Déesses de l'enfanlement
Ainsi qu'un simple pasteur que le sort destine à la gloire, l'Alphée roulait au bas de ce verger, sous une ombre champêtre, des flots que les palmes de Pise * allaient bientôt couronner. Descendu du bois de Vénus et du tombeau de la nourrice d'Esculape, le Ladon serpentait dans les riantes prairies, et venait mêler son cristal pur au cours de l'Alphée. Les profondes vallées, arrosées par les deux fleuves, étaient plantées de myrtes, d'aunes et de sycomores. Un amphithéâtre de montagnes terminait le cercle entier de l'horizon. La cime de ces montagnes était couverte d'épaisses forêts peuplées d'ours, de cerfs, d'ânes sauvages et de monstrueuses tortues, dont l'écaillé servait à faire des lyres. Vêtus d'une peau de sanglier, des pasteurs conduisaient parmi les roches et les pins de grands troupeaux de chèvres. Ces légers animaux étaient consacrés au dieu d'Épidaure, parce que leur toison était chargée de gomme qui s'attachait à leur barbe et à leur soie lorsqu'ils broutaient le ciste sur des hauteurs inaccessibles.
Tout était grave et riant, simple et sublime dans ce tableau. La lune décroissante paraissait au milieu du ciel, comme les lampes demi-circulaires que les premiers fidèles allumaient aux tombeaux des martyrs. La famille de Lasthénès, qui contemplait cette scène solitaire, n'était point alors occupée des vaines curiosités de la Grèce. Cyrille '^ s'humiliait devant la puissance qui cache des sources dans le sein des rochers et dont les pas font tressaillir les montagnes comme l'agneau timide ou le bélier bondissant. Il admirait cette sagesse qui s'élève comme un cèdre sur le Liban, comme un plane aux bords des eaux. Mais Démodocus, qui désirait faire éclater les talents de sa fille, interrompit ces méditations :
1. Pise en Élide. voisine d'Olympie où se célébraient les jeux.
2. Cyrille, évêque de Locidénome, en ce moment hôte de Lasthénès.
CHATEAUBRIAND ET l'ÉPOPÉE EN PROSE 205
« Jeune élève des Muses, dit-il à Cymodocée, charme les vénérables hôtes. Une douce complaisance fait toute la grâce de la vie, et Apollon retire ses dons aux esprits orgueilleux. Montre-nous que tu descends d'Homère. Les poètes sont les législateurs des hommes et les précepteurs de la sagesse. Lorsque Agamemnon partit pour les rivages de Troie, il laissa un chantre divin auprès de Clytemnestre, afin de lui rappeler la vertu. Cette reine perdit lidée de ses devoirs; mais ce fut après qu'Égisthe eut transporté le nourrisson des Muses dans une île déserte. »
Ainsi parla Démodocus. Eudore va chercher une lyre, et la présente à la jeune Grecque, qui prononça quelques mots confus, mais d'une merveilleuse douceur. Elle se leva ensuite, et après avoir- préludé sur des tons divers, elle fit entendre sa voix mélodieuse.
Elle commença par Féloge des Muses.
« C'est vous, dit-elle, qui avez tout enseigné aux hommes, vous êtes l'unique consolation de la vie; vous prêtez des soupirs à nos douleurs et des harmonies à nos joies. L'homme n*a reçu du ciel qu"un talent, la divine poésie, et c'est vous qui lui avez fait ce présent inestimable. 0 filles de Mnémosyne! qui chérissez les bois de l'Olympe, les vallons de Tempe et les eaux de Castalie. soutenez la voix d'une vierge consacrée à vos autels! »
Après cette invocation, Cymodocée chanta la naissance des dieux : Jupiter sauvé de la fureur de son père. Minerve sortie du cerveau de Jupiter, Hébé fille de Junon, Vénus née de l'écume des flots, et les Grâces, dont elle fut la mère. Elle dit aussi la naissance de l'homme animé par le feu de Prométhée. Pandore et sa boîte fatale, le genre humain reproduit par Deucalion et Pyrrha. Elle raconta les métamorphoses des dieux et des hommes, les Héliades changées en peupliers, et l'ambre de leurs pleurs roulé par les flots de l'Éridan. Elle dit Daphné, Baucis, Clytie, Philomèle, Atalante, les larmes de l'Aurore devenues la rosée, la
couronne d'Ariadne attachée au firmament. Elle ne vous oublia point, fontaines, et vous, fleuves nourriciers des beaux ombrages. Elle nomma avec honneur ie vieux Pcnée, l'Ismène et l'Érymanthe, le Méandre qui fait tant de détours, le Scamandre si fameux, le Sperchius aimé des poètes, l'Eurotas chéri de l'épouse de Tyndare, et le fleuve que les cygnes de Méonie ont tant de fois charmé par la douceur de leurs chants.
Mais comment aurait-elle passé sous silence les héros célébrés par Homère! S'animant d'un feu nouveau, elle chanta la colère d'Achille, qui fut si pernicieuse aux Grecs, Ulysse, Ajax et Phœnix dans la tente de l'ami de Patrocle, Andromaque aux portes Scées, Priam aux genoux du meurtrier d'Hector. Elle dit les chagrins de Pénélope, la reconnaissance de Télémaque et d'Ulysse chez Eumée, la mort du chien fidèle, le vieux Laerte sarclant son jardin des champs et pleurant à l'aspect des treize poiriers qu'il avait donnés à son fils.
Cymodocée ne put chanter les vers de son immortel aïeul sans consacrer quelques accents à sa mémoire. Elle représenta la pauvre et vertueuse mère de Mélésigène rallumant sa lampe et prenant ses fuseaux au milieu de la nuit, afin d'acheter du prix de ses laines un peu de blé pour nourrir son fils. Elle dit comment Mélésigène devint aveugle et reçut le nom d'Homère, comment il allait de ville en ville demandant l'hospitalité, comment il chantait ses vers sous le peuplier d'Hylé. Elle raconta ses longs voyages, sa nuit passée sur le rivage de l'île de Chio, son aventure avec les chiens de Glaucus. Enfin, elle parla des jeux funèbres du roi d'Eubée, où Hésiode osa disputer à Homère le prix de la poésie; mais elle supprima le jugement des vieillards, qui couronnèrent le chantre des Travaux et des Jours * parce que ses leçons étaient plus utiles aux hommes.