XX. DE LA PATIENCE
Ayant dessein de parler de la patience et d'en montrer les avantages, par où puis-je commencer plus à propos, mes frères, qu'en remarquant que vous avez besoin de patience pour m'écouter, si bien que vous n'en sauriez même entendre parler sans en avoir? Car nous ne pouvons profiter de ce qu'on nous dit, si nous ne l'écoutons patiemment. Aussi , de tous les moyens que notre religion nous fournit pour acquérir les biens qui nous sont promis, je n'en vois point de meilleur ni de plus utile que la patience. Les philosophes font profession de cette vertu aussi bien que nous , mais leur patience est aussi fausse que leur sagesse. Car comment ceux-là pourraient-ils être sages ou patients qui ne connaissent ni la sagesse ni la patience de Dieu? C'est ce qui lui fait dire de ceux qui se croient sages dans le monde : « Je détruirai la sagesse des sages, et anéantirai la prudence des prudents. » Le bienheureux apôtre saint Paul, rempli du Saint-Esprit et envoyé pour appeler et convertir les Gentils, témoigne la même chose, quand il dit : « Prenez garde que personne ne vous séduise par la philosophie et par de vaines subtilités qui ne sont appuyées que sur les traditions des hommes, et sur les principes d'une science mondaine, et non sur la doctrine de Jésus-Christ. Car en lui habite toute la plénitude de la divinité. « Et en un autre endroit : « Que personne ne s'y trompe. Si quelqu'un parmi vous pense être sage, qu'il devienne fou selon le monde afin d'être sage. Car la sagesse du monde est une folie devant Dieu, puisqu'il est écrit : Je surprendrai les sages par leurs propres finesses ; et ailleurs : Le Seigneur sait que les pensées des sages sont folles. » S'ils n'ont donc point de véritable sagesse, ils n'ont point non plus de véritable
patience. Car si pour être patient il faut être humble et doux, et qu'au lieu que les philosophes soient doux et humbles , nous voyons au contraire qu'ils se complaisent en eux-mêmes, ce qui fait qu'ils déplaisent à Dieu ; il est manifeste que la vraie patience ne se trouve point où régnent une liberté effrénée et une vanité sans mesure et sans retenue. Mais pour nous, qui sommes philosophes non de paroles mais d'actions, cpii ne mettons pas la sagesse dans l'habit mais dans les effets, qui aimons mieux être vertueux que de le paraître, qui ne disons pas de grandes choses mais qui tâchons de les faire, praticpions comme de véritables serviteurs de Dieu la patience que lui-même nous enseigne par son exemple. Car cette vertu nous est commune avec Dieu. C'est du ciel qu'elle vient, et qu'elle tire son éclat et sa gloire. Les hommes doivent aimer une vertu c[ui est aimée de Dieu. Ce qu'une si haute majesté chérit ne peut être que grand et recommandable. Si Dieu est notre maître et notre Père, imitons sa patience; puisque des serviteurs doivent obéir à leur maître , et qu'il ne faut pas que des enfants dégénèrent de la vertu de leur père. Or quelle patience n'a-t-il point de souffrir que les hommes pour lui insulter bâtissent des temples, dressent des statues, offrent des sacrifices impies, et néanmoins de faire lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et d'arroser également de ses pluies la terre des uns et des autres? C'est par un effet de cette même patience que nous voyons les saisons et les éléments servir indifféremment par son ordre aux coupables et aux innocents, aux religieux et aux impies, aux reconnaissants et aux ingrats. C'est pour les uns et pour les autres que soufflent les vents, que coulent les sources, que croissent les blés, que mûrissent les raisins , que les arbres se couvrent de fruits, les forets de feuilles, les prés de fleurs. On l'irrite tous les jours par de continuelles offenses , et il arrête sa colère , et attend en patience que le temps qu'il a
prescrit pour se venger arrive. Il a la vengeance en main, mais il est si bon qu'il la diffère pour donner lieu aux hommes de se reconnaître et de se retirer de leurs crimes. Car il dit lui-même : « J'aime mieux que le pécheur se convertisse et vive, que non pas qu'il meure; » et par la bouche d'un autre prophète : << Retournez au Seigneur votre Dieu, car il est bon et miséricordieux, plein de patience et de douceur, et il révoque quelquefois les arrêts de sa justice et suspend ses fléaux. >• Et le bienheureux apôtre saint Paul de même, rappelant le pécheur à la pénitence : « Est-ce, » dit-il, « que vous méprisez sa bonté, sa douceur, et sa patience infinie? Ne savez-vous pas qu'il n'use de cette patience et de cette bonté que pour vous convier à faire pénitence? Et vous, par votre endurcissement et votre impénitence, vous vous amassez des châtiments pour le jour de la vengeance et du juste jugement de Dieu qui rendra à chacun selon ses œuvres. » Il appelle juste le jugement de Dieu, parce qu'il vient tard, parce qu'il le diffère longtemps afin de donner moyen à l'homme de rentrer dans le chemin de la vie. Car il ne punit les pécheurs c^ue lorsque leur pénitence ne leur peut plus être utile. Mais pour nous faire encore mieux comprendre que la patience est une vertu divine, et que quiconque la pratique imite Dieu, Notre-Seigneur nous donnant dans l'Évangile des préceptes pour notre salut et des conseils de perfection : « Vous savez, » dit-il, « qu'il est écrit : Vous aimerez votre prochain et haïrez votre ennemi. Mais moi je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin que vous soyez enfants de votre Père qui est aux cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Car si vous n'aimez que ceux (|ui vous aiment, quelle récompense mériterez-vous ? Les publicains ne le font-ils pas aussi?- El si vous ne saluez que vos frères , que serez-vous au delà des autres? Les païens ne le font-ils pas aussi? Soyex
donc parfaits comme l'est votre Père céleste. » Par où il nous apprend que les enfants de Dieu qui ont reçu une naissance céleste au baptême, sont parfaits lorsqu'ils ont la patience de leur Père, lorsqu'ils font reluire dans leurs actions cette ressemblance divine qu'Adam avait perdue par son péché. Quelle gloire est-ce de devenir semblable à Dieu ! Quel bonheur de posséder une vertu qu'il possède ! Et notre Seigneur Jésus-Christ n'a pas seulement enseigné la patience par ses paroles, mais par ses actions. Car comme il était descendu du ciel pour faire la volonté de son Père ainsi qu'il le témoigne luimême, parmi les autres vertus éclatantes par lesquelles il a donné des marques de sa divinité, il n'y en a point où il l'ait fait paraître plus qu'en celle-là. Aussi toutes ses actions, à commencer dès son avènement au monde, sont empreintes du caractère auguste de la patience. Premièrement il se dépouille de la gloire qu'il possédait dans le ciel et descend sur la terre, et lui qui est le Fils de Dieu n'hésite point à se revêtir de la chair de l'homme , et à porter les péchés d' autrui quoiqu'il fût exempt de tout péché. Il quitte l'immortalité pour devenir mortel et mourir innocent, afin de sauver les coupables. Ensuite, il veut bien être baptisé par un serviteur, et lui qui devait remettre les péchés par l'eau ne dédaigne pas d'y entrer comme s'il eût eu des péchés à se faire remettre. Il jeûne quarante jours, et celui qui subvient à la faim des autres la souffre, afin que ceux qui étaient affamés de la parole et de la grâce de Dieu fussent rassasiés de ce pain céleste. Il entre en lice avec le démon, et se contente de le vaincre par ses paroles sans lui faire autre mal. Il n'a pas commandé à ses disciples comme à ses serviteurs, mais il les a aimés comme ses frères. Il a même daigné laver les pieds à ses apôtres, afin qu'en en usant ainsi envers ses inférieurs, nous apprissions comment nous en devons user envers nos égaux. Et nous ne nous étonnerons pas qu'il ait été si bon à l'égard de ses disciples fidèles.
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si nous considérons avec quelle patience il a souffert Judas jusqu'à la fin, comment il a bien voulu manger avec cet ennemi domestique, ne le pas découvrir, <]uoiqu'il le connût fort bien, et endurer même que ce traître le baisât. Mais de quelle patience n'a-t-il point eu besoin pour supporter les Juifs 1 II n'a rien oublié pour vaincre leur incrédulité et leur ingratitude. Il leur a répondu doucement lorsqu'ils le contredisaient ; il a souffert leur orgueil, cédé à leurs persécutions, et employé jusqu'aux dernières heures de sa vie pour tâcher de ramener ces meurtriers des prophètes, ces hommes endurcis, et ces rebelles. Avant même d'en venir à l'acte sanglant de sa Passion, combien a-t-il enduré d'opprobres et d'ignominies! combien de crachats, lui qui un peu auparavant avait rendu la vue à un aveugle avec sa salive sacrée! Celui, au nom de qui ses serviteurs fouettent maintenant le démon et ses anges, a été fouetté par ses serviteurs. Il a été couronné d'épines, lui qui couronne les martyrs de fleurs immortelles. On l'a frappé au visage avec des branches de palmier , lui qui donne des palmes véritables aux victorieux. Il a été dépouillé de ses habits , lui qui revêt les autres d'immortalité. On lui a présenté du fiel à manger, à lui qui nous a donné une viande céleste. On l'a abreuvé de vinaigre, lui qui nous a procuré un breuvage salutaire. Le juste et l'innocent , ou plutôt la justice et l'innocence même sont mises au nombre des criminels. La vérité est opprimée par de faux témoignages. On juge celui qui doit juger le monde, et la parole éternelle de Dieu est menée au supplice sans proférer une seule parole. Lc> astres s'éclipsent à sa mort, les éléments se confondent , la terre tremble , la nuit dérobe le jour, le soleil se cache pour n'être point obligé de voir le crime des Juifs , et lui se tait, il ne s'émeut point, il ne découvre point sa majesté, au moins durant sa Passion. Il souffre constamment jusqu'à la fin , afin que sa patience soit parfaite et consommée. Et après tout cela il reçoit encore ses meurtriers
lorsqu'ils retournent k lui et se convertissent, et ne ferme l'entrée de son Église à personne. Et non-seulement il pardonne à ces adversaires, à ces blasphémateurs, à ces ennemis implacables de son nom quand ils reconnaissent leur crime et en font pénitence, mais il les récompense même et les admet au royaume du ciel. La patience peutelle aller plus loin ? Celui qui a répandu son sang est vivifié par son sang. Et certes il était bien besoin qu'il en eût beaucoup, puisque sans cela l'Église de Dieu n'aurait point saint Paul pour apôtre. Si donc nous sommes membres de Jésus-Christ, si nous en avons été revêtus au baptême, s'il est lui-même la voie qui nous mène au salut, marchons sur ses pas et suivons son exemple. « Celui , dit l'apôtre saint Jean , qui dit qu'il demeure en Jésus-Christ, doit marcher comme il a marché lui-même. « Saint Pierre aussi, sur qui Notre-Seigneur a eu la bonté de fonder l'Eglise , dit dans son épître : « Jésus-Christ a souffert yjour nous , vous laissant l'exemple afin que vous marchiez sur ses pas. Car il ji'a point commis de péché , et jamais aucun mensonge n'est sorti de sa bouche. Lorsqu'on lui disait des injures il ne les a point repoussées par d'autres injures , et quand on le maltraitait il n'a point usé de menaces. Mais il s'est livré lui-même entre les mains d'un juge prévaricateur. »• Aussi nous voyons que les patriarches et les prophètes et généralement tous les justes de l'ancienne loi, qui étaient la figure de Jésus-Christ, n'ont point eu de vertu plus en recommandation que la patience. C'est ainsi qu'Abel, les prémices des martyrs, ne résista point à son frère parricide , mais se laissa égorger comme un doux agneau. C'est ainsi qu'Abraham, le père des fidèles, tenté au sujet de son fils ne délibéra point, mais obéit à Dieu avec une soumission entière. Isaac de même, qui était la figure de Jésus Christ victime , souft'rit patiemment que son père l'imm^olât. Jacob chassé par son frère quitta doucement son pays, et témoigna encore davantage sa douceur lors-
i[uc étant de retour il apaisa son frère par ses présents. Joseph vendu par ses frères non-seulement leur pardonna cette injure, mais leur donna même libéralement le blé dont ils avaient besoin. Moïse, méprisé et presque lapidé par un peuple ingrat et infidèle , ne laissa pas de prier Dieu pour eux. Mais quelle a été la patience de David, de qui Jésus-Christ a pris naissance selon la chair; combien grande, admirable et chrétienne, d'avoir eu si souvent en son pouvoir Saùl qui le persécutait et le voulait faire mourir, et néanmoins de l'avoir épargné ; et non-seulement de ne s'être point vengé de son ennemi , mais d'avoir même vengé sa mort ! Enfin tant de prophètes tués , et tant de martyrs massacrés ont-ils acquis des couronnes autrement que par la patience ? Car les douleurs et la mort ne sont couronnées que parce qu'on a eu la patience de les endurer. Mais pour connaître encore mieux l'utilité et la nécessité de cette vertu , considérons l'arrêt prononcé contre Adam dès le commencement du monde pour avoir désobéi à Dieu et violé son commandement. Car nous apprendrons ainsi combien nous devons avoir de patience ici-bas , puisque nous ne naissons que pour y être affligés et tourmentés. «Parce que, dit le Seigneur, vous avez écouté votre femme, et mangé du fruit que je vous avais défendu, la terre sera maudite pour vous ; vous vous nourrirez avec travail , pendant tout le temps que vous vivrez , de ce qu'elle vous donnera ; elle vous produira des ronces et des épines , et vous mangerez l'herbe des champs. Vous mangerez votre pain à la sueur de votre visagejusqu'àceque vous retourniez en la terre d'où vous avez été pris ; car vous êtes terre , et vous retournerez en terre. » Cet arrêt est pour tous les hommes et nous lie tous, tant que nous sommes ici-bas. Il faut nécessairement que nous passions tous les jours de notre vie dans la douleur et dans la tristesse. Il faut que nous mangions notre pain avec peine et avec travail. De là vient que chacun de nous fait son entrée en ce monde par les larmes ;
et quoique dans un âge si tendre nous soyons encore ignorants de toutes choses , nous savons bien pourtant qu'il faut pleurer. Notre âme par une prévoyance naturelle déplore les misères qu'elle doit souffrir en cette vie mortelle, et témoigne déjà par ses cris et ses gémissements à quelle tempête elle sera exposée. Car tant que nous sommes ici-bas, nous suons et peinons beaucoup, et le plus grand soulagement de nos travaux c'est la patience. Mais si elle est nécessaire en ce monde à tous les hommes , elle nous l'est bien davantage à nous qui avons à soutenir les plus violents assauts du démon ; qui avons k combattre tous les jours un vieux et expérimenté ennemi, et qui assaillis sans cesse par ses tentations, sommes encore obligés pendant la persécution d'abandonner nos biens , de souffrir les rigueurs de la prison et la pesanteur des chaînes, d'endurer les épées, les bêtes, les feux, les croix, et enfin toutes sortes de tourments. C'est aussi de quoi ISotre-Seigneur nous avertit par ces paroles : •< Je vous ai dit ceci afin que vous trouviez votre paix en moi. Vous aurez des afflictions au monde , mais prenez courage, j'ai vaincu le monde. » Si donc ayant renoncé au démon et au monde nous en sommes davantage persécutés , combien nous devons-nous armer de patience , puisque avec elle il n'y a point de maux qui ne nous soient supportables? C'est un avis salutaire de Notre- Seigneur et de notre maître : <i Celui-là sera sauvé qui persévérera jusqu'à la fin. » Et encore : « Si vous gardez mes paroles, vous serez véritablement mes disciples; vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous délivrera. » Il faut souftrir et persévérer, afin de pouvoir parvenir à la vérité et à la liberté. Car nous ne sommes chrétiens que par la foi et par l'espérance ; or il est bien besoin de patience pour recueillir les fruits de notre espérance et de notre foi, parce que c'est à la gloire du ciel et non à celle d'ici-bas que nous aspirons. « Nous sommes sauvés par l'espérance, dit l'apôtre saint Paul, mais quand on voit ce
qu'on avait espéré, ce n'est plus simplement une espérance, puisque personne n'espère voir ce qu'il voit déjà. Que si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore , c'est par la patience que nous l'attendons. » La patience est donc nécessaire pour arriver à la perfection de notre état, et recevoir de la bonté de Dieu les biens que nous avons crus et espérés. Aussi le même apôtre avertit en un autre endroit les gens de bien qui font de bonnes œuvres et s'amassent des trésors dans le ciel , d'être patients, lorsqu'il dit : « Pendant que nous en avons le temps faisons du bien à tous, mais surtout à ceux qui sont dans la maison de la foi. Et ne nous lassons point d'en faire , car nous en recueillerons le fruit en son temps. Il nous avertit de ne nous point lasser de bien faire par impatience, de peur que détournés ou vaincus par les tentations nous ne nous arrêtions au milieu de la carrière, et que ce que nous avons commencé ne soit perdu faute de l'achever, suivant cette parole de l'Écriture : « La justice du juste ne lui servira de rien, du jour qu'il s'égarera. » Et ailleurs : « Gardez bien ce que vous avez, de peur qu'un autre ne prenne votre couronne ; » qui est une exhortation pour nous à persévérer constamment et généreusement , afin de ne pas perdre la couronne que nous sommes tout près de remporter. Mais la patience ne conserve pas seulement les biens que nous avons acquis ; elle nous défend encore contre les maux. Car celui qui suit les mouvements du Saint-Esprit, et qui soupire après les choses célestes, résiste par sa vertu aux œuvres de la chair qui font la guerre à l'àme. Parcourons quelques-uns de ces vices; cela suffira pour nous faire entendre les autres. L'adultère, la fraude, l'homicide sont des crimes mortels. Que la patience soit enracinée fortement en notre cœur, un corps qui est le temple de Dieu ne se souillera point par l'adultère ; une âme innocente et dévouée à la justice ne sera point capable de fraude ; et une main qui a eu l'honneur de porter T eucharistie ne sera point trempée
dans le sang. La charité est le lien qui unit les tidèles ensemble, le gage de la paix, le ciment de l'unité, qui est plus grande que l'espérance et que la foi ; qui surpasse toutes les bonnes œuvres et le martyre même , et ({ui demeurera toujours avec nous dans le ciel. Cependant ôtez-lui la patience, et vous la verrez défaillir. Otez-lui ce fondement sur lequel elle s'appuie , et elle demeurera sans force et sans vigueur. Aussi lorsque l'Apôtre parle de la charité il y joint la patience. « La charité, dit-il, est généreuse , la charité est douce , point jalouse , point orgueilleuse, point colère, ni méfiante. Elle aime tout, elle croit tout, elle espère tout, elle souffre tout. «Par où il montre que la charité ne subsiste que parce qu'elle supporte toutes choses. Et en un autre endroit : « Supportezvous, dit-il, l'un l'autre avec charité, et travaillez à conserver l'union de l'esprit par le lien de la paix. « Ce qui montre que l'union et la paix ne peuvent être conservées parmi les chrétiens , s'ils ne se supportent réciproquement l'un l'autre, et si la patience n'intervient comme le lien de la concorde. D'ailleurs, comment pourrez-vous ne point faire de serment, ne point dire d'injures , ne point redemander ce qu'on vous emporte, tendre l'autre joue à celui qui vous a donné un soufflet, ne pas seulement pardonner soixante-dix fois sept fois à votre frère lorsqu'il vous a offensé, mais toutes les fois qu'il vous offense, aimer vos ennemis , et prier pour vos persécuteurs , si vous n'avez une patience à l'épreuve ? Saint Etienne en avait une semblable , lorsque lapidé cruellement par les Juifs il ne demanda pas vengeance pour soi, mais pardon pour ses ennemis et dit : « Seigneur, ne leur imputez point ce péché. )' Tel devait être le premier martyr de Jésus-Christ qui, devançant par une mort glorieuse les autres martyrs, ne leur a pas seulement appris à imiter les souffrances de leur maître, mais aussi sa patience et sa douceur. Que dirai-je de la colère , de la discorde , des inimitiés , de quoi un chrétien doit être exempt? Que la patience soit
<lans son cceur, toutes ces passions n'y auront point place ; ou si elles font effort pour y entrer, elles en sortiront bientôt comme d'une demeure où le Dieu de la paix prend plaisir à habiter. C'est yjourquoi l'Apôtre nous donne cette instruction : « Prenez garde de ne point contrister l'esprit saint de Dieu dont vous avez été marqués pour le jour de la rédemption. Que toute aigreur,- tout emportement, toute colère, toute récrimination, tout murmure soit banni parmi vous. » Car si un chrétien a commencé à sortir de ces passions furieuses et turbulentes comme d'une mer orageuse, et est arrivé au port tranquille de Jésus-Christ, il doit absolument exclure de son cœur la colère et la discorde, puisqu'il ne lui est pas permis de rendre le mal pour !c mal. La patience est encore extrêmement nécessaire pour apporter les diverses et fâcheuses maladies qui nous aflligent tous les jours. Car le péché du premier homme nous ayant fait perdre la vigueur avec l'immortalité, nous avons sans cesse à combattre contre la faiblesse de notre corps , et nous ne saurions soutenir ce combat que par la patience. De plus , Dieu pour nous éprouver permet que jilusieurs disgrâces nous arrivent, comme des pertes de biens ou d'amis, des fièvres, des plaies douloureuses. Or, en tous ces accidents, ce qui met une différence entre les méchants et les gens de bien, c'est que ceux-là se plaif,'nent, blasphèment et s'impatientent, au lieu que les autres les regardent comme une épreuve, suivant cette parole (le l'Écriture : « Soyez constant dans la douleur, et souf- Irez patiemment d'être humilié. Car l'or et l'argent sont ('nrouvés dans le feu. » C'est ainsi que Job fut éprouvé et que sa patience l'éleva au comble de la gloire. Combien le démon lanra-t-il de flèches contre lui? Combien employa-t-il de machines pour le renverser? Il lui ôte ses biens et ses enfants , et le frappe d'une plaie infecte et maligne qui lui couvre tout le corps ; et pour ne lui épaiiïner aucun genre d'affliction , il arme sa femme contre lui, se servant en cela de ses anciennes ruses et de l'arti-
lice dont il usa dès le commencement du -monde. Mais Joh ne se laissa point abattre par tant de malheurs, et, au milieu de toutes ces afflictions, sa patience victorieuse ne cessa de bénir Dieu. Tobie de même après tant d'œuvres éclatantes de miséricorde ayant perdu la vue, souffrit cette perte si patiemment cju'il mérita que Dieu lui accordât des grâces extraordinaires.
Mais pour comprendre encore mieux les avantages de la patience , considérons-la, s'il vous plaît, par opposition avec son contraire. Car comme la patience est une grâce de Jésus-Christ, l'impatience est un vice du démon ; et comme celui en c[ui Jésus-Christ demeure est patient , celui au contraire dont l'esprit est possédé de la malice du démon est toujours impatient. Reprenons les choses dès l'origine. Le démon supportant impatiemment de voir l'homme créé à l'image de Dieu , se perdit par là le premier, et perdit l'homme ensuite. Adam, impatient de manger du fruit de vie contre la défense de Dieu , tomba dans la mort, et fut privé de la grâce qu'il avait reçue. Caïn ne tua son frère que parce qu'il ne put souffrir que Dieu regardât favorablement ses sacrifices. Ésaû perdit son droit d'aînesse pour n'avoir pu endurer la faim. N'est-ce pas l'impatience qui a été cause que le peuple juif, ingrat, sans reconnaissance pour les faveurs du ciel, se retira premièrement de Dieu, lorsque ne pouvant souifrir que Moïse qui parlait avec lui tardât tant à revenir, il osa demander des dieux profanes et appeler un veau d'or son guide et son conducteur ? Et ce fut encore cette môme impatience et rébellion contre Dieu qui le porta à tuer ses prophètes, et à attacher son Seigneur à une croix. C'est l'impatience qui fait aussi les hérétiques dans l'Église, et qui les pousse, à l'exemple des Juifs, à violer la paix et la charité de Jésus -Christ , et à commettre des actes de fureur et d'hostilité. Et parce qu'il serait trop long de parcourir toutes choses en particulier, il suffira de dire que généralement tout ce que
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la patience édiile,' l'impatience le détruit. C'est pourquoi, conservons avec grand soin la patience qui nous lait demeurer en Jésus-Christ , afin que nous puissions arriver avec lui à Dieu. Cette divine vertu n'est pas resserrée dans des bornes étroites, elle s'étend bien loin ; elle est comme un grand fleuve qui arrose beaucoup de pays et se répand en plusieurs canaux. Aussi peut-on dire très -véritablement que toutes nos bonnes œuvres sont comme défectueuses sans elle, et que c'est elle qui les achève et les consomme. C'est la patience qui nous rend dignes de jouir de Dieu , qui calme la colère , qui arrête la langue, qui gouverne l'esprit, qui conserve la paix, qui entretient la discipline, qui rompt l'impétuosité des passions déshonnêtes , réprime les emportements de l'orgueil, éteint le feu des divisions, retient la puissance des riches dans les bornes légitimes , et console l'indigence des pauvres. Elle conserve la bienheureuse intégrité des vierges , la chasteté laborieuse des veuves , l'union sainte et indissoluble des personnes mariées. Elle l'ait qu'on est humble dans la prospérité , constant dans l'adversité, peu sensible aux injures et aux affronts. Elle nous apprend à pardonner promptement à ceux qui nous offensent , et à demander longtemps pardon à ceux que nous offensons. Elle surmonte les tentations , souffre les persécutions , consomme les souffrances. C'est elle qui établit solidement les fondements de notre foi , qui élève bien haut l'édifice de notre espérance , qui nous fait marcher sur les traces de Jésus-Christ et garder inviolablement la qualité d'enfants de Dieu. Mais parce que je sais qu'il y en a plusieurs qui, irrités de l'atrocité des injures qu'ils ont reçues , seraient bien aises d'en être immédiatement vengés sans attendre jusqu'au jour du jugement , nous les exhortons à embrasser avec nous la patience , et parmi les tempêtes de ce monde où nous sommes exposés aux insultes des Juifs , des païens et des hérétiques , à attendre en repos le jour do la ven-
geance et à ne se point hâter mal à propos de la prendre eux-mêmes. En effet il est écrit : « Attendez-moi , dit le Seigneur, jusqu'au jour de ma résurrection glorieuse. Car j'ai résolu d'assembler les peuples et les rois , et de décharger ma colère sur eux. « Et dans l'Apocalypse : « Ne scellez point les paroles de prophétie que contient ce livre ; car le temps approche que ceux qui font du mal aux autres leur en feront encore davantage, que ceux qui sont souillés d'impureté le seront encore plus , que celui qui est juste deviendra plus juste, et que le saint acquerra une plus grande sainteté. Je m'en vais venir bientôt, et j'ai ma récompense avec moi pour rendre à chacun selon ses œuvres. » C'est pour cela qu'on ordonne aux martyrs qui crient et demandent qu'on les venge promptement , d'attendre encore, et d'avoir patience jusqu'à ce que le temps soit venu et le nombre des martyrs accompli. « Gomme l'Ange, dit le Prophète, eut ouvert le cinquième sceau, je vis sous l'autel de Dieu les âmes de ceux qui avaient été tués pour sa parole et pour la confession de son nom. Et ils se mirent à crier à haute voix : « Seigneur, qui êtes « saint et véritable, jusques à quand différerez-vous à nous « faire justice et à venger notre sang sur ceux qui habitent «sur la terre? » Alors on leur donna à chacun une robe blanche, et on leur dit de se tenir en repos encore un peu de temps, jusqu'à ce que le nombre des serviteurs de Dieu leurs frères, qui devaient souffrir la mort comme eux, fût accompli. » Or, que Dieu doive venger le sang innocent, c'est ce que le Saint-Esprit déclare par le prophète Malachie, lorsqu'il dit : « Voici le jour du Seigneur qui vient allumé comme une fournaise ardente , et tous les étrangers et les méchants seront comme de la paille qu'il consumera , dit le Seigneur. « Nous lisons la même chose dans les Psaumes, où Dieu nous est représenté venant juger le monde avec éclat et majesté : « Dieu, dit le Prophète, viendra visiblement; notre Dieu ne demeurera plus dans le silence. Le feu brûlera tout devant sa face, et l'on
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entendra autour de lui une effroyable tempête. Il appellera devant lui le ciel et la terre pour faire la séparation de son peuple. Assemblez-lui tous ses saints, tous ceux qui gardent son alliance et ses sacrifices : et les cieux publieront sa justice , et que c'est lui qui est le véritable juge. « Et le prophète Isaïe : « Le Seigneur viendra comme un feu , et son char sera comme un tourbillon de vent, afin d'exercer ses vengeances. Car ils seront jugés par le feu , et frappés de l'épée. » Et encore : « Le Seigneur et le Dieu des batailles s'avancera et terminera la guerre. Il commencera le choc et criera d'une voix puissante à ses ennemis : « Je me suis tu jusqu'ici, mais me i> tairai-je toujours? » Qui est celui qui dit qu'il s'est tu, et qu'il ne se taira pas toujours ! C'est celui qui a été mené comme une brebis à la boucherie, et qui n'a point ouvert la bouche non plus qu'un agneau qui demeure muet devant celui qui le tond ; c'est celui qui n'a point crié , et dont la voix n'a point été entendue dans les places publiques ; qui n'a point résisté lorsqu'on le flagellait et le souffletait , ni tourné la tête lorsqu'on lui crachait au visage. Enfin c'est celui qui ne répondit rien aux accusations des prêtres et des anciens, jusqu'à étonner Pilate par son silence. C'est lui qui, s'étant tu au temps de sa Passion, ne se taira pas au temps de la vengeance. C'est lui qui est notre Dieu , c'est-à-dire le Dieu de ceux qui croient et non le Dieu de tous , qui lorsqu'il paraîtra publiquement ne gardera plus le silence, mais se fera autant connaître par sa puissance qu'il était auparavant demeuré inconnu par son humilité. Attendons-le, lui qui doit être notre juge, et ({ui vengera avec lui son peuple et tous les justes depuis le commencement du monde. Que celui qui court à la vengeance considère que relui qui vengera les autres n'est pas encore vengé luimême. Dieu le Père a commandé qu'on adorât son Fils ; et l'Apôtre, en vue de ce commandement : « Dieu, dit-il , l'a élevé et lui a donné un nom qui est au-dessus de tous
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les noms, afin qu'au nom de Jésus tous fléchissent le genou au ciel , sur la terre et dans les enfers. « Et dans l'Apocalypse l'ange empêche saint Jean qui le voulait adorer, et lui dit : « Gardez-vous-en bien, car je suis eerviteur aussi bien que vous, et l'un de vos frères; adorez le Seigneur Jésus. » Quelle est donc la patience du Seigneur Jésus , que lui qu'on adore dans le ciel ne soit pas encore vengé sur la terre ! Pensons à sa patience , mes frères, lorsque nous sommes dans les persécutions et dans les souffrances. Rendons un hommage entier à son avènement ; et que des serviteurs ne soient pas si hardis que de se vouloir venger avant leur maître. Travaillons plutôt à conserver une patience invincible, afin que lorsque le jour de la colère et de la vengeance viendra, nous ne soyons pas punis aAec les pécheurs, mais glorifiés avec ceux qui craignent Dieu.
(Saint Cyprien. Traité i.P.)
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