Près du lac des Onondagas
rendit encore plus importuns. Ils chassaient la pauvre bête parmi les roches en riant aux éclats, et en l'exposant à se rompre les jambes. Une femme sauvage, en apparence aussi misérable que sa vache, sortit de la hutte isolée, s'avança vers l'animal effrayé, l'appela doucement et lui offrit c{uelc{ue chose à manger. La vache courut à elle en allongeant le cou avec un petit mugissement de joie. Les colons menacèrent de loin l'Indienne, cpii revint à sa cabane. La vache la suivit. Elle s'arrêta à la porte, où son amie la flattait de la main, tandis C{ue l'animal reconnaissant léchait cette main secourable. Les colons s'étaient retirés.
Je me levai, je descendis la colline, je traversai le vallon, et; remontant la colline opposée, j'arrivai à la hutte, résolu de réparer autant c^u'il était en moi la brutalité des hommes blancs. La vache m'aperçut et fit un mouvement pour fuir; je m'avançai avec précaution, et je parvins, sans cju'elle s'en allât, jusc^u'à l'habitation de sa maîtresse.
L'Indienne était rentrée chez elle. Je prononçai le salut cju'on m'avait appris : Siègoh! Je suis venu! L'Indienne, au lieu de me rendre mon salut par la répétition d'usage : Vous êtes venu! ne répondit rien. Je jugeai que la visite d'un de ses tyrans lui était importune. Je me mis alors à mon tour à caresser la vache. L'Indienne parut étonnée : je vis sur son visage noble et attristé des signes d'attendrissement et presque de gratitude. Ces mystérieuses relations de l'infortune remplirent mes yeux de larmes : il y a de la douceur à pleurer sur des maux qui n'ont été pleures de personne.
Mon hôtesse me regarda encore ciuelc|ue temps avec un reste de doute, comme si elle craignait c{ue je ne cherchasse à la tromper; elle fit ensuite cjuelc|ues pas, et vint elle-même passer sa main sur le front de sa compagne de misère et de solitude.
Encouragé par cette marque de confiance, je dis en anglais, car j'avais épuisé mon indien : « Elle est bien maigre! » L'Indienne repartit aussitôt en mauvais
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anglais : « Elle mange fort peu. » She eat.s venj little. « On Ta chassée rudement », repris-je. Et la femme me répondit : « Nous sommes accoutumées à cela toutes deux, both. T> Je repris : « Cette prairie n'est donc pas à vous? » Elle répondit : « Cette prairie était à mon mari, qui est mort. Je n'ai point denfants, et les blancs mènent leurs vaches dans ma prairie. »
Je n'avais rien à offrir à cette indigente créature : mon dessein eût été de réclamer la justice en sa faveur: mais à qui m'adresser dans un pays où le mélange des Européens et des Indiens rendait les autorités confuses, où le droit de la force enlevait lindépendance au sauvage, et où l'homme policé, devenu à demi sauvage, avait secoué le joug de l'autorité civile"?
Nous nous quittâmes, moi et llndienne, après nous être serré la main. Mon hôtesse me dit beaucoup de choses que je ne compris point, et qui étaient sans doute des souhaits de prospérité pour létranger. S'ils n'ont pas été entendus du ciel, ce n'est pas la faute de celle qui priait, mais la faute de celui pour qui la prière était offerte : toutes les âmes n"ont pas une égale aptitude au bonheur, comme toutes les terres ne portent pas également des moissons.
(Voyage en Amérique.)
Les défrichements du Nouveau-Monde.
Les défrichements offraient un curieux mélange de rétat de nature et de l'état civilisé. Dans le coin d'un bois qui n'avait jamais retenti que de cris sauvages et des bruits de la bête fauve, on rencontrait une terre labourée; on apercevait du même point de vue la cabane d'un Indien et l'habitation d'un planteur. Quelques-unes de ces habitations, déjà achevées, rappelaient la propreté des fermes anglaises et hollandaises ;
d'autres n'étaient qu'à demi terminées, et n'avaient pour toit que le dôme d'une futaie.
J'étais reçu dans ces demeures d'un jour; j'y trouvais souvent une famille charmante, avec tous les agréments et toutes les élégances de l'Europe; des meubles d'acajou, un piano, des glaces; tout cela à quatre pas de la hutte d'un Iroquois. Le soir, lorsque les serviteurs étaient revenus des bois ou des champs, avec la cognée ou la charrue, on ouvrait les fenêtres; les jeunes filles de mon hôte chantaient, en s'accompagnant sur le piano, la musique de Paësiello et de Cimarosa, à la vue du désert, et quelquefois au murmure d'une cataracte.
{Voyage en Amérique.)
A Niagara. — Une chute dangereuse.
A la cataracte de Niagara, l'échelle indienne qui s'y trouvait jadis étant rompue, je voulus, en dépit des représentations de mon guide, me rendre au bas de la chute par un rocher à pic d'environ deux cents pieds de hauteur. Je m'aventurai dans la descente. Malgré les rugissements de la cataracte et l'abîme effrayant qui bouillonnait au-dessous de moi, je conservai ma tète et parvins à une quarantaine de pieds du fond. Mais ici le rocher lisse et vertical n'offrait plus ni racines ni fentes où pouvoir reposer mes pieds. Je demeurai suspendu par la main à toute ma longueur, ne pouvant ni remonter ni descendre, sentant mes doigts s'ouvrir peu à peu de lassitude sous le poids de mon corps et voyant la mort inévitable. Il y a peu d'hommes qui aient passé dans leur vie deux minutes comme je les comptai alors, suspendu sur le gouffre de Niagara. Enfln mes mains s'ouvrirent et je tombai. Par le bonheur le plus inouï je me trouvai sur le roc
QITLQUES CHAPITRES DE SA ME 2i
vif, OÙ j'aurais dû me briser cent fois, et cependant je ne me sentais pas grand mal: jetais à un demipouce de l'abîme, et je n'y avais pas roulé; mais lorsque le froid de l'eau commença à me pénétrer, je m'aperçus cjue je nen étais pas quitte à aussi bon marché c{ue je l'avais cru d'abord. Je sentis une douleur insupportable au bras gauche : je l'avais cassé audessous du coude. Mon guide, qui me regardait d'en haut, et auquel je fis signe, courut chercher quelques sauvages, qui, avec beaucoup de peine, me remontèrent avec des cordes de bouleau et me transportèrent chez eux.
Ce ne fut pas le seul risque que je courus à Niagara. En arrivant, je m'étais rendu à la chute, tenant la bride de mon cheval entortillée à mon bras; tandis que je me penchais pour regarder en bas, un serpent à sonnettes remua dans les buissons voisins: le cheval s'effraie, recule en se cabrant et en approchant du gouffre. Je ne puis dégager mon bras des rênes, et le cheval, toujours plus effarouché, m'entraîne avec lui. Déjà ses pieds de devant quittaient la terre, et accroupi sur le bord de l'abîme, il ne s'y tenait plus que par force de reins. C'en était fait de moi, lorsque l'animal, étonné lui-même du nouveau péril, fait un nouvel effort, s'abat en dedans par une pirouette et s'élance à dix pieds loin du bord.
Je n'avais qu'une fracture simple ;,u bras : deux lattes, un bandage et une écharpe suffirent à une gaérison.
{Voyage en Amérique.)
Une nuit dans le Nouveau-Monde.
[Cette description, une des plus brillantes de Chateaubriand, donne matière à une intéressante comparaison, pour avoir été deux fois traitée par l'auteur. Nous Irans-
crivons ici les deux versions, celle de VEssai, puis celle du Génie. On y verra comment Chateaubriand savait se corriger. Lui-même disait, dans une note ajoutée plus tard à l'Essai : « On peut, en comparant les deux descriptions, voir ce que le goût m'a l'ait changer ou retrancher dans mon second travail. »]
PREMIERE MANIERE
Il faisait clair de lune.
Échauffé de mes idées, je me levai et fus m'asseoir à cjuelque distance, sur une racine c{ui traçait au bord du ruisseau; c'était une de ces nuits américaines que le pinceau des hommes ne rendra jamais, et dont je me suis rappelé le souvenir avec délices.
La lune était au plus haut point du ciel : on voyait çà et là. dans de grands intervalles épurés, scintiller mille étoiles. Tantôt la lune reposait sur un groupe de nuages, qui ressemblaient à la cime de hautes montagnes couronnées de neiges; peu à peu ces nues s'allongeaient , se déroulaient en zones diaphanes et onduleuses de satin blanc, ou se transformaient en légers flocons d'écume, en innombrables troupeaux errants dans les plaines bleues du firmament. Une autre fois, la voûte aé-
SECONDE MANIERE
Un soir, je m'étais égaré dans une forêt à quelque distance de la cataracte du Niagara; bientôt je vis le jour s'éteindre autour de moi, et je goûtai, dans toute sa solitude, le beau spectacle d'une nuit dans les déserts du Nouveau- Monde.
Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres à l'horizon opposé.
Une brise embaumée, que cette reine des nuits amenait de l'orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait paisiblement sa course azurée, tantôt il reposait sur des groupes de nues qui ressemblaient à la cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et déployant leurs
PREMIERE MANIERE
rienne paraissait changée en une grève où Ton distinguait les couches horizontales, les rides parallèles tracées comme par le flux et le reflux régulier de la mer; une bouffée de vent venait encore déchirer le voile, et partout se formaient dans les cieux de grands bancs d"une ouate éblouissante de blancheur, si doux à l'œil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène, sur la terre, nétait pas moins ravissante : le jour céruséen et velouté de la lune flottait silencieusement sur la cime des forêts, et, descendant dans les intervalles des arbres, poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. L'étroit ruisseau cfui coulait à mes pieds, s'enfonçant tourà tour sous des fourrés de chènes-saules et d'arbres à sucre, et reparaissant un peu plus loin dans des clairières tout brillant des constellations de la nuit, ressemblait à un ruban de moire et d'azur, semé de crachats de dia-
SECONDE MANIERE
voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons d'écume, ou formaient dans les cieuxdes bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'œil, quil croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité.
La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et volonté de la lune descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait âmes pieds tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait dans son sein. Dans une savane, de l'autre côté de la rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons ; des bouleaux agités par les brises et dispersés çà et
PREMIERE MANIERE
mauts et coupé transversalement de l)andes noires.
De l'autre côté de la rivière, dans une vaste prairie naturelle, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons où elle était étendue comme des toiles.
Des bouleaux dispersés çà et là dans la savane, tantôt selon le caprice des brises se confondaient avec le sol en s'enveloppant de gazes pales, tantôt se détachaient du fond de craie en se couvrant d'obscurité, et formant comme des îles d'ombres flottantes sur une mer immobile de lumière. Auprès tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d'un vent subit , les gémissements rares et interrompus de la hulotte: mais au loin, par intervalles, on entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui dansle calme de la nuit se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.
La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s'exprimer
SECONDE MANIERE
là formaient des îles d'ombres flottantes sur cette mer immobile de lumière.
Auprès, tout aurait été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d'un vent subit, le gémissement de la hulotte au loin, par intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte du Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers les forêts solitaires.
La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau ne sauraient s'exprimer dans
QUELQUES CHAPITRES DE SA VIE 2o