I. DE LA VANITÉ DES IDOLES
Que les dieux que le peuple adore ne soient pas des dieux, cela paraîtra clairement si l'on considère d'où cette superstition a pris son origine. Car l'on verra qu'elle ne vient que de ce qu'autrefois il y a eu des rois dont la mémoire, après leur mort, a été honorée par leurs sujets. Ensuite on leur érigea des temples et des statues pour en conserver le souvenir. Puis on leur offrit des sacrifices et l'on institua des fêtes en leur honneur ; de telle sorte que ce que les premiers avaient inventé pour se consoler, les autres le firent passer en religion.
Ainsi Mélicerte et Leucothée s'étant précipités dans la mer furent regardés comme les dieux de cet élément. Castor et Pollux, afin de vivre, meurent tour à tour. Esculape, pour devenir dieu, est frappé d'un coup de foudre. Hercule est brûlé sur le mont OEta , consumant ainsi par le feu tout ce qu'il a de terrestre. Apollon est bouvier d'Admète. Neptune se loue à Laomédon pour bâtir les murs de Troie, et n'obtient pas même le salaire de son travail. L'on voit encore en Crète une caverne où Jupiter I. 1
se retirait, et l'on y montre son sépulcre. Saturne s'enfuit pour ne point tomber entre ses mains, et se retira en Italie qui de la fut appelée Latium, parce qu'il s'y était caché. Il V porta, le premier, l'invention des lettres et de la monnaie, d'où vient qu'on appelle encore aujourdhui la caisse publique le trésor de Saturne; et il se livra a l'agriculture, ce qui fait qu'on le représente sous la figure d'un vieillard qui tient une faux à la main. Pendant qu'il fut en Italie, il se retira chez Janus qui a donné son nom au Janicule et au mois de janvier. On le pemt avec deux visages, parce qu'il semble regarder en même temps l'année qui commence et celle qui finit.
Pour les Maures, ils adorent leurs rois, et ne s'en cachent point. C'est ce qui cause la diversité des rehgions, parce que chaque nation adore ceux que ses pères ont adorés. Alexandre le Grand, dans un discours assez long qu'il adresse à sa mère, lui mande qu'il a fait avouer par force à un prêtre ce mystère des dieux.
Quant aux dieux des Romains, nous savons quels ils étaient d'abord. Car n'était-ce pas Romulus, qui fut fait dieu sur un faux serment de Proculus? N'étaient-ce pas encore Picus, Tiberinus, Pilumnus, Confus, ce dieu de la fourberie que Romulus voulut qu'on adorât comme le dieu des'conseils, après que par une perfidie honteuse il eut enlevé les Sabines? Tatius trouva une idole dans un cloaque, qu'il adora sous le nom de la déesse Cloacine Hûstilius bâtit un temple à la Cramte et à la Pâleur. Un autre consacra la Fièvre, et fit des divinités d'Acca et de Flora, ces deux fameuses courtisanes. Et pour montrer que les Romains inventent des noms qu'ils déifient, il V a parmi eux le dieu Viduus qui sépare le corps d«J l'âine et le rend comme veuf. Mais comme un dieu maie" contreux, ils le mettent hors de la ville, et parla le co damnent plutôt qu'ils ne l'adorent. Ils ont aussi Scansu Forculus, Limentinus, Cardea, et Orbana. Voilà les dieu! de Rome.
Voulez-vous connaître les dieux étrangers qu'ils adorent? C'est le Mars de Thrace, le Jupiter de Crète, la Junon d'Argos, ou de Samos, ou de Cartilage, la Diane Taurique, la Mère des dieux, avec les dieux d'Egypte, qui sont plutôt des monstres que des divinités, et qui n'eussent pas manqué d'employer leur puissance, s'ils en avaient eu quelqu'une, à conserver les peuples qui les adoraient depuis tant de siècles.
Les Romains adorent encore les Pénates vaincus qu'Énée fugitif de Grèce apporta en Italie, aussi bien que Vénus la Chauve, qu'ils déshonorent plus par là que ne fait Homère en la représentant blessée. Pour les empires, n'est-ce pas plutôt le hasard qui les attribue que le mérite qui les obtient? D'ailleurs, ne savons-nous pas que les Assyriens, les Mèdes, les Perses, les Grecs et les Égyptiens ont possédé l'empire du monde avant les Romains? Et si l'on remonte à leur origine, n'est-elle pas honteuse? C'est une troupe de voleurs et de scélérats qui s'assemblent, et dont le nombre s'augmente par l'impunité. Leur roi Romulus monte sur le trône par un parricide. Ensuite ils pillent, saccagent, trompent. Pour peupler leur ville, ils ravissent des fdles, violent les droits de l'hospitalité, et font la guerre à leurs beaux-pères. C'est ainsi qu'ils se servent d'un |lien de paix pour rompre la paix. La première dignité parmi eux c'est le consulat, et l'origine en est à peu près semblable à celle de leur empire. Car Brutus l'acheta par le meurtre de ses enfants, si bien qu'on peut dire que cette dignité n'a tiré sa grandeur que de l'énormité de son crime.
Ce n'est donc pas la religion, ni les auspices, ni les augures qui ont porté l'empire romain où il est, mais la révolution des choses du monde. Car Régulus a observé les augures, et n'en a pas moins été fait prisonnier. Mancinus les a gardés, et a été contraint de se rendre et de souffrir des conditions infâmes. Les poussins de Paulus mangeaient fort bien à la bataille de Cannes, et cepen-
dant il y fut tué. César méprisa les augures et les auspices qui lui défendaient de passer en Afrique avant l'hiver, et ne laissa pas de naviguer heureusement et de vaincre. L'on dirait même que cela hâta sa victoire.
Mais voici la raison de tous ces prestiges qui abusent le peuple. Il y a des esprits malins et vagabonds qui ont gâté toute la beauté de leur naissance par les souillures du monde. Ces êtres misérables , après avoir ' perdu les privilèges de leur nature et s'être plongés dans les vices , tâchent , pour se consoler , d'y précipiter les autres. Les poètes connaissent ces démons , et Socrate se vantait d'en avoir un qui le gouvernait à sa fantaisie. Ce sont eux qui opèrent ce que les magiciens font d'admirable, et qui donnent l'efficace à leurs enchantements. Cependant Hostanès, le premier d'entre eux, dit qu'on ne peut voir la figure du vrai Dieu , et que les anges sont toujours auprès de son trône. Platon est du même sentiment, et affirme qu'il n'y a qu'un Dieu, et que les autres esprits sont des anges ou des démons. Trismégiste, de même, parle d'un seul Dieu, et avoue qu'il est incompréhensible. Ces démons donc se cachent dans les statues et les images consacrées. Ils inspirent leurs prophètes, font mouvoir les entrailles des bêtes, gouvernent le vol des oiseaux, président au sort, rendent des oracles enveloppés de mensonges. En effet, ils trompent et sont trompés comme ceux qui ne savent pas bien la vérité, et qui ne la veulent pas publier contre eux-mêmes. D'ailleurs ils troublent la vie et traversent notre sommeil et notre repos. Ils se glissent même dans les corps, forment les maladies, épouvantent l'âme, tordent les membres pour nous contraindre à les adorer, afin qu'après que, rassf.siés de sang et de victimes, ils auront rompu leurs char-, mes, on leur attribue la gloire de la guérison. Ainsi ils ne guérissent ceux qu'ils tourmentent que parce qu'ils cessent de les tourmenter. Ils ne s'étudient qu'à détour ner les hommes du culte du vrai Dieu et à les porter à 1
superstition : et comme ils souffrent, ils ne demandent qu'à avoir des compagnons de leurs souffrances en les rendant complices de leurs crimes. Néanmoins, quand nous les conjurons par le Dieu vivant, ils sont obligés de sortir des corps. Vous les voyez à. notre voix, et par l'opération d'une puissance secrète, témoigner qu'on les torture et qu'on les brûle, pleurer, gémir, prier, et être forcés d'avouer ce qu'on leur demande en présence même de ceux qui les adorent. Et s'ils ne fuient aussitôt, ils se retirent du moins peu à peu, selon que la foi du patient est grande ou la grâce du médecin. C'est ce qui fait qu'ils préviennent les esprits du peuple, afin qu'on nous haïsse avant de nous connaître, de peur que si l'on nous connaissait l'on ne nous imitât, ou du moins l'on ne nous condamnât pas.
Il n'y a donc qu'un Seigneur et qu'un Dieu, parce qu'étant tout-puissant, il ne peut avoir de compagnon de sa puissance. Cela se peut même prouver par l'exemple des empires d'ici-bas. Où a-t-on vu deux rois sur un même trône vivre longtemps en bonne intelligence , et sans qu'il y eût bientôt du sang répandu? C'est ainsi que la discorde se mit entre ces deux frères de Thèbes, et dura jusqu'après leur mort. C'est ainsi que Rémus et Romulus, qui avaient été ensemble dans le ventre de leur mère, ne purent vivre ensemble dans un même royaume. César et Pompée étaient alliés, et néanmoins ils ne se purent accorder pour la puissance. Et il ne se faut pas étonner que cela arrive parmi les hommes , puisqu'il semble que ce soit comme un consentement général de la nature. Les abeilles n'ont qu'un roi, les troupeaux n'ont qu'un conducteur ; à plus forte raison donc il n'y a qu'un maître de l'univers, qui a fait tout ce que vous voyez par sa parole, le gouverne par sa sagesse, l'entretient par sa vertu. 11 ne se voit point, parce qu'il est au delà des sens. Il ne se peut comprendre, parce qu'il est au-dessus de l'entendement, et nous ne le com-
prenons jamais mieux qu'en l'appelant incompréhensible. Quel temple lui peut-on bâtir , puisque tout le monde ne le saurait contenir ? Nous qui logeons dans de grands palais, enfermerons-nous tant de majesté dans un si petit espace? Il lui faut dresser un temple dans notre esprit, et lui consacrer un autel dans notre cœur. Ne vous enquérez point de son nom, son nom est Dieu. On cherche des noms pour distinguer la multitude des choses, mais Dieu étant seul n'a point besoin d'être distingué. Il est donc un et répandu partout. Le peuple le confesse même naturellement en plusieurs rencontres , lorsque l'âme se porte comme par instinct vers son principe et son auteur. Ainsi l'on dit souvent : Mon Dieu ! Dieu voit tout ; s'il plaît à Dieu, et autres paroles semblables. Et c'est ce qui rend encore les hommes plus coupables, de ne vouloir pas reconnaître celui qu'ils ne peuvent ignorer.
Quant à Jésus-Christ, pour montrer qu'il est et que c'est lui qui est l'auteur de notre salut, voici comme on procède. Les Juifs étaient d'abord chéris de Dieu et grands observateurs de leur religion. De là vint que leur État fut florissant et leur peuple nombreux. Mais depuis, enorgueillis de la gloire de leurs ancêtres, ils méprisèrent les commandements de Dieu, et perdirent la grâce qu'ils avaient reçue. C'est pourquoi ils portent eux-mêmes un témoignage vivant et public des offenses qu'ils ont commises contre Dieu, et de leur religion violée. Car ils sont fugitifs et vagabonds, bannis de leur pays et de leur État, sans habitation et sans retraite. C'est ce que Dieu avait prédit, déclarant que sur la fin du monde il rassemblerait, de tous les endroits de la terre, des gens qui le serviraient bien plus fidèlement que les Juifs, et qui feraient un meilleur usage de ses faveurs. La parole éternelle, le Fils de Dieu, dont tous les prophètes ont parlé comme du maître du genre humain, a doue été envoyé au monde pour être l'arbitre et
le dispensateur des grâces de Dieu. C'est lui qui est sa vertu, sa raison, sa sagesse et sa gloire. Il descend dans le sein d'une vierge, et se revêt d'un corps par l'opération du Saint-Esprit. Dieu s'unit à l'homme, et par là cet homme devient notre Dieu, notre Christ et notre Médiateur, pour nous conduire en lui à son père. Jésus-Christ a voulu être homme, afin que l'homme pût être ce qu'est Jésus-Christ. Les Juifs savaient bien aussi que Jésus- Christ devait venir, car leurs prophètes ne cessaient de le leur annoncer. Mais comme ils ont parlé de ses deux avènements, l'un où il devait venir comme homme, et l'autre comme Dieu, ils n'ont pas connu le premier, parce qu'il était humble, et ne croient que le second, parce qu'il sera glorieux. Et ce qui les a empêchés de le connaître, ce sont leurs péchés, ayant été tellement aveuglés de l'opinion de leur propre sagesse, qu'ils n'ont pas vu la vie qui était présente devant leurs yeux.
Ainsi quand Jésus-Christ, pour accomplir les prédictions des prophètes, chassait les démons des corps par la puissance de sa parole, guérissait les paralytiques, purifiait les lépreux, éclairait les aveugles, redressait les boiteux, ressuscitait les morts, en un mot obligeait les vents, la mer et les enfers à lui obéir, les Juifs, qui ne le prenaient que pour un homme à cause de la chair dont ils le voyaient revêtu, croyaient que c'était par magie qu'il produisait toutes ces merveilles. Les plus considérables donc d'entre eux, c'est-à-dire ceux qu'il confondait par sa doctrine et par sa sagesse, transportés de fureur contre lui, le prirent et le livrèrent à Pilate, alors gouverneur de la Syrie, lui demandant avec clameurs qu'il le crucifiât. Lui-même avait prédit cela aussi bien que tous les prophètes qui l'avaient précédé, proclamant qu'il devait souffrir la mort pour la vaincre, et ressusciter ensuite, afin de donner des preuves de sa majesté et de sa puissance. L'événement vérifia ces prédictions, car il fut crucifié, et, prévenant les bourreaux, rendit volontairement l'esprit, et trois
jours après il ressuscita. Ensuite il apparut à ses disciples tel qu'il était auparavant, et se fit connaître à tous ceux qui le virent, ayant la même chair visible et palpable, et demeura quarante jours sur la terre pour leur apprendre les préceptes de vie qu'ils devaient enseigner aux autres. Après il monta au ciel, environné d'une nuée, afin de présenter victorieux à son père l'homme qu'il a aimé, dont il s'est revêtu, et qu'il a délivré de la mort. Et maintenant il doit venir du ciel pour punir le démon, et pour juger les hommes. Il commanda aussi à ses disciples d'aller par toute la terre prêcher sa parole, ramener à la lumière ceux qui sont dans les ténèbres, et leur donner la connaissance de la vérité. Et, afin de manifester avec plus d'éclat leur foi et la confession qu'ils font du nom de Jésus-Christ, il permet qu'ils soient éprouvés parles tortures, par les croix, et par diverses sortes de supplices. Car leurs souffrances sont comme autant de témoins qui déposent pour la divinité de Jésus-Christ , lequel ayant été donné aux hommes pour leur communiquer la vie, a voulu que le sacrifice de leur propre vie fiît une prédication encore plus forte et plus puissante que celle de leur voix. Par conséquent, c'est lui que nous suivons, c'est lui qui est notre guide et l'auteur de la lumière et du salut, qui promet le ciel et la possession de son père à ceux qui croiront en lui. Imitons-le donc, afin d'être un jour ce qu'il est.
(Saint Cyprien. Traité VI.)