Chateaubriand, la quintessence de son romantisme, et le scintillement des couleurs les plus tranchées de sa chaude palette. Il revenait d'Orienl lorsque, du haut du tertre où il a placé son Boabdil, il contempla Grenade, ce joyau; et dans le cadre évocateur de l'Alhambra il voulut peindre un roman hispano-moresque, son adieu à la poésie. Presque trop d'art, et un soupçon de sécheresse dans Téclat, ont fait dire à Sainte-Beuve que l'artiste, à force de se maîtriser, était peut-être resté un peu « en deçà de la ligne ». La pure beauté n'a pas, en elïet, des profils à arêtes si vives. Mais cela est peint pour toujours. C'est une fière mosaïque enchâssée de pierres précieuses. Du premier coup, le romantisme littéraire, qui allait naître, était clevancé, dépassé dans ses principaux effets.
Entre temps. Chateaubriand avait livré au public son Jtméraire (1811)^; et, quand on eut découvert l'auteur entre les deux parois de notes dont il avait protégé son livre au risque de l'étouffer, on fut charmé de trouver un Chateaubriand simple, voire gai, de parole nette et nerveuse, un Chateaubriand de voyage d'autant plus attrayant qu'il visait moins à imposer. Cette surprise n'en eût point été une pour quiconque, le suivant dans son ermitage, J/eût vu écrire les premiers livres de ses Mémoires ; celui-là aurait remarqué combien Chateaubriand a le style prompt à la main, le vrai style de l'écri vain-né,
1. Ln même année, il avait été éhi à l'Académie française en remplacement de J. Ghénier, et cela sur une sorte de désignalion indirecte de Napoléon. Son discours, plein d'allusions af,'ressives, fut interdit parla censure impériale. Chateaubriand fut de l'Académie, sans y avoir jamais été reçu.
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quand il ne parle que sous l'influence de la seule nature. Au reste, cette vivacité d'action, que beaucoup de littérature recouvrait en lui malaisément, il allait la trahir par le coup de théâtre de 1814. La déchéance du « tyran » fit jouer le grand ressort de cette primesautière nature : et, d'un bond, il se^ rejeta dans la politique militante avec la fameuse brochure De Bonaparte et des Bourbons, qui valut à Louis XVIII une armée.
Nous ne le suivrons pas longtemps dans cette nouvelle carrière. C'est cependant celle qu'il s'est complu à désigner comme la plus brillante et la plus glorieuse de sa vie. Est-ce chez lui erreur, attitude ou paradoxe? Sans doute aussi la retraite lui pesait. Cet enfant gâté de la gloire était depuis longtemps blasé sur les succès littéraires : il lui en fallait d'autres. Déjà, à la fin des Marti/rs, il avait fait son adieu aux Muses, un adieu presque bruyant : il l'avait renouvelé à la fin de V Itinéraire, en déposant le bâton blanc du voyageur. Non pas qu'il dût cesser d'écrire : son œuvre de journaliste, de politique et d'historien n'est pas moins volumineuse que l'autre : mais cette écriture-là, c'était de l'action, et le besoin d'action le dévorait. Sa personnalité, sans cesse grandie à ses yeux, lui semblait inséparable du gouvernement futur, et, quand la Providence aurait clos « l'hégire du Corse » ', il entendait bien ouvrir son ère à lui. De là cette préférence accordée par lui à sa carrière politique sur les autres; de là cette égafité de hauteur qu'il prétendait reconnaître à tous ses écrits diplomatiques. « J'ai fixé l'époque d'ime révo-