‹ Lectures littérairesChapitre 30 sur 108 · Palan, cordage enlaçant une double poulie · texte numérisé non relu

Palan, cordage enlaçant une double poulie

pesaient sur moi de tout leur poids. On nous repêcha ainsi un à un, ce qui fut long. Les roulis continuaient; à chacun d'eux nous plongions de dix ou douze pieds dans la vague, ou nous étions suspendus en l'air à un même nombre de pieds comme des poissons au bout d'une ligne. A la dernière immersion, je me sentis prêt à m'évanouir; un roulis de plus, et c'en était fait. Enfin on me hissa sur le pont à demi mort : si je m'étais noyé, quel bon débarras pour moi et pour les autres !

Quelques jours après cet accident, nous aji^rrûmes la terre : elle était dessinée par la cime de quelques arbres qui semblaient sortir du sein de l'eau : les palmiers de l'embouchure du Nil me découvrirent depuis le rivage de l'Egypte de la même manière. Un pilote vint à notre bord. Nous entrâmes dans la baie de Chesapeake, et le soir même on envoya une chaloupe chercher de l'eau et des vivres frais. Je me joignis au parti qui allait à terre, et une demi-heure après avoir quitté le vaisseau je foulai le sol américain.

Je restai quelque temps les bras croisés, promenant mes regards autour de moi dans un mélange de sentiments et d'idées que je ne pouvais débrouiller alors, et que je ne pourrais peindre aujourd'hui. Ce continent ignoré du reste du monde pendant toute la durée des temps anciens et pendant un grand nombre de siècles modernes ; les premières destinées sauvages de ce continent, et ses secondes destinées depuis l'arrivée de Christophe Colomb ; la domination des monarchies de l'Europe ébranlée dans ce Nouveau-Monde; la vieille société finissant dans la jeune Amérique ; une république d'un genre inconnu jusqu'alors, annonçant un chana^ement dans l'esprit humain et dans l'ordre politique; la part que ma patrie avait eue à ces événements; ces mers et ces rivages devant en partie leur indépendance au pavillon et au sang français ; un grand homme sortant à la fois du milieu des discordes et des déserts, Washingion habitant une ville florissante dans le

même lieu où im siècle auparavant Guillaume Penn avait acheté un morceau de terre de quelques Indiens; les États-Unis renvoyant à la France, à travers FOcéan, la révolution et la liberté que la France avait soutenues de ses armes; enfin, mes propres desseins, les découvertes que je voulais tenter dans ces solitudes natives, c{ui étendaient encore leur vaste royaume derrière Tétroit empire d'une civilisation étrangère :

vjiilà l<^g i^h oses qui occupaient confusément mon

esprit.

Nous nous avançâmes vers une habitation assez éloignée pour y acheter ce qu'on voudrait nous vendre. Nous traversâmes quelques petits bois de baumiers et de cèdres de la Virginie qui parfumaient Tair. Je vis voltiger des oiseaux mocpaeurs et des cardinaux, dont les chants et les couleurs m'annoncèrent un nouveau climat. Une négresse de cjuatorze ou quinze ans, d'une beauté extraordinaire, vint nous ouvrir la barrière d'une maison qui tenait à la fois de la ferme d'un Anglais et de l'habitation d'un colon. Des troupeaux de vaches paissaient dans les prairies artificielles entourées de palissades dans lesquelles se jouaient des écureuils gris, noirs et rayés; des nègres sciaient des pièces de bois, et d'autres cultivaient des plantations de tabac. Nous achetâmes des oàteaux de maïs, des poules, des œufs, du lait, et nous retournâmes au bâtiment mouillé dans la baie.

On leva l'ancre pour gagner la rade, et ensuite le port de Baltimore. Le trajet fut lent; le vent manquait. En approchant de Baltimore, les eaux se rétrécirent : elles étaient d'un calme parfait; nous avions l'air de remonter un fleuve bordé de longues avenues : Baltimore s'offrit à nous comme au fond d'un lac. En face de la ville s'élevait une colline ombragée d'arbres, au pied de laquelle on commençait à bâtir quelcjues maisons. Nous amarrâmes au quai du port. Je couchai à bord, et ne descendis à terre que le lendemain. J'allai loger à l'auberge, où l'on porta mes bagages. Les sémi-

8 l'AGES CHOISIES DE CHATEAUBRIAND

naristes se retirèrent avec leur supérieur à rétablissement préparé pour eux, «ron ils se sont dispersés en Amérique.

{Yoyaijc en Amérique.)

[Le Génie du Christianisme complète sur plus d'un point, et poétise le Voyage en Amérique. Telle est la page sur la prière à bord, indiquée ci-dessus par l'auteur :]

Le vaisseau sur lequel nous passions en Amérique s'étant élevé au-dessus du gisement des terres, bientôt l'espace ne fut plus tendu que du double azur de la mer et du ciel, comme une toile préparée pour recevoir les futures créations de quelque grand peintre. La couleur des eaux devint semblable à celle du verre liquide. Une grosse houle venait du couchant, bien que le vent soufflât de l'est; d'énormes ondulations s'étendaient du nord au midi, et ouvraient dans leurs vallées de lopgnf^c; érl^appées de vue sur les déserts de l'Océflu. Ces mobiles paysages changeaient d'aspect à toute minute : tantôt une multitude de tertres verdoyants représentaient des sillons de tombeaux dans un cimetière immense; tantôt des lames en faisant moutonner leurs cimes imitaient des troupeaux blancs répandus sur des bruyères; souvent l'espace semblait borné, faute de point de comparaison; mais si une vague venait à se lever, un flot à se courber comme une côte lointaine, un escadron de chiens de mer à jDasser à l'horizon, l'espace s'ouvrait subitement devant nous. On avait surtout l'idée de l'étendue lorsqu'une brume légère rampait à la surface de la mer et semblait accroître l'immensité mén]e. Oh! qu'alors les aspects de l'Océan sont grands et tristes! Dans quelles rêveries ils vous plongent, soit que l'imagination s'enfonce sur les mers du Nord au milieu des frimas et des tempêtes, soit qu'elle aborde sur les mers du Midi à des îles de rei)os et de bonheur!

Il nous arrivait souvent de nous lever au milieu de la nuit et d'aller nous asseoir sur le pont, où nous ne trouvions que Tofficier de quart et quelques matelots qui fumaient leur pipe en silence. Pour tout bruit on entendait le froissement de la proue sur les flots, tandis que des étineelles de feu couraient avec une blanche écume le long des flancs du navire. Dieu des chrétiens! c'est surtout dans les eaux de l'abîme et dans les profondeurs des cieux que tu as gravé fortement les traits de ta toute-puissance : des millions d'étoiles rayonnant dans le sombre azur du dôme céleste, la lune au milieu du firmament, une mer sans rivages, l'infini dans le ciel et sur les flots! Jamais tu ne m'as plus troublé de ta grandeur que dans ces nuits où, suspendu entre les astres et l'Océan, j'avais Timmensité sur ma tête et l'immensité sous mes pieds!

Un soir fil faisait un profond calme) nous nous trouvions dans ces belles mers qui baignent les rivages de la Virginie ; toutes les voiles étaient pliées : j'étais occupé sous le pont, lorsque jentendis la cloche qui appelait l'équipage à la prière : je me hâtai d'aller mêler mes vnenv à ceux de mes compagnons de voyage. Les officiers étaient sur le château de poupe ^ avec les passagers; l'aumônier, un livre à la main, se tenait un peu en avant d'eux; les matelots étaient répandus sur le tillac : nous étions tous debout, le visage tourne vers la proue du vaisseau, qui regardait l'occident.

Le globe du soleil, prêt à se plonger dans les flots, apparaissait entre les cordages du navire au milieu des espaces sans bornes. On eut dit, par les balancements de la poupe, que l'astre radieux changeait à chaque instant d'horizon. Quelques nuages étaient jetés sans ordre dans l'orient, où la lune montait avec lenteur; le reste du ciel était pur : vers le nord, formant un glorieux triangle avec l'astre du jour et celui de la nuit, une trombe, brillante des couleurs du prisme.

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