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CHATEAUBRIAND ET l'EPOPÉE EX PROSE 207
Cymodocée se tut : sa lyre, appuyée sur sou sein, demeura muette entre ses beaux bras. La prêtresse des Muses était debout; ses pieds nus foulaient le gazon, et les zéphyrs du Ladon et de TAlphée faisaient voltiger ses cheveux noirs autour des cordes de sa lyre. Enveloppée dans ses voiles blancs, éclairée par les rayons de la lune, cette jeune fille semblait une apparition céleste. Démodocus, ravi, demandait en vain une coupe pour faire une libation au dieu des vers. Voyant cfue les chrétiens gardaient le silence et ne donnaient pas à sa Cymodocée les éloges c|u"elle semblait mériter :
« Mes hôtes, s'écria-t-il, ces chants vous seraient-ils désagréables? Les mortels et les dieux se laissent pourtant toucher à Iharmonie. Orphée charma l'inexorable Pluton; les Parcfues même, vêtues de blanc et assises sur l'essieu d'or du monde, écoutent la mélodie des sphères : ainsi le raconte Pythagore, qui commerçait avec rOlympe. Les hommes des anciens temps, renommés par leur sagesse, trouvaient la musique si belle qu'ils lui donnèrent le nom de Loi. Pour moi, une divinité me contraint de l'avouer, si cette prêtresse n'était pas ma fille, j'aurais pris sa voix pour celle de la colombe qui portait, dans les forêts de la Crète, l'ambroisie à Jupiter.
— Ce ne sont pas les chants mêmes, mais le sujet des chants de cette jeune femme qui cause notre silence, répondit Cyrille. Un jour viendra peut-être que les mensonges de la naïve anticjuité ne seront plus que des fables ingénieuses, objets des chansons du poète. Mais aujourd'hui ils offusc{uent votre esprit, ils vous tiennent pendant la vie sous un joug indigne de la raison de l'homme, et perdent votre âme après la mort. Ne croyez pas toutefois C|ue nous soyons insensibles au charme d'une douce music|ue : notre religion n'est-elle pas harmonie et amour? Combien votre aimable fille, que vous comparez si justement à une colombe, trouverait des soupirs plus touchants encore
si la pudeur du sujet répondait à l'innocence de la voix! Pauvre tourterelle délaissée, allez sur la montagne où l'épouse attendait l'époux; envolez-vous vers ces bois mystiques où les filles de Jérusalem prêteront l'oreille à vos plaintes. »
Cyrille, s'adressant alors au fils de Lasthénès :
« Mon fils, montrez à Démodocus cjue nous ne méritons pas le reproche qu'il nous lait. Chantez-nous ces fragments des livres saints que nos frères les Apollinaires ont arrangés pour la lyre, afin de prouver que nous ne sommes point ennemis de la belle poésie et d'une joie innocente. Dieu s'est souvent servi de nos cantiques pour toucher les cœurs infidèles. »
Aux branches d'un saule voisin était suspendue une lyre plus forte et plus grande que la lyre de Cymodocée : c'était un cinnor hébreu. Les cordes en étaient détendues par la rosée de la nuit. Eudore détacha l'instrument, et, après l'avoir accordé, il parut au milieu de l'assemblée, comme le jeune David, prêt à chasser par les sons de sa harpe l'esprit qui s'était emparé du roi Saûl. Cymodocée alla s'asseoir auprès de Démodocus. Alors Eudore, levant les yeux vers le firmament chargé d'étoiles, entonna son noble cantique.
Il chanta la naissance du chaos, la lumière qu'une parole a faite, la terre produisant les arbres et les animaux, l'homme -créé à l'image de Dieu et animé d'un souffle de vie, Eve tirée du côté d'Adam, la joie et la douleur de la femme à son premier enfantement, les holocaustes de Caïn et d'Abel, le meurtre d'un frère et le sang de l'homme criant pour la première fois vers le ciel.
Passant aux jours d'Abraham, et adoucissant les sons de sa lyre, il dit le palmier, le puits, le chameau, l'onagre du désert, le patriarche voyageur assis devant sa tente, les troupeaux de Galaad, les vallées du Liban, les sommets d'Hermon, d'Oreb et de Sinaï, les rosiers de Jéricho, les cyprès de Cadès, les palmes de l'Idumée,
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Éphraïm et Sichem, Sion et Solyme, le torrent des Cèdres et les eaux sacrées du Jourdain. Il dit les juges assemblés aux portes de la ville, Booz au milieu des moissonneurs, Gédéon battant son blé et recevant la visite d'un ange, le vieux Tobie allant au-devant de son fils annoncé par le chien fidèle, Agar détournant la tête pour ne pas voir mourir Ismaël. Mais avant de chanter Moïse chez les pasteurs de Madian, il raconta l'aventure de Joseph reconnu par ses frères, ses larmes, celles de Benjamin. Jacob présenté à Pharaon, et le patriarche porté après sa mort à la cave de Membre pour y dormir avec ses pères.
Changeant encore le mode de sa lyre. Eudore répéta le cantique du saint roi Ézéchias et celui des Israélites exilés au bord des fleuves de Babylone ; il fit gémir la voix de Rama et soupirer le fils d'Amos :
« Pleurez, portes de Jérusalem! 0 Sion! tes prêtres et tes enfants sont emmenés en esclavage! »
Il chanta les nombreuses vanités de l'homme : vanité des richesses, vanité de la science, vanité de la gloire, vanité de Tamilié, vanité de la vie, vanité de la postérité ! Il signala la fausse prospérité de Timpie, et préféra le juste mort au méchant qui lui survit. Il fit réloge du pauvre vertueux et de la femme forte.
c Elle a cherché la laine et le lin, elle a travaillé avec des mains sages et ingénieuses; elle se lève pendant la nuit pour distribuer l'ouvrage à ses domestiques, et le pain à ses servantes; elle est revêtue de beauté. Ses fils se sont levés, et ont publié qu'elle était heureuse: son mari s'est levé, et la louée. »
« 0 Seigneur! s'écria le jeune chrétien enflammé par ces images, c'est vous qui êtes le véritable souverain du ciel; vous avez marqué son lieu à l'aurore. A votre voix le soleil s'est levé dans l'orient: il s'est avancé comme un géant superbe ou comme l'époux radieux qui sort de la couche nuptiale. Vous appelez le tonnerre, et le tonnerre, tremblant, vous répond : « Me voici. ï Vous abaissez la hauteur des cieux: votre