Plate-forme de l'arrière. (Terme de fancienne marine
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sélevait de la mer comme un pilier de cristal supportant la voûte du ciel.
Il eût été bien à plaindre, celui qui dans ce spectacle n'eût point reconnu la beauté de Dieu. Des larmes coulèrent malgré moi de mes paupières, lorsque mes compagnons, ôtant leur chapeau goudronné, vinrent à entonner d'une voix rauque leur simple cantique à 'Notre-Dame de Bon-Secours, patronne des mariniers. Qu'elle était touchante, la prière de ces hommes qui sur une planche fragile, au milieu de TOcéan, conteml)laient le soleil couchant sur les Ilots! Comme elle allait à l'âme, cette invocation du })auvre matelot à la Mère de Douleur! La consc'>p^f" ^^«^ nntp^ poiifog>iP à Taviip flf> rinfini. nos chants s'étendant sur les vagues, la nuit s'apijrochant avec ses embûches, la merveille de notre vaisseau au milieu de tant de merveilles, un équipage religieux s;n'^' d\n<]mii'nlinn et de craint^. un prêtre auguste en prière. Dieu penché sur l'abîme, d'une main retenant le soleil aux portes de l'occident, de l'autre élevant la lune dans l'orient, et prêtant, à travers l'immensité, une oreille attentive à la voix de sa créature : voilà ce qu'on ne saurait peindre, et ce que tout le cœur de l'homme suffit à peine pour sentir.
{Génie du Christianisine.)
Chateaubriand chez "Washington.
Washington et Buonaparte.
Lorsque j'arrivai à Philadelphie, le grand Washington n'y était pas. Je fus obligé de l'attendre une quinzaine de jours; il revint. Je le vis passer dans une voiture qu'emportaient avec rapidité quatre chevaux fringants, conduits à grandes guides. ^Yashington, d'après mes idées d'alors, était nécessairement Cincinnatus ; Cincinnatus en carrosse dérangeait un peu ma république
de Fan de Rome 296. Le dictateur Washington pouvait-il être autre chose c{u"un rustre picfuant ses bœufs de l'aiguillon et tenant le manche de sa charrue? Mais cfuand j'allai porter ma lettre de recommandation à ce grand homme, je retrouvai la simplicité du vieux Romain.
Une petite maison dans le genre anglais, ressemblant aux maisons voisines, était le palais du Président des États-Unis : point de gardes, pas même de valets. Je frappai; une jeune servante ouvrit. Je lui demandai si le général était chez lui; elle me répondit C|uil y était. Je répliquai cjue j'avais une lettre à lui remettre. La servante me demanda mon nom. difficile à prononcer en anglais, et qu'elle ne put retenir. Elle me dit alors doucement : Walk in, sir, « Entrez, monsieur •» : et elle marcha devant moi dans un de ces étroits et longs corridors qui servent de vestibule aux maisons anglaises : elle m'introduisit dans un parloir, où elle me pria d'attendre le général.
Je n'étais pas ému. La grandeur de l'àme ou celle de la fortune ne m'imposent point : j'admire la première sans en être écrasé; la seconde m'inspire plus de pitié cpie de respect. Visage d'homme ne me troublera jamais.
Au bout de quelc[ues minutes le général entra. C'était un homme d'une grande taille, d'un air calm.e et froid plutôt que noble : il est ressemblant dans ses gravures. Je lui présentai ma lettre en silence; il l'ouvrit, courut à la signature, qu'il lut tout haut avec exclamation : « Le colonel Armand ! » C'était ainsi qu'il
appelait et qu'avait signé 1^ mj^rgni^.: /i.» T n pnnnii-j^^
Nous nous assimesj je lui expliquai, tant bien que mal. le motif de mon voyage. Il me répondait par monosyllabes français ou anglais, et m'écoutait avec une sorte d'étonnement. Je m'en aperçus, et je lui dis avec un peu de vivacité : « Mais il est moins difficile de découvrir le passage du nord-ouest que de créer un peuple comme vous l'avez fait. » Well, uell, yowvj man!
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s'écria-t-il en me tendant la main. Il m'invita à dîner ponr le jour suivant, et nous nous quittâmes.
Je fus exact au rendez-vous : nous n'étions que cinq ou six convives. La conversation roula presque entièrement sur la Révolution française. Le général nous montra une clef de la Bastille : ces clefs de la Bastille étaient des jouets assez niais qu'on se distribuait alors dans les deux mondes. Si Washington avait vu, comme moi, dans les ruisseaux de Paris, les vainqueurs de la Bastille, il aurait eu moins de foi dans sa relique. Le fîérieux et la force de la Révolution n'étaient pas dans ces orgies sanglantes. Lors de la révocation de l'édit de Nantes, en 1685, la même populace du faubourg Saint-Antoine démolit le temple protestant à Gliarenton avec autant de zèle qu'elle dévasta l'église de Saint- Denis en 1793. .
Je quittai mon hôte à dix heures du soir, et je ne l'ai jamais revu; il partit le lendemain pour la campagne, et je continuai mon voyage.
Telle fut ma rencontre avec cet homme qui a affranchi tout un monde. Washington est descendu dans la tombe avant qu'un peu de bruit se fût attaché à mes pas; j'ai passé devant lui comme l'être le plus inconnu; il était dans tout son éclat, et moi dans toute mon obscurité. Mon nom n'est peut-être pas demeuré un jour entier dans sa mémoire. Heureux pourtant que ses regards soient tombés sur moi ! je m'en suis senti échauffé le reste de ma vie : il y a une vertu dans les regards d'un grand honinie.
J'ai vu depuis Buonaparte : ainsi la Providence m'a montré les deux personnages qu'elle s'était plu à mettre à la tête des destinées de leurs siècles.
Si l'on compare Washington et Buonaparte homme à homme, le génie du premier semble d'un vol moins élevé que celui du second. Washington n'appartient pas, comme Buonaparte, à cette race des Alexandre et ■des César, qui dépasse la stature de l'espèce humaine. Rien d'étonnant ne s'attache à sa personne; il n'est
point placé sur un vaste théâtre: il nest point aux prises avec les capitaines les plus habiles et les plus puissants monarciues du temps; il ne traverse point les mers: il ne court point de Memphis à Vienne et de Cadix à Moscou : il se défend avec une poignée de citoyens sur une terre sans souvenir et sans célébrité, dans le cercle étroit des foyers domesticpies. Il ne livre point de ces combats cjui renouvellent les triomphes sanglants d'Arbelles et de Pharsale; il ne renverse point les trônes pour en recomposer d'autres avec leurs débris :i/ ne met nnint la pied mr le cou des roi?i: il ne leur fait point dire, sous les vestibules de son palais :
Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attila s'ennuie.
Quelque chose de silencieux enveloppe les actions de Washington; il agit avec lenteur : on dirait quil se sent le mandataire de la liberté de l'avenir, et qu'il craint de la compromettre. Ce ne sont pas ses destinées Cfue porte ce héros dime nouvelle espèce, ce sont celles de son pays: il ne se permet pas de jouer ce c|ui ne lui appartient pas. Mais de cette profonde obscurité quelle lumière va jaillir! Cherchez les bois inconnus où brilla Fépée de Washington, qu'y trouverez-vous? Des tombeaux? Non, un monde! Washington a laissé les États-Unis pour trophée sur son champ de bataille.
Buonaparte n'a aucun trait de ce grave Américain : il combat sur une vieille terre, environnée d'éclat et de hrnit: il ne veut créer que sa rpnnmméo- il ne se charge cjue de son propre sort. Il semble savoir cjue sa mission sera courte, ciue le torrent c[ui descend de si haut s'écoulera promptement : il se hâte de jouir et d'abuser de sa gloire comme d'une jeunesse fugitive. A l'instar des dieux d'Homère, il veut arriver en quatre pas au bout du monde: il paraît sur tous les rivages ' il inscrit précipitamment son nom dans les fastes de tous les peuples; il jette en courant des couronnes à
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sa famille et à ses soldats; il se dépêche dans ses monuments, dans ses lois, dans ses victoires. Penché sur le monde, d'une main il terrasse les rois, de l'autre il abat le géant révolutionnaire; mais^n — écrasant .Tnnnr^h'^ '^ .Unnffn |p Ijl^^i-^/^ pt finit par perdre la sienne sur son dernier champ de bataille.
Chacun est récompensé selon ses œuvres : Washington élève une nation à l'indépendance : magistrat retiré, il s'endort paisiblement sous son toit paternel, au milieu des regrets de ses compatriotes et de la vénération de tous les peuples.
Buonaparte ravit à une nation son indépendance : empereur déchu, il est précipité dans l'exil, où la frayeur de la terre ne le croit pas encore assez emprisonné sous la garde de l'Océan. Tant qu'il se débat contre la mort, faible et enchaîné sur un rocher, l'Europe n'ose déposer les armes. Il expire : cette nouvelle, publiée à la porte du palais devant laquelle le conquérant avait fait proclamer tant de funérailles, n'arrête ni n'étonne le passant : qu'avaient à pleurer les citoyens?
La république de Washington subsiste: l'empire de RnonnpRrte est détruit : il s'est écoulé entre le premier et le second voyage d'un Français qui a trouvé une nation reconnaissante là où il avait combattu pour quelques colons opprimés.
Washington et Buonaparte sortirent du sein d'une république : nés tous deux de la liberté, le premier lui a été fidèle, le second l'a trahie. Leur sort, d'après leur choix, sera différent dans l'avenir.
Le nom de Washington se répandra avec la liberté d'âge en âge; il marquera le commencement d'une nouvelle ère pour le genre humain.
^ Le nom de Buonaparte sera redit aussi par les générations futures; mais il ne se rattachera à aucune bénédiction, et servira souvent d'autorité aux oppresseurs, grands ou petits.
Washington a été tout entier le représentant des
besoins, des idées, des lumières, des opinions de son époque; il a secondé au lieu de contrarier le mouvement des esprits ; il a voulu ce qu'il devait vouloir, la chose même à laquelle il était appelé : de là la cohérence et la perpétuité de son ouvrage. Cet homme, qui frappe peu. parce qu"il est naturel et dans des proportions justes, a confondu son existence avec celle de son pays; sa gloire est le patrimoine commun de la civilisation croissante; sa renommée s"élève comme un de ces sanctuaires où coule une source intarissable pour le peuple.
Buonaparte pouvait enrichir également le domaine public : il agissait sur la nation la plus civilisée, la plus intelligente, la plus brave, la plus brillante de la terre. Quel serait aujourd'hui le rang occupé par lui dans l'univers s'il eût joint la magnanimité à ce quil avait d'héroïque, si, Washington et Buonaparte à la fois, il eût nommé la liberté héritière de sa gloire!
Mais ce géant démesuré ne liait point complètement ses destinées à celles de ses contemporains : son génie appartenait à l'âge moderne, son ambition était des vieux jours; il ne s'aperçut pas que les miracles de sa vie dépassaient de beaucoup la valeur d'un diadème, et que cet ornement gothique lui siérait mal. Tantôt il faisait un pas avec le siècle, tantôt il reculait vers le passé; et, soit qu'il surmontât ou suivît le cours dii temps, par sa force prodigieuse il entraînait ou repoussait les flots. Les hommes ne furent à ses yeux qu'un moyen de puissance; aucune sympathie ne s'établit entre leur bonheur et le sien. Il avait promis de les délivrer, et il les enchaîna: il s'isola d'eux, ils s'éloignèrent de lui. Les rois d'Egypte plaçaient leurs pyramides funèbres non parmi des campagnes florissantes, mais au milieu des sables stériles : ces grands tombeaux s'élèvent comme l'éternité dans la solitude : Buonaparte a bâti, à leur image, le monument de sa renommée.
Ceux qui, ainsi que moi, ont vu le conquérant de
FEurope et le législateur de rAmérique, détournent aujourd'hui les yeux de la scène du monde : quelques histrions, qui font pleurer ou rire, ne valent pas la peine d'être regardés.
(Vojjafje en Amérique.)
« Madelon Friquet » chez les Iroquois.
Le caractère national ne peut s'effacer. Nos marins disent que dans les colonies nouvelles les Espagnols commencent par bâtir une église, les Anglais une taverne et les Français un fort; et j'ajoute une salle de bal. Je me trouvais en Amérique, sur la frontière du pays des sauvages : j'appris qu'à la première journée je rencontrerais parmi les Indiens un de mes compatriotes. Arrivé chez les Cavougas. triJm qui faisait partie de la nation des Iroquois, mon guide me conduisit dans une forêt. Au milieu de cette forêt on voyait une espèce de grange; je trouvai dans cette grange une vingtaine de sauvages, hommes et femmes, barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tête' et des anneaux passés dans les narines. Un petit Français, poudré et frisé comme autrefois, habit vertpomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline, raclait un violon de poche et faisait danser Madelon Friquet à ces Iroquois. M. Violet (c'était son nom) était maître de danse chez les sauvages. On lui payait ses leçons en peaux de castor et en jambons d'ours : il avait été marmiton au service du général Rochambeau pendant la guerre d'Amérique. Demeuré à New-York après le départ de notre armée, il résolut d'enseigner les beaux-arts aux Américains. Ses vues s'étant agrandies avec ses succès, le nouvel Orphée porta la civilisation jusque chez les hordes errantes
du Nouveau-Monde. En me parlant des Indiens, il me disait toujours : « Ces messieurs sauvages et ces dames sauvagesses. » Il se louait beaucoup de la légèreté de ses écoliers : en effet, je n"ai jamais vu faire de telles gambades. M. Violet, tenant son petit violon entre son menton et sa poitrine, accordait linstrument fatal; il criait en iroquois : A vos places! Et toute la troupe sautait comme une bande de démons. Voilà ce que c'est que le génie des peuples.
(Itinéraire.)
Chateaubriand et rindienne.
Dans ce lieu extrêmement retiré ^ on voyait une méchante cabane de sauvage bâtie à mi-côte entre les rochers : une vache maigre paissait dans un pré audessous.
J'ai toujours aimé ces petits abris : l'animal blessé se tapit dans un coin: Tinforluné craint d'éiendre au dehors avec sa vue des sentiments que les hommes repoussent. Fatigué de ma course, je m'assis au haut du coteau que je parcourais, ayant en face la hutte indienne sur le coteau opposé. Je couchai mon fusil auprès de moi. et je m'abandonnai à ces rêveries dont j'ai souvent goûté le charme.
J'avais à peine passé ainsi quelques minutes, que j'entendis des voix au fond du vallon. Japerçus trois hommes qui conduisaient cinq ou six vaches grasses. Après les avoir mises paître dans les prairies, ils marchèrent vers la vache maigre, quils éloignèrent à coups de bâton.
L'apparition de ces Européens dans un lieu si désert me fut extrêmement désagréable: leur violence me les