IL FOLIE DE LA DIVINATION
Il faut être insensé pour comparer, ou même préférer à Jésus-Christ, Apollonius, Apulée, et tous les autres habiles magiciens , quoique d'ailleurs il soit en quelque façon plus pardonnable de lui comparer de tels hommes , que les dieux du paganisme. Car ne faut-il pas avouer qu'Apollonius vaut encore mieux que cet infâme que les païens appellent Jupiter , et dont ils racontent eux-mêmes tant d'abominations ? Ce sont des fables , disent-ils : mais qu'ils cessent donc de louer le bonheur, ou plutôt la licence , les excès, et les sacrilèges d'une république qui a forgé ces honteuses fictions pour les attribuer à ses dieux, et qui non-seulement les a laissé débiter au peuple, mais exposées sur ses théâtres , où s'étalaient encore plus de crimes qu'il n'y paraissait de divinités. Spectacles abominables, que ces prétendus dieux auraient dû repousser comme un outrage et punir comme un crime de leurs adorateurs !
Mais, ajoutent les païens, on sait bien que ce ne sont pas des dieux , que ceux dont on représente ainsi les fabuleuses aventures. Qu'ils nous apprennent donc quels sont les dieux qu'on apaise et qu'on se rend propices par la représentation de ces infamies! Quoi? parce que la doctrine chrétienne a découvert à tout le monde les tromperies et la malice de ces démons qui séduisent les hommes par la magie; parce qu'elle enseigne à distinguer les saints anges d'avec ces esprits malfaisants , qu'elle avertit qu'il faut s'en garder , et qu'elle en donne les moyens , on accusera cette sainte doctrine d'être contraire au bien de la république , comme s'il ne valait pas mieux s'exposer ici-bas à toutes sortes de misères, que d'y être heureux par le secours des démons , quand il se-
iO PREMIÈRE PARTIE :
rait vrai qu'on ne pourrait l'être autrement? Mais c'est afin que nous n'eussions aucun doute à cet endroit qu'à l'époque de l'ancien Testament, dont les figures mystérieuses représentaient le nouveau , le peuple juif, qui n'adorait que le seul Dieu véritable, et qui n'avait que mépris pour les faux dieux, a été comblé de tant de félicités temporelles, qu'il n'y a personne qui ne comprenne que ce n'est pas des démons que dépendent les biens même temporels , mais uniquement de celui que les anges servent, et devant qui tremblent les démons.
En effet Apulée , pour nous arrêter particulièrement h celui qui nous est plus connu, parce qu'il était Africain comme nous; Apulée, avec toute sa magie n'avait jamais pu, je ne dis pas arriver à la royauté, mais à quelque magistrature , ou à quelque charge dans la république , quoiqu'il fût d'une condition honorable, distingué par l'éducation et doué d'une grande éloquence. Et il ne faut pas prétendre qu'il a eu pour ces honneurs un mépris de philosophe , puisque étant pontife de la province il a compté pour beaucoup de pouvoir donner un spectacle au peuple , et d'équiper ceux qui devaient combattre contre les bêtes , et que , pour parvenir à se faire dresser une statue dans la ville d'OEa où il s'était marié , il en vint jusqu'à plaider contre quelques citoyens de cette ville qui s'y opposaient, ce que lui-même a pris soin d'apprendre à la postérité, en pubUant le plaidoyer qu'il prononça sur ce sujet.
Ce prétendu magicien a donc fait ce qu'il a pu pour s'élever dans le monde; et s'il n'est pas monté plus haut, c'est que le pouvoir lui a manqué, et non pas la volonté. Mais d'ailleurs, comme il s'est défendu lui-même, et avec beaucoup de force et d'éloquence , contre ceux qui l'accusaient de magie, je m'étonne que pour célébrer certaines merveilles qu'on attribue à son habileté dans cet art infâme, on le veuille faire magicien malgré lui. Que les admirateurs d'Apollonius voient donc qui doit être
cru, ou d'eux quand ils soutiennent qu'il était magicien, ou de lui quand il s'en défend.
Mais enfin que ceux qui scrutent les secrets de la magie, soit par une curiosité damnable, soit par l'espérance d'arriver ainsi à la félicité de cette vie ; que ceux même qui , pour être moins coupables, ne laissent pas d'exalter ces pernicieuses pratiques, que tous ceux-là, dis-je, se demandent, s'ils ont conservé quelque sens , à quoi il faut rapporter l'élévation prodigieuse de David, qui de berger est devenu roi. Certes ce n'est pas à la magie; car on n'en trouve aucune mention dans l'Écriture, qui pourtant nous parle fidèlement des péchés autant que des mérites du saint prophète, afin que nous sachions comment on peut ne pas offenser Dieu , et comment l'apaiser lorsqu'on l'offense.
Quant aux prodiges qui frappent les yeux des hommes , et qui les jettent dans l'étonnement, c'est se tromper beaucoup, que de comparer en cela les magiciens aux prophètes célèbres par la grandeur de leurs miracles; et c'est se tromper encore davantage que de les comparer à Jésus-Christ, dont ces mêmes prophètes, à qui nul magicien n'est comparable , ont prédit la venue ; et qu'ils nous ont annoncé comme devant être et véritablement homme , par l'humanité qu'il prendrait dans le sein d'une vierge, et véritablement Dieu, par la divinité qui lui est commune avec son père, et qui l'en rend inséparable. (Saint Augustin. Lettre CXXXVIII'.)