NOTICE SUR CHATEAUBRIAND XXXV
.< Je préfère, dit-on, une famille à ma patrie! non, je préfère au parjure la fidélité à mes serments, le monde moral à la société matérielle... Je tâche de me retirer du monde avec ma propre estime ; dans la solitude, il faut prend^re garde au choix que Cou fait de sa compagne. »
Mais laissons Ihomme public, et revenons à l'écrivain. Chateaubriand vécut encore quarante-six ans après lapparition du Génie du Christianisme, et il put redouter de sètre survécu ', Cette crainte s'exprime parfois en termes amers , dans ces étonnants Mémoires d^outie-tombe , un chef-d'œuvre d'espèce unique, qu'il fut obligé d'aliéner de son vivant pour vivre, car il dut « hypothéquer sa tombe » et « mettre en gage son cercueil ». « Est-il certain, écrit-il, que j'aie un talent véritable, et que ce talent ait valu la peine du sacrifice de ma vie? Dépasseraije ma tombe? Si je vais au-delà, y aura-t-il dans la transformation qui s'opère, dans un monde changé et occupé de tout autre chose, y aura-t-il un public pour m'entendre? Xe serai-je pas un homme d'autrefois, inintelligible aux générations nouvelles? Mes idées, mes sentiments, mon style même, ne seront-ils pas à la dédaigneuse postérité choses ennuyeuses et vieillies? Mon ombre pourra-t-elle dire, comme celle de Virgile à Dante : Poeta fui et cantavi : je fi^ poète et je chantai? »
Craintes bien superflues. Malgré de passagères éclipses, la gloire de Chateaubriand brille aujour-
1. Il mourut le 4 juillet 1848. Les Mémoires parurent malencontreusement au lendemain des journées de juin, et trouvèrent l'opinion distraite ou malveillante.