‹ Lectures morales et religieusesChapitre 41 sur 72 · XXI. DE LA PRIERE · texte numérisé non relu

XXI. DE LA PRIERE

Les préceptes de l'Évangile ne sont autre chose que des enseignements divins , les fondements de notre espérance , les appuis de la foi , la nourriture du cœur , des guides pour nous conduire, des secours pour nous sauver. Car tandis qu'ils instruisent sur la terre les esprits dociles des fidèles, ils les mènent au royaume des cieux. Dieu a voulu que les prophètes ses serviteurs dissent plusieurs choses de sa part , et qu'on les écoutât : mais combien plus grandes sont celles que son fils même dit , et que la parole de Dieu qui a parlé dans les prophètes nous fait entendre de sa propre bouche, ne commandant plus qu'on prépare la voie pour le recevoir quand il viendra, mais venant lui-même et nous la montrant , afin qu'après avoir langui si longtemps dans les ténèbres de la mort , éclairés de la lumière de la grâce, nous marchions sous sa conduite dans le chemin de la vie ? Or, entre les divins enseignements qu'il a donnés à son peuple pour son salut, il lui a aussi donné une forme de prière, et lui-môme nous a instruits de ce que nous lui devons demander. Celui qui nous a donné la vie nous a aussi appris à prier, par cette même bonté avec laquelle il nous a comblés de tant d'autres biens ; afin que nous servant de la prière du Fils pour parler au Père , le Père nous accorde plus aisément ce que nous lui demanderons. Il avait prédit que le temps approchait, où les vrais adorateurs adoreraient le Père en esprit et en vérité, et il a accom^jh sa promesse. Car après avoir reçu l'esprit et la vérité par la sanctification de sa grâce , nous l'adorons aussi, vraiment et spirituellement, par la prière qu'il nous a laissée. En effet , peut-il y avoir une prière plus spirituelle que celle qui nous vient de celui-là même

qui nous a donné le Saint-Esprit ? Et peut-on adresser au Père une prière plus véritable que celle qui est sortie de la propre bouche du Fils qui est la vérité même ? Ce n'est donc pas seulement une ignorance , mais une faute de prier autrement qu'il ne nous l'a enseigné, puisqu'il reproche aux Juifs dans l'Ëvangile de rejeter le commandement de Dieu pour établir leur tradition. Prions donc, comme notre maître et notre Dieu nous l'a appris. C'est une belle et agréable prière que celle que nous adressons à Dieu comme venant de lui, que celle qui frappe ses oreilles par des paroles que Jésus-Christ lui-même a formées. Que le Père reconnaisse les paroles de son Fils quand nous le prions ; que celui qui habite dans notre cœur soit lui-même sur nos lèvres ; et puisque c'est lui cj[ui intercède auprès du Père pour nos péchés, lorsque nous prions pour en obtenir le pardon, servons-nous des paroles de notre intercesseur. Car puisqu'il nous assure que le Père nous accordera tout ce que nous lui demanderons en son nom , combien nous l'accordera-t-il encore plutôt si nous ne le lui demandons pas seulement en son nom, mais par ses paroles mêmes? Au reste quand nous prions , que ce soit avec beaucoup de respect et de retenue. Songeons que nous sommes en la présence de Dieu, et que nous lui devons plaire aussi bien par notre contenance que par le ton de notre voix. Ce serait une espèce d'impudence de crier extrêmement haut en priant, mais il le faut faire modestement. Aussi Notre- Seigneur nous commande de prier en secret et en des lieux retirés comme dans une chambre, parce que cela convient mieux à la foi , et que nous devons savoir que Dieu est présent partout, qu'il nous entend et nous voit tous, et qu'il remplit de sa majesté les lieux les plus cachés, suivant ce qui est écrit :« Je suis un Dieu proche et non un Dieu éloigné. Quelque caché qu'un homme puisse être, pensez-vous que j e ne le voie pas ? Ne remplis-j e pas le ciel et la terre?» Et ailleurs : «Les veux de Dieu coniem-

plent partout les bons et les méchants. Ainsi lorsqjie nous nous assemblons pour célébrer les divins sacrifices avec l'évêque , souvenons-nous d'être retenus et de ne pas faire un bruit confus de voix tumultueuses, au lieu d'adresser modestement nos prières à Dieu. Car il n'écoute pas la voix, mais le cœur ; et il n'est point besoin de réveiller par des clameurs celui qui voit les pensées des hommes, comme l'Écriture nous le témoigne : « Pourquoi, dit Jésus-Christ, pensez-vous du mal dans vos cœurs?» Et en un autre endroit: «Toutes les Églises sauront que c'est moi qui sonde les reins et les cœurs. » Aussi nous voyons au premier livre des Rois qu'Anne, qui était la figure de l'Église, en usa ainsi , et qu'elle ne priait pas Dieu d'une voix haute et éclatante , mais tout bas et modestement dans le secret de son cœur. Sa prière était cachée, mais sa foi était visible. Elle priait non de la bouche, mais du cœur, parce qu'elle savait bien que Dieu entend ceux qui le prient de la sorte. Aussi obtintelle ce qu'elle demandait, parce qu'elle le demandait avec foi. L'Écriture sainte en rend témoignage : « Elle parlait, dit-elle, dans son cœur, et elle remuait les lèvres, mais on n'entendait point ce qu'elle disait , et Dieu l'exauça. » Nous lisons aussi dans les Psaumes : « Parlez en vousmêmes et sur votre lit , et soyez touchés de regret. « Le Saint-Esprit nous enseigne la même chose par le prophète Jérémie lorsqu'il dit : «• Il vous faut adorer Dieu en esprit. » Or, quand nous adorons Dieu, il faut nous souvenir de quelle manière le publicain priait dans le temple. Il ne levait pas impudemment les yeux et les mains au ciel , mais frappant sa poitrine et se reconnaissant coupable il implorait la miséricorde de Dieu. Il n'imita pas. le pharisien qui avait de la complaisance en lui-même ; mais sans s'assurer de son salut en son innocence, parce qu'il n'y a personne d'innocent devant Dieu, il confessa humblement ses péchés ; et Dieu qui pardonne toujours aux humbles, l'exauça. C'est ce que Notre-Sei-

gneur déclare lui-même dans son Évangile : « Deux hommes montèrent au temple pour y adorer Dieu , dont l'un était pharisien, et l'autre publicain. Le pharisien se tenant debout priait ainsi en lui-même : Mon Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne ressemble pas aux autres hommes, qui sont injustes, voleurs et adultères, comme ce publicain. Je jeûne deux fois la semaine, et je donne la dîme de tout ce que je possède. Le publicain, au contraire, se tenant bien loin, n'osait pas seulement lever les yeux au ciel, mais frappait sa poitrine, disant : Mon Dieu, ayez pitié de moi qui suis pécheur. Je vous déclare, dit le fils de Dieu , que celui-ci s'en retourna chez soi plus justifié que l'autre ; parce que quiconque s'élève sera humilié, et quiconque s'humilie sera élevé. »

Après avoir appris comment nous nous devons approcher de l'oraison , apprenons maintenant du même maître ce que nous y devons demander : «> Vous prierez ainsi, dit-il : Notre père qui êtes dans les cieux, que votre nom soit sanctifié; que votre royaume arrive; que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel- Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien ; et remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons à ceux qui nous doivent ; et ne souffrez pas que nous succombions à la tentation, mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il. » Il faut considérer premièrement que le docteur de la paix et le maître de l'unité ne veut pas, quand on prie, qu'on prie seulement pour soi. Car nous ne disons pas : « Mon Père qui êtes dans les cieux, « ni : « donnez-moi aujourd'hui mon pain, » et ainsi du reste. Notre prière est une prière pubUque et commune; et quand nous prions, ce n'est pas pour un seul, mais pour tout le peuple, parce que tout le peuple fidèle ne forme qu'un corps. Le Dieu de la paix et le maître de la concorde qui nous a si fort recommandé l'union , a voulu qu'un seul priât pour tous, de même qu'il nous a tous portés en lui seul. Les trois enfants de Babylone pratiquèrent cette

façon de prier dans la fournaise, et y gardèrent cetle union d'esprit. C'est ce que l'Écriture sainte témoigne ; et en même temps qu'elle nous rapporte ce que ces saints ont fait, elle nous donne un exemple de ce que noua devons faire pour devenir semblables à eux : « Alors, dit l'Écriture, tous trois comme d'une même bouche chantaient un hymne et bénissaient le Seigneur. Ils priaient comme d'une même bouche, quoique Jésus-Christ fait homme ne leur eût pas encore appris à prier : et parce que leur prière était simple, spirituelle , et animée d'un esprit de paix, elle fut très-efficace, et mérita de leur faire obtenir de Dieu ce qu'ils demandaient. C'est ainsi que nous voyons que les apôtres et les disciples prièrent après l'Ascension de Notre-Seigneur : « Ils persévéraient tous unanimement dans la prière, dit l'Écriture, avec les femmes, et avec Marie mère de Jésus et ses frères. « Ce qui montre quelles étaient et la ferveur et l'union de leurs prières. Aussi «Dieu qui fait habiter dans une même maison ceux qui sont bien unis ensemble,» ne reçoit dans ses demeures éternelles que ceux dont la prière est animée d'un même esprit. Mais que de mystères contient l'Oraison dominicale ! qu'ils sont grands et féconds en vertu quoique courts en paroles! Car nous ne pouvons rien demander à Dieu dans nos prières qui ne soit compris en abrégé dans cette prière céleste.

Priez ainsi, dit Notre-Seigneur : « Notre Père qui êtes dans les cieux. » L'homme une seconde fois nouveau-né dans le baptême et rendu à son Dieu, l'appelle d'abord son père, parce qu'il est déjà son enfant. « Il est venu chez soi, dit saint Jean, et les siens ne l'ont point reçu. Mais il a donné à tous ceux qui l'ont reçu et qui croient en son nom, le pouvoir de devenir enfants de Dieu. » Celui donc qui par sa foi en Dieu est devenu son fils doit commencer par lui en rendre grâces, en professant publiquement ce qu'il est et en l'appelant son père. Et en disant qu'il est dans les cieux, il témoigne par r?> premières

paroles qu'il profère après sa renaissance divine, qu'il a renoncé à son père charnel, et qu'il ne connaît plus d'autre père que celui qui est dans les cieux. C'est de cette sorte qu'il justifie cette parole de l'Écriture : « Ceux qui disent à leur père et à leur mère : Je ne vous connais point, et à leurs enfants : Je, ne sais qui vous êtes, gardent vos préceptes et votre loi. » Notre-Seigneur aussi nous défend dans l'Évangile d'appeler personne notre père sur la terre, comme n'ayant qu'un père qui est au ciel. Et il répondit à ce disciple qui lui disait que son père était mort : « Laissez les morts ensevelir leurs morts, « pour nous apprendre que le père des fidèles est toujours vivant. Mais nous ne l'appelons pas seulement le père qui est dans les cieux, nous ajoutons, « notre Père, « c'est-à-dire le père de ceux qui croient, de ceux qui, sanctifiés par lui et renouvelés par la naissance spirituelle du baptême, commencent à devenir ses enfants. Cette parole est un arrêt contre les Juifs, qui n'ont pas seulement méprisé, mais fait cruellement mourir le Christ qui leur avait été annoncé par les prophètes , et qui leur a été envoyé avant tous les autres. Car ils ne peuvent plus nommer Dieu leur père, puisque Notre-Seigneur les a confondus quand il leur a dit : « C'est le démon qui est votre père, et vous ne demandez qu'à faire ce qu'il aime. Car il a été homicide dès le commencement, et il n'est point demeuré dans la vérité , parce que la vérité n'est point en lui. » Et Dieu, indigné, crie par le prophète Isaïe : « J'ai engendré des enfants, je les ai agrandis, et ils m'ont méprisé. Un bœuf connaît celui à qui il appartient, un âne connaît l'étable de son maître, et Israël ne m'a point connu, mon peuple ne saitqui je suis. Malheur à cette nation criminelle , à ce peuple chargé de péchés. C'est une race corrompue; ce sont des enfants scélérats. Vous avez abandonné le Seigneur et irrité le saint d'Israël. » C'est donc un reproche que nous leur adressons, nous autres chrétiens, quand en priant nous appelons I. 12

Dieu * notre Père, » parce qu'il a commencé d'être à nous et cessé d'être aux Juifs qui l'ont abandonné, et qu'un peuple pécheur ne peut pas porter la qualité d'enfant de Dieu , mais bien ceux qui ont reçu le pardon de leurs péchés et la promesse d'une éternité bienheureuse. C'est ce que Notre-Seigneur lui-même déclare dans l'Évangile : « Tout pécheur est esclave du péché. Or, l'esclave ne demeure pas toujours en la maison ; c'est le fils qui y demeure toujours. " Mais considérez un peu combien Notre- Seigneur est bon de vouloir que nous appelions Dieu notre père, et que, comme il est son fils, nous nous disions ses enfants. Certainement ce nom est si grand, que nous n'aurions jamais osé l'appeler ainsi, si lui-même ne nous l'eut permis. C'est pourquoi, nous devons songer, quand nous appelons Dieu notre père, qu'il faut nous comporter comme des enfants de Dieu, afin que, comme nous nous réjouissons de l'avoir pour père, il ait sujet de se réjouir de nous avoir pour ses enfants. Vivons donc comme doivent vivre les temples de Dieu , afin qu'il paraisse que Dieu habite en nous. Que nos actions ne démentent point l'Esprit que nous avons reçu, et puisque nous avons commencé à être tout célestes et tout spirituels, ne pensons qu'aux choses célestes et spirituelles. Car Dieu dit : « Je glorifierai ceux qui me glorifient, et je mépriserai ceux qui me méprisent; ■• et le bienheureux Apôtre, en l'une de ses épitres : « Vous n'êtes pas à vous, dit-il, car vous avez été achetés bien cher; glorifiez et portez Dieu en votre corps. »

Nous disons ensuite : « Que votre nom soit sanctifié. » Ce n'est pas que nous souhaitions que Dieu soit sanctifié par nos prières , mais c'est que nous lui demandons que son nom soit sanctifié en nous. Car par qui Dieu pourrait-il être sanctifié, puisque c'est lui qui sanctifie toutes choses? Mais comme il a dit : « Soyez saints parce que je suis saint, » nous le prions de nous faire la grâce de conserver la sainteté que nous avons reçue au baptême.

et nous lui demandons cela tous les jours. Car nous avons tous les jours besoin d'être sanctifiés et purifiés de nos péchés , parce que nous péchons tous les jours. Or, l'Apôtre nous apprend quelle est cette sanctification que Dieu nous donne par sa bonté , lorsqu'il dit : «■ Ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les voleurs, ni les fourbes, ni les ivrognes, ni les médisants, ni ceux qui ravissent le bien d'autrui n'auront point de part au royaume de Dieu. Vous avez été autrefois criminels de la sorte ; mais vous avez été lavés, vous avez été justifiés, vous avez été sanctifiés au nom de notre Seigneur Jésus-Christ et par l'esprit de notre Dieu. « C'est cette sanctification dont nous demandons le maintien en nous; et parce que Notre-Seigneur et notre juge défend de pécher désormais à celui qu'il a guéri et sanctifié , « de peur qu'il ne lui arrive pis, » nous le prions sans cesse, jour et nuit, qu'il daigne par sa bonté conserver en nous la sainteté et la vie qu'il nous a communiquées par sa grâce.

Il y a ensuite : « Que votre royaume arrive. » Nous demandons à Dieu son royaume dans le même sens que nous lui avons demandé la sanctification de son nom. Car quand est-ce que Dieu ne règne point , ou quand commence en lui ce qui a toujours été et ne cesse jamais d'être? Nous demandons par conséquent l'avènement du royaume que Dieu nous a promis, et qui nous est acquis par le sang et les souffrances de Jésus-Christ ; afin qu'au lieu que nous étions les esclaves du siècle, nous régnions avec Jésus-Christ régnant, comme lui-même nous le promet quand il dit : « Venez, vous que mon Père a bénis ; recevez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde. » L'on peut dire aussi que le royaume de Dieu c'est Jésus-Christ lui-même, dont nous désirons tous les jours la venue, et dont nous souhaitons que l'avènement arrive bientôt. Car comme il est notre résurrection parce que nous ressuscitons en lui, l'on peut dire de même qu'il est le royaume

de Dieu parce que nous régnerons en lui. Or, nous avons raison de demander le royaume de Dieu, c'est-à-dire un royaume céleste, car il y a aussi un royaume terrestre. Mais celui cjui a renoncé au siècle est au-dessus de tous ses honneurs et de tous ses royaumes ; ce qui fait qu'une personne qui se consacre à Dieu et à Jésus-Christ ne désire point les royaumes de la terre, mais celui du ciel. Néanmoins il est besoin de prier sans cesse pour n'être point exclu de ce royaume, comme les Juifs à qui il avait été premièrement promis, suivant cette parole si claire de Notre-Seigneur : « Plusieurs viendront d'orient et d'occident, et s'assoiront avec Abraham , Isaac et Jacob dans le royaume des cieux, et les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures, où il n'y aura que pleurs et grincements de dents. " Cela nous fait voir que les Juifs étaient enfants du royaume tant qu'ils ont été enfants de Dieu ; mais aussitôt qu'ils ont cessé de l'avoir pour père, ils ont cessé d'avoir part au royaume. Et c'est pourquoi nous autres chrétiens, qui appelons Dieu notre père, nous lui demandons aussi qu'il nous fasse bientôt entrer dans son royaume.

Nous ajoutons : « Que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel; « non pas afin que Dieu fasse ce qu'il veut, mais afin que nous-mêmes puissions faire ce qu'il lui plaît. Car qui peut empêcher Dieu de faire ce qu'il veut? Mais parce que le démon s'efforce de nous empêcher d'être parfaitement soumis à Dieu en toutes choses , nous demandons que la volonté de Dieu s'accomplisse en nous. Or pour cela nous avons besoin de celte même volonté de Dieu, c'est-à-dire de son secours et de sa protection, parce que personne n'est fort par ses propres forces , mais par la bonté et la miséricorde de Dieu. Lui-même nous fait bien connaître cette faiblesse de l'homme dont il s'était revêtu, lorsqu'il dit : « Mon Père, si cela se peut, que je ne boive point ce calice. » Mais pour apprendre aussi à ses disciples à ne pas faire leur volonté

mais celle de Dieu, il ajoute : « Néanmoins, que ce que je veux ne se fasse pas, mais ce que vous voulez. » C'est ce qui lui fait dire ailleurs : « Je ne suis pas descendu du ciel pour faire ma volonté , mais pour faire la volonté de celui qui m'a envoyé. » Que si le Fils a fait ainsi la volonté de son Père, combien plus le serviteur doit-il faire celle de son maître? Saint Jean nous y exhorte dans l'une de ses épîtres : « N'aimez point le monde, dit-il, ni les choses du monde. Celui qui aime le monde n'aime point Dieu ; car tout ce qui est au monde n'est que convoitise de la chair, ou convoitise des yeux, ou ambition; ce qui ne vient point de Dieu mais du monde. Or le monde passera avec toutes ses convoitises , au lieu que celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement comme Dieu même. » Si nous voulons demeurer éternellement , il faut que nous fassions la volonté de Dieu qui est éternel Or la volonté de Dieu , c'est ce que Jésus-Christ a fait et enseigné. C'est l'humilité, la fermeté dans la foi, la retenue, la justice, la miséricorde, la bonne conduite. C'est de ne faire tort à personne et de souffrir le tort qu'on nous fait, conserver la paix avec ses frères, aimer Dieu de tout son cœur, l'aimer comme son Père et le craindre comme son Dieu , ne rien préférer à Jésus- Christ comme il ne nous a rien préféré, s'unir inséparablement à lui, embrasser sa croix avec courage et avec confiance, et quand il s'agit de son honneur, être constants , hardis , généreux , et prêts à souffrir la mort. C'est là vouloir être cohéritiers de Jésus-Christ; c'est là accomplir les commandements de Dieu et la volonté du Père. Or nous demandons que la volonté de Dieu soit faite en la terre comme au ciel , parce que de l'un et de l'auire' dépend la consommation de notre salut. Car comme nous avons un corps qui a été pris de la terre, et une âme qui tire son origine du ciel , nous sommes terre et ciel tout ensem.ble; et nous prions Dieu que sa volonté s'accomplisse en l'un et en l'autre, c'est-à-dire en noire corps et

en notre esprit. Car il y a une guerre continuelle entre la chair et l'esprit , de sorte que nous ne faisons pas ce que nous voulons, l'esprit se portant vers les choses du ciel et la chair vers celles d'ici -bas. C'est pour cela que nous demandons instamment à Dieu qu'il lui plaise d'accorder ces deux parties qui nous composent, afin que l'âme qui a été régénérée par lui puisse être sauvée. C'est ce que l'apôtre saint Paul déclare expressément : « La chair, dit-il, convoite contre l'esprit, et l'esprit convoite contre la chair, car ces deux choses sont opposées l'une à l'autre, si bien que vous ne faites pas ce que vous voulez. Or il est aisé de connaître les œuvres de la chair, comme l'impureté, la débauche, l'idolâtrie, les empoisonnements, les homicides, les haines, les disputes, les jalousies, les animosités, les querelles, les partialités, les divisions, les hérésies, les envies, les ivrogneries, les excès de bouche et autres choses semblables , touchant lesquelles je vous ai déjà dit et vous le dis encore, que ceux qui les font ne posséderont point le royaume de Dieu. Les fruits de l'esprit, au contraire, sont la charité, la joie, la paix, le courage, la bonté, la foi, la douceur, la tempérance, !a chasteté. C'est pourquoi nous demandons à Dieu tous les jours ou plutôt à tous les moments que sa volonté s'accomplisse à notre égard au ciel et en la terre, parce que la volonté de Dieu est que les choses terrestres le cèdent aux célestes, et que les divines et spirituelles l'emportent. On peut encore donner un autre sens à ces paroles , qui est que comme Notre-Seigneur nous ordonne d'aimer nos ennemis mêmes et de prier pour ceux qui nous persécutent, nous demandons pour ceux qui ne sont que terre, et n'ont pas encore commencé d'être célestes, que la volonté ds Dieu soit accomplie en eux, comme Jésus-Christ l'a accomplie en conservant et réparant l'homme. Car puisque ^'otre-Seigneur n'appelle plus terre ses disciples, mais « le sel de la terre, » et que l'Apôtre dit que « le premier homme vient de la terre et le second

du ciel , » c'est avec raison que devant ressembler à notre « Père, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes et sur les injustes, » nous le prions pour le salut de tous les hommes; afin que comme sa volonté a été accomplie dans le ciel, c'est-àdire en nous par notre foi pour nous faire devenir célestes, elle le soit aussi en la terre; c'est-à-dire dans les infidèles, en sorte que ceux qui sont encore terrestres par leur première naissance, commencent à être célestes lorsqu'ils en recevront une seconde par l'eau et par l'Esprit.

Après cela nous disons : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. » Cela se peut entendre ou spirituellement ou à la lettre, et l'un et l'autre de ces deux sens peut être utile. Car le pain de vie c'est Jésus-Christ ; et ce pain-là n'est pas pour tous , mais nous appartient : et comme nous disons « notre Père , » parce que Dieu n'est le père que de ceux qui le connaissent et qui croient en lui; ainsi nous disons « notre pain, » parce que Jésus- Christ est notre pain, de nous qui touchons son corps. Or nous demandons que ce pain nous soit donné tous les jours, de peur que nous qui sommes incorporés en Jésus- Christ, et qui recevons tous les jours l'Eucharistie comme un aliment salutaire, ne soyons séparés du corps de Jésus-Christ , nous étant rendus indignes , par quelque péché considérable, de participer au pain céleste. C'est ce que Notre-Seigneur nous fait entendre dans son Évangile : « Je suis, dit-il, le pain de vie qui suis descendu du ciel. Si quelqu'un mange de mon pain , il vivra éternellement. Or le pain que je donnerai c'est ma chair pour la vie du monde. Lors donc qu'il dit que celui qui mangera de son pain vivra éternellement; comme il est manifeste que ceux-là sont vivants qui touchent son corps et ont droit de recevoir l'Eucharistie , il est bien à craindre au contraire que celui qui en est privé et séparé par là du corps de Jésus-Christ, ne soit aussi fort éloigné du salut

et de la vie, suivant cette menace de Notre-Seigneur : « Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous. » C'est donc pour cela que nous demandons qu'on nous donne tous les jours notre pain , c'est-à-dire Jésus-Christ ; afin que comme nous demeurons et vivons en lui, nous ne soyons jamais séparés de son corps et de sa grâce. L'on peut encore entendre ces paroles de cette sorte, qu'après avoir renoncé au monde par la foi , à ses pompes et à ses richesses , nous ne demandons plus que la nourriture nécessaire pour vivre , selon cet enseignement de Notre-Seigneur : « Celui qui ne renonce point à tout ce qu'il a, ne saurait être mon disciple. » Celui donc qui, suivant les avertissements de son maître, a commencé d'être son disciple en renonçant à toutes choses , ne doit plus demander que la nourriture qu'il lui faut "pour chaque jour sans étendre plus loin ses désirs, comme Notre-Seigneur nous l'ordonne encore quand il dit : « Ne vous mettez point en peine du lendemain, car le lendemain se mettra en peine pour lui-même. A chaque jour suffit son mal. « C'est donc avec raison qu'un disciple de Jésus-Christ ne demande que la nourriture dont il a besoin chaque jour, puisqu'il lui est défendu de penser au lendemain. Et en effet il y aurait quelque chose de contradictoire à souhaiter de demeurer longtemps au monde, et cependant à demander que le royaume de Dieu arrive bientôt. C'est aussi ce que le bienheureux Apôtre nous enseigne pour fortifier notre foi et notre espérance : « Nous n'avons rien apporté, dit-il , en ce monde , et nous n'en saurions non plus rien emporter. Pourvu donc que nous ayons le vivre et le vêtement, soyons contents. Car ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dans les filets du démon, et sont possédés d'une quantité de mauvais désirs qui précipitent les hommes dans la mort et la damnation. Car l'avarice est la racine de tous maux, si bien ({ue (pielqiies-uns s'y étant laissés aller ont fait nautrage

dans la foi , et se sont engagés en une infinité de malheurs. » Par où l'Apôtre nous apprend que les richesses ne sont pas seulement méprisables, mais dangereuses, parce qu'elles renferment la racine de plusieurs maux qui nous flattent et nous trompent sous une fausse apparence. De là vient que Notre-Seigneur reprend dans l'Évangile ce riche insensé qui ne songeait qu'à amasser du bien , et qui se réjouissait de l'abondance de sa récolte ; « Fou que tu es, lui dit-il, l'on te redemandera cette nuit ton âme; et pour qui sera tout ce que tu as amassé? » Cet insensé, qui devait mourir la nuit même, se réjouissait de son opulence , et celui qui était près de laisser la vie ne pensait qu'à amasser abondamment de quoi vivre. Notre-Seigneur, au contraire, nous enseigne que, pour être parfait , il faut vendre tous ses biens et les distribuer aux pauvres, afin d'acquérir un trésor dans le ciel. Il dit que celui-là le peut suivre et imiter sa Passion glorieuse, qui se dégage de l'embarras des affaires temporelles , et envoie ses biens à Dieu devant lui pour les suivre après, lui-même. Afin donc que nous nous puissions élever à ce degré de perfection , prions comme Notre-Seigneur nous l'a enseigné, et apprenons par nos prières quels nous devons être. Car le juste ne saurait manquer de la nourriture qui lui est nécessaire chaque jour, puisqu'il est écrit : « Le Seigneur ne laissera point mourir le juste de faim; » et ailleurs : « Je suis bien vieux, mais je n'ai point encore vu le juste abandonné, ni ses enfants demander leur pain ; » et Jésus-Christ dit : « Ne vous inquiétez point, disant : Où trouverons-nous à boire et à manger, et de quoi nous vêtir? Car les Gentils se mettent aussi en peine de tout cela. Mais votre Père sait vos besoins. Cherchez donc premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données. Il promet que toutes choses seront données à ceux qui cherchent le royaume et la justice de Dieu. Car tout étant à Dieu , rien ne peut manquer à celui qui possède Dieu ,

214 PIIEMIÈKE PARTIE :

pourvu qu'il ne manque pas lui-même à Dieu. C'est ainsi que Daniel, enfermé par l'ordre du roi dans la fosse aux lions , y fut nourri miraculeusement, et ne reçut aucune atteinte de ces bêtes farouches et affamées. C'est ainsi que le prophète Élie, s'enfuyanl pour éviter la persécution , fut nourri dans le désert par des corbeaux : étranges exemples de la malice et de la cruauté humaines, que des lions épargnent les hommes et des oiseaux les nourrissent, et que des hommes maltraitent et persécutent des hommes !

Ensuite nous prions pour nos péchés, et disons : « Remettez-nous nos dettes , comme nous les remettons à ceux qui nous doivent. » Après avoir demandé notre nourriture, nous demandons le pardon de nos offenses, afin que ceux que Dieu nourrit vivent en Dieu , et n'aient pas seulement soin de la vie présente, mais de la vie éternelle, à laquelle on ne peut arriver que par le pardon de ses péchés. Notre-Seigneur les nomme ici des dettes, comme il fait encore ailleurs dans son Évangile, quand il dit : « Je vous ai remis toute votre dette, parce que vous m'en avez prié. » Or, en même temps que Notre-Seigneur nous ordonne de prier pour nos péchés, il nous avertit que nous sommes pécheurs ; et combien cet avertissement ne nous est-il pas utile et même nécessaire pour nous faire rentrer en nous-mêmes ! De crainte donc que quelqu'un n'eût de la complaisance en soi-même comme s'il était innocent, au lieu qu'il n'y a personne qui le soit, et qu'en s'élevant il ne tombât de plus haut, Notre-Seigneur nous apprend que nous péchons tous les jours , en nous commandant de prier tous les jours pour nos péchés. C'est ce que saint Jean nous apprend aussi dans son épître, où il dit : « Si nous disons que nous sommes sans péché , nous nous trompons nous-mêmes , et la vérité n'est point en nous ; mais si nous confessons nos péchés, le Seigneur est fidèle et juste pour nous les remettre. » Paroles qui comprennent ces deux vérités, et que nous

devons prier pour nos péchés , et que c'est le moyen d'en obtenir le pardon. C'est pourquoi il dit que le Seigneur est fidèle pour nous les remettre , comme s'il voulait dire qu'il ne manque point de tenir ses promesses ; parce que comme c'est lui qui nous a appris à prier pour nos péchés , c'est lui-même aussi qui nous promet que son Père nous les remettra. Il est vrai que Notre-Seigneur ajoute une condition, qui est que nous pardonnions à ceux qui nous ont offensés, ce qui est enfermé dans ces paroles : M Comme nous les remettons à ceux qui nous doivent. » C'est ce qui lui fait dire autre part : « Vous serez mesuré à la même mesure que vous aurez mesuré les autres. » Et le serviteur qui ne voulut pas remettre à son compagnon ce qu'il lui devait , après que son maître lui eut remis toute sa dette , fut envoyé en prison , et perdit la grâce qu'il venait de recevoir, parce qu'il ne voulut pas faire à un autre la même grâce. C'est ce que Jésus-Christ déclare encore ailleurs plus fortement : « Lorsque vous vous présenterez, dit-il, pour prier, si vous avez quelque grief contre quelqu'un, pardonnez-lui, afin que votre Père qui est dans les cieux vous pardonne vos offenses; car si vous ne pardonnez , votre Père qui est au ciel ne vous pardonnera point. « Vous n'aurez aucune excuse au dernier jour, puisque vous serez jugé par votre propre jugement, et traité comme vous aurez traité les autres. Car Dieu veut que nous vivions en paix dans sa maison, et que nous ne déshonorions point la seconde naissance que nous avons reçue de lui ; mais que comme nous avons commencé à être ses enfants , nous conservions sa paix , et que ceux qui ne sont animés que d'un même esprit n'aient aussi qu'une même volonté. C'est pour cela qu'il ne reçut point le sacrifice d'un frère qui était mal avec son frère; et que dans l'Évangile il commande à celui qui est déjà devant l'autel de s'aller auparavant réconcilier avec son frère, afin que ses prières étant faites dans un esprit de paix , Dieu les puisse écouter favorablement.

La paix, la concorde, l'union fraternelle qui tire son origine de l'unité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, est le plus grand sacrifice qu'on puisse faire à Dieu. Aussi voyons-nous que dans les sacrifices d'Abel et de Gain , qui furent les premiers que les hommes lui offrirent, il n'eut pas tant égard à leurs présents qu'à leur cœur, et qu'il ne tint pour agréable que le présent de celui dont le cœur lui plaisait. Le juste et paisible Abel, offrant son sacrifice à Dieu dans l'innocence , nous a appris à n'approcher des autels qu'avec la crainte de Dieu , avec un cœur simple, avec un esprit de justice et de paix. C'est avec grande raison qu'offrant à Dieu son sacrifice dans une disposition si sainte, il mérita lui-même ensuite de lui être offert en holocauste, et de tracer le premier la voie du martyre ; et il convenait que celui qui avait toujours si bien conservé la justice et la paix de Notre-Seigneur, donnât commencement à sa passion par l'effusion glorieuse de son sang. Ce sont de tels hommes que Dieu couronne, et qu'il vengera avec son Fils au jour du jugement. Mais ceux qui sont désunis d'avec leurs frères ne sauraient, selon le témoignage de l'Apôtre et de l'Écriture, effacer le crime de celte division quand même ils souffriraient la mort pour le nom de Jésus-Christ. Car, comme dit saint Jean : « Celui qui hait son frère est homicide. » Or, un homicide ne peut jamais aller au ciel ni vivre avec Dieu. Un homme qui aime mieux imiter Judas que Jésus-Christ, ne peut être avec Jésus-Christ. Quel est donc ce crime que le baptême de sang ne saurait effacer? Quel est ce crime que le martyre môme ne saurait expier ?

Notre- Seigneur veut que nous ajoutions encore comme une chose fort nécessaire : « Et ne permettez pas que nous tombions en tentation. » Ce qui nous montre que notre ennemi ne peut rien contre nous si Dieu ne le lui permet, et nous doit porter par conséquent à ne craindre que Dieu seul , puisque le malin es-prit n'a aucun pouvoir de nous

tenter si Dieu ne le lui donne. L'Écriture sainte le justifie quand elle dit : « Nabuchodonosor, roi de Babylone, vint devant Jérusalem et l'assiégea , et Dieu la livra entre ses mains. » Or, Dieu ne donne ce pouvoir au démon que lorsque nous péchons , suivant cette parole de l'Écriture : « Qui a donné Jacob et Israël en proie à ceux qui le ravagent? N'est-ce pas Dieu qu'ils ont offensé? car ils ne voulaient point marcher dans ses voies ni obéir à sa loi ; et c'est pour cela qu'il leur a fait sentir les effets de sa colère. » Et ailleurs, au sujet de Salomon qui avait violé les commandements de Dieu : « Le Seigneur, dit l'Écriture, suscita Satan contre Salomon. » Mais quand Dieu donne ce pouvoir sur nous au démon , c'est ou pour nous punir, ou pour nous éprouver. C'est de cette dernière sorte qu'il en usa à l'égard de Job, lorsqu'il dit à Satan : « Je te donne pouvoir sur tous ses biens , mais prends garde de toucher à sa personne. « Et c'est encore suivant ces mots que Notre-Seigneur, au temps de sa passion, dit à Pilate : « Vous n'auriez aucun pouvoir sur moi s'il ne vous avait été donné d'en haut. » Or, quand nous demandons à Dieu qu'il ne permette pas que nous tombions en tentation , cela nous fait souvenir de notre faiblesse, et nous avertit de ne nous point enorgueillir, de ne nous rien attribuer, et de ne pas croire que lorsque nous confessons Jésus-Christ , ou endurons la mort pour lui , la gloire nous en soit due. Car Notre-Seigneur luimême, nous enseignant l'humilité, nous a dit : «Veillez et priez , de crainte que vous n'entriez en tentation. L'esprit est prompt, mais la chair est faible. » Pour nous apprendre que lorsque nous reconnaissons humblement notre impuissance et attribuons tout à la grâce de Dieu , sa bonté nous accorde tout ce que nous lui demandons ainsi avec crainte et respect.

Enfin cette prière finit par une demande qui comprend en abrégé toutes les autres : « Mais délivrez-nous du mal. » Car ces paroles renferment tout le mal que l'en- I. 13

nemi tâche de nous faire en ce monde; et nous devons croire assurément qu'il ne nous en pourra faire aucun, si Dieu nous en délivre et qu'il lui plaise d'exaucer nos prières et de nous assister de son secours. Lors donc que nous lui demandons qu'il nous délivre du mal , il ne reste plus rien à lui demander. Car ayant une fois obtenu sa protection , nous demeurons à couvert contre tout ce que le monde et le diable nous pourraient faire. En effet, comment celui-là peut-il rien craindre du monde qui a Dieu pour son protecteur? Quelle merveille, au reste, que cette prière contienne en abrégé toutes nos autres prières, puisque c'est Dieu même qui l'a composée, et que cela avait été prédit auparavant par le prophète Isaïe, lorsque, plein du Saint-Esprit parlant de la puissance et de la bonté de Dieu : « C'est une parole, dit-il, qui consomme et abrège avec justice , parce que le Seigneur fera une parole abrégée par toute la terre. » Car notre Seigneur Jésus-Christ, qui est la parole de Dieu, étant venu ici -bas pour tous les hommes et pour instruire les savants et les ignorants, de tout âge et de tout sexe, il a abrégé extrêmement ses préceptes afin de soulager la mémoire et qu'on pût apprendre en peu de temps ce qui est absolument nécessaire pour la foi. Ainsi, lorsqu'il a voulu enseigner ce que c'est que la vie éternelle, il l'a comprise en ce peu de mots : « La vie éternelle consiste à vous reconnaître pour seul et vrai Dieu, et à connaître Jésus-Christ que vous avez envoyé. » De même quand il voulut tirer de la loi et des prophètes les premiers et les plus grands préceptes de l'Évangile : « Écoutez , dit-il, Israël : Le Seigneur votre Dieu est un seul Dieu. Et : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces. Voilà le premier commandement. Et voici le second qui lui est semblable : Vous aimerez votre prochain comme vous-même. Toute la loi et les prophètes sont compris en ces deux commandements. » Et ailleurs : « Faites aux hommes tout le bien

que vous voudriez qu'ils vous fissent; car c'est là toute la loi et les prophètes. » Or Notre-Seigneur ne nous a pas seulement enseigné à prier par ses paroles , mais aussi par ses actions, priant souvent lui-même et nous montrant par là l'exemple : « Il se retirait, dit l'Évangile, dans le désert, et y priait. » Et encore : « Il s'en alla sur une montagne pour prier, et il y passa toute la nuit à prier Dieu. V Que si celui qui était sans péché priait ainsi, combien sommes-nous plus obligés de prier , nous qui sommes pécheurs ! et s'il passait la nuit en prières, combien ne devons-nous point veiller ! Or Jésus-Christ ne priait pas pour soi (car qu'eût-il demandé pour lui, étant innocent ? ) mais pour nos péchés , comme il le déclare luimême quand il dit à saint Pierre : « Satan vous a demandé pour vous cribler comme on crible le blé , mais j'ai prié pour vous afin que votre foi ne défaille point. » Et quelque temps après, priant son Père pour tous : « Je ne prie pas seulement pour eux, dit-il, mais encore pour ceux que leur prédication fera croire en moi , afin qu'ils soient tous ensemble une même chose, ainsi, mon Père, que vous êtes en moi et moi en vous ; afin , dis-je, qu'ils soient aussi une même chose en nous. « Il faut avouer que Notre-Seigneur témoigne une singulière bonté de ne pas se contenter de nous racheter par son sang, mais de vouloir encore prier pour nous. Mais considérez, je vous prie, ce qu'il demande : Que comme son Père et lui ne sont qu'une même chose, nous demeurions aussi unis entre nous. Ce qui montre C{uel crime c'est que de rompre l'unité, puisque Notre-Seigneur a prié particulièrement pour cela. Il a voulu sauver son peuple par la paix , parce qu'il savait que la discorde n'a point d'entrée dans le royaume de Dieu. Or, quand nous prions, il faut que ce soit de tout notre cœur; il faut bannir toutes les pensées charnelles et séculières , et ne songer uniquement qu'à ce que nous faisons. C'est pour cela que le prêtre, avant de commencer l'Oraison, y prépare

220 PREMir.RE PARTIE :

les fidèles par cette préface : « Élevez vos cœurs ; afin que le peuple répondant : Nous les avons élevés au Seigneur, » cela le fasse souvenir qu'il ne doit penser à rien qu'à Dieu. Fermons à l'ennemi toutes les avenues de notre cœur, et qu'il ne soit ouvert que pour Dieu seul. Car souvent l'ennemi s'y glisse subtilement et nous détourne de l'attention que nous devons avoir à Dieu, si bien que nos paroles ne répondent pas à nos pensées, au lieu que ce n'est pas de bouche mais d'esprit qu'il le faut prier. Mais quelle négligence est-ce là de se laisser emporter pendant la prière à des pensées profanes et inutiles, comme si nous avions alors à penser autre chose qu'à ce que nous disons, à Dieu ? Comment voulez-vous que Dieu vous entende, lorsque vous ne vous entendez pas vous-même? ou comment pouvez-vous prétendre qu'il se souvienne de vous, tandis que vous vous oubliez ainsi? Vous montrez bien par là que vous n'avez pas grand soin de vous garder des surprises de l'ennemi. Vous priez Dieu , mais vous offensez sa majesté en le priant si négligemment. Vos yeux veillent , mais votre cœur dort ; au lieu que le cœur d'un chrétien doit veiller lors même que ses yeux sont endormis , suivant cette parole que l'épouse dit au nom de l'Église dans le Cantique des Cantiques : « Je dors, mais mon cœur veille. » C'est pourquoi l'Apôtre nous avertit de persévérer dans la prière, et d'y être vigilants, afin de nous apprendre qu'il n'y a que ceux qui prient de la sorte qui obtiennent de Dieu ce qu'ils lui demandent. Or nos prières ne doivent pas être stériles et infructueuses; autrement elles demeurent sans effet. Car comme , selon l'Évangile, tout arbre qui ne porte point de fruit doit être coupé et jeté au feu , de même Dieu n'écoute point nos paroles si elles ne sont accompagnées de bonnes œuvres. C'est ce qui fait dire à l'Écriture : << La prière est bonne avec le jeûne et l'aumône. » Celui en effet qui nous doit récompenser, au dernier jour, de nos bonnes œuvres et de nos aumônes, écoute maintenant favorablement ceux qui

accompagnent leurs prières de leurs bonnes œuvres. C'est ainsi que le centurion Corneille mérita d'être exaucé. » Il faisait beaucoup d'aumônes au peuple, dit l'Écriture, et priait toujours Dieu. Un jour donc qu'il était en oraison vers les trois heures après midi, un ange lui apparut, pour lui rendre témoignage du mérite de ses bonnes œuvres, et lui dit : « Corneille, vos prières et vos aumônes sont montées en la présence de Dieu et il s'en est souvenu. » Car les prières accompagnées du mérite des bonnes œuvres montent bientôt à Dieu. C'est ainsi que l'ange Raphaël rendit un pareil témoignage à Tobie qui s'appliquait continuellement à la prière et à des œuvres de charité : « Il est glorieux, dit-il, de publier les œuvres de Dieu. Car lorsque vous priiez avec Sara j'ai présenté vos oraisons à Dieu. Et parce que vous ensevelissiez charitablement les morts et n'avez point fait difficulté de sortir de table et de quitter votre dmer pour en enterrer un , "j'ai été envoyé pour vous tenter ; et Dieu m'envoie maintenant pour vous guérir avec Sara votre belle-fille. Car je suis Raphaël, l'un des sept bons anges, qui sont continuellement présents devant Dieu. » Le Seigneur nous enseigne encore la même chose par la bouche d'Isaïe : « Rompez , dit-il , tous les nœuds de l'injustice; abandonnez vos commerces criminels ; laissez en repos les misérables et ne les opprimez plus ; faites part du pain que vous mangez à ceux qui ont faim , et retirez les pauvres dans votre maison ; donnez des vêtements à ceux qui sont nus, et ne méprisez point ceux de votre nation ; et alors votre lumière brillera comme l'aurore, vous serez bientôt superbement paré, votre justice marchera devant vous , et la splendeur de Dieu vous environnera. Alors le Seigneur vous exaucera quand vous l'invoquerez, et à peine aurez-vous ouvert la bouche qu'il dira : Me voici. » Yoilà comment Dieu promet d'écouter et de secourir ceux qui dégagent leur cœur de toute injustice, et qui font l'aumône à ses serviteurs comm-e il l'a commandé. Et véritablement ceux qui exécutent ce que

^22 PREMIERE PAKTIE :

Dieu leur ûrdonne méritent bien que Dieu tasse ce qu'ils lui demandent. Le bienheureux apôtre saint Paul, ayant été assisté parles fidèles dans une nécessité pressante, appelle ces actions de charité des sacrifices : « Je suis comblé, dit-il, de vos biens, et j'ai reçu ce que vous m'avez envoyé par Epaphrodite, comme un excellent parfum et comme un sacrifice très-agréable à Dieu. » Car avoir pitié des pauvres c'est prêter à Dieu à intérêt, et donner aux plus petits c'est donner à Dieu même et lui ofl'rir un sacrifice spirituel d'encens et de parfums. Quant au temp^ de la prière, nous voyons que ces trois enfants de Babylone que la fermeté de leur foi rendit victorieux dans leur captivité même, observaient avec Daniel l'heure de Tierce, de Sexte et de None , comme pour figurer le mystère de la Trinité, qui devait être révélé dans les derniers temps. Car il y a trois heures depuis la première jusqu'à Tierce, trois depuis Tierce jusqu'à Sexte, et trois depuis Sexto jusqu'à None, de telle sorte que chaque intervalle d'une de ces heures à l'autre marque la Trinité, et toutes les trois prises ensemble l'accomplissent.. C'est ainsi que les adorateurs du vrai Dieu distinguaient autrefois le temps de leurs prières, et l'on a vu clairement depuis, que cela était" une figure de ce qui devait arriver. Car ce fut à l'heure de Tierce que le Saint-Esprit descendit sur les disciples et les remplit de grâce comme Notre-Seigneur le leur avait promis. Ce fut à l'heure de Sexte que saint Pierre étant monté au haut de la maison où il était. Dieu lui apprit de vive voix et par une vision à admettre indifféremment tout le monde au baptême, parce qu'auparavant il faisait difficulté de le donner aux Gentils. Et enfin Notre-Seigneur ayant été crucifié à l'heure de Sexte, ce fut à l'heure de None qu'il lava nos péchés dans son sang, et qu'il consomma sa victoire par sa mort pour nous racheter et nous vivifier. Mais maintenant, les temps de la prière se sont multipliés avec les mystères. Car il faut prier aussi le malin afin de célébrer la mé-

moire de la résurrection deNotre-Seigueur. Aussi voyonsnous que ce temps a été marqué par le Saint-Esprit dans les Psaumes : « Vous êtes mon roi et mon- Dieu, dit David ; car c'est à vous, Seigneur, que j'adresserai ma prière, etje vous ferai entendre ma voix dès le matin. Dès le matin je me présenterai devant vous et vous contempler ai.» Le Seigneur dit encore par un autre prophète : « Ils viendront vers moi de grand matin , disant : Allons , retournons au Seigneur notre Dieu. » Nous sommes encore obligés de prier sur la fin du jour quand le soleil se couche. Car comme Jésus-Christ est le vrai jour et le vrai soleil, c'est alors que nous devons demander qu'il nous éclaire, c'est-à-dire qu'il hâte son avènement pour nous donner la grâce de la lumière éternelle. Or que Jésus-Christ soit le jour, le Saint-Esprit le déclare dans les Psaumes quand il dit : « La pierre que les architectes ont rejetée a été faite laprincipale pierre de l'angle. Elle a été ainsi placée par le Seigneur, et nous le voyons avec étonnement. C'est lui qui est le jour qu'a fait le Seigneur ; marchons et nous réjouissons en lui. » Et qu'il soit un soleil, le prophète Malachie le témoigne par ces paroles : « Le soleil de justice se lèvera pour vous qui craignez la majesté du Seigneur, et vous trouverez votre guérison sous ses ailes. » Puis donc que, selon l'Écriture, Jésus-Christ est le vrai jour et le vrai soleil, et que les chrétiens sont dans Jésus- Christ, il n'y a point d'heure du jour où nous ne devions prier Dieu. Et quand la nuit vient, elle ne nous en doit point empêcher , parce que la nuit même est lumineuse pour les enfants de lumière. En effet, quand peut être sans lumière celui c|ui porte la lumière dans son cœur ? ou quand ne fait-il pas jour et soleil pour celui de qui Jésus-Christ est le soleil et le jour ? Ainsi, puisque nous sommes toujours en Jésus-Christ, c'est-à-dire dans la lumière, nous ne devons pas même durant la nuit cesser de prier. C'est ainsi qu'Anne, cette sainte veuve, veillait et priait sans relâche pour attirer sur elle les grâces de

Dieu, comme l'Evangile le témoigne : « Elle ne ;?oitait point du temple, dit l'Évangéliste, servant Dieu nuit et jour par ses jeûnes et par ses prières. » C'est aux Gentils qui n'ont pas encore été éclairés de cette lumière, et aux Juifs qui l'ont perdue et qui marchent dans les ténèbres, à voir ce qu'ils ont à faire : mais pour nous, qui sommes toujours dans la lumière du Seigneur , et qui savons ce que nous avons commencé à être par la grâce que nous avons reçue, ne mettons point de différence entre la nuit et le jour. Croyons toujours marcher dans la lumière ; que les ténèbres d'où nous sommes sortis ne nous fassent plus d'obstacle; que la nuit ne fasse point tort à nos prières et ne serve point de prétexte à notre paresse. Ayant été spirituellement renouvelés et régénérés par la miséricorde de Dieu , anticipons dès ici-bas l'état où nous serons un jour. Et comme dans le paradis il n'y aura plus qu'un jour qui ne sera suivi d'aucune nuit , veillons dès a présent durant la nuit comme durant le jour. Là nous prierons Dieu et le remercierons sans cesse; ne cessons donc point ici de le prier et de le remercier. vSaint Cyprien. Bc l'Oraison dominicale, Traité IV'.

Page 1