XXIL DE LA CHARITÉ
SAINT JÉRÔME A ASELLA.
Je ne serais pas sage si je me flattais de pouvoir vous marquer toute la reconnaissance que je vous dois. Car il n'y a que Dieu qui soit à même de vous en donner une récompense proportionnée à vos mérites. Pour moi, je me sens si peu digne de l'amitié que vous me témoignez en Jésus-Christ, que je n'aurais jamais pu croire, ni même souhaiter que vous m'en donnassiez des preuves si manifestes. Quoiqueje passe dans l'esprit de quelques-uns pour un scélérat et pour un homme plongé dans toutes sortes de crimes (ce qui est encore peu dire d'un pécheur tel que moi), c'est néanmoins en user d'une manière bien chrétienne que déjuger favorablement, comme vous faites, de ceux qui sont véritablement méchants. Car il est toujours très-dangereux de « condamner le serviteur d' autrui ; » et celui qui par malice empoisonne les bonnes actions des autres, a bien de la peine à obtenir le pardon de sa médisance. Un jour , un jour viendra où nous gémirons , vous et moi , des tourments auxquels plusieurs seront condamnés.
On m'accuse d'être un infâme , un fourbe , un homme artificieux, un menteur, un magicien. Lequel vaut mieux d'imputer faussement tous ces crimes à un innocent et d'ajouter foi à une si noire calomnie, ou de ne le vouloir pas croire lors même qu'il en est vraisemblablemen l coupable? Quelques-uns me baisaient les mains , tandis qu'ils déchiraient ma réputation de la manière la plus cruelle et la plus impitoyable. lis me témoignaient de bouche qu'ils prenaient part à mes peines , et dans le fond du cœur ils se réjouissaienl de mes disgrâces. Mais le Sei-
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gneur, qui découvrait tout ce qui se passait dans leur àme, se moquait de leur malice et se réservait de me juger un jour avec eux. L'un trouvait à redire à mon allure et à mon rire ; l'autre remarquait dans les traits de mon visage je ne sais quoi de choquant ; mes manières simples et naturelles paraissaient à d'autres suspectes et affectées. J'ai été de la sorte durant près de trois ans en butte à leurs censures et à leurs calomnies.
Je me suis trouvé plusieurs fois au milieu d'un cercle de vierges. J'ai expliqué souvent à quelques-unes l'Écriture sainte le mieux qu'il m'a été possible. Cette étude nous obligeait d'être souvent ensemble. L'assiduité donnait lieu à la familiarité, et la familiarité faisait naître la confiance. Mais qu'elles disent elles-mêmes si jamais elles ont remarqué dans ma conduite quelque chose d'indigne d'un chrétien. Ai-je jamais reçu un salaire de qui que ce soit? N'ai-je pas toujours rejeté avec mépris les présents, soit grands soit petits, qu'on m'a voulu faire? A-t-on entendu sonner dans mes mains l'argent que j'avais reçu de quelqu'un? A-t-on remarqué quelque parole équivoque dans mes discours? Je pardonne à mes ennemis d'avoir ajouté foi k celui qui m'a calomnié avec tant d'injustice; mais puisque aujourd'hui cet imposteur désavoue tout ce qu'il a inventé contre moi, pourquoi refusent-ils de le croire ? C'est le même homme qui , après m'avoir imputé de faux crimes, déclare maintenant que j'en suis innocent. Au reste, ce qu'un homme confesse au milieu des tourments est bien plus croyable que ce qu'il dit en plaisantant. Mais peut-être aime-t-on mieux croire des impostures , parce qu'on trouve plus de plaisir à les entendre et qu'on force même les autres à les débiter.
Avant quejefréquentassela maison de sainte Paule, tout Rome m'estimait et applaudissait k ma vertu; chacun me jugeait digne du premier trône de l'Église. Le pape Damase, d'heureuse mémoire, ne faisait rien sans moi; je passais pour un saint, pour un homme véritablement
humble et d'une érudition profonde. M'a-t-on vu entrer chez quelque femme d'une conduite peu régulière? Me suis-je attaché à celles qui se distinguaient par la magnificence de leurs habits, par l'éclat de leurs pierreries, par la beauté d'un visage fardé , par leurs richesses et leur qualité ? N'y avait-il , n'y avait-il dans Rome qu'une femme pénitente et mortifiée qui fût capable de me toucher? Une femme desséchée par des jeûnes continuels, toujours triste, négbgée jusqu'à inspirer du dégoût, devenue presque aveugle à force de pleurer, et qui passait les nuits entières en oraison ; une femme qui n'avait point d'autres chants que les Psaumes , d'autre entretien que l'Évangile, d'autre plaisir que la continence, d'autre nourriture que le jeûne? N'y avait-il encore une fois qu'une femme de ce caractère qui pût avoir de l'attrait pour moi? Pénétré que j'étais de la sainteté d'une femme si chaste et si vertueuse , à peine ai-je commencé à la voir et à lui donner des marques de respect , d'admiration , d'estime , qu'aussitôt tout mon mérite a disparu, toutes mes vertus se sont évanouies.
0 envie , qui commences par te déchirer toi-même ! ô ruses et artifices du démon , qui faites à ceux qui sont purs une guerre continuelle ! De toutes les dames romaines, Paule et Mélanie sont les seules qui soient devenues la fable de la ville, elles qui, en abandonnant leurs biens et leurs enfants , ont porté devant tous la croix du Sauveur , comme l'étendard de la piété et de la religion. Si elles allaient au bain, si elles se servaient des parfums les plus exquis , si elles savaient profiter des moyens que leurs richesses et le veuvage leur fournissent de vivre avec plus de liberté, et d'entretenir leur luxe et leur vanité, alors on les traiterait avec vénération, on les appellerait saintes. Mais, dit-on, elles veulent plaire sous le sac et sous la cendre; elles veulent aller en enfer avec tous leurs jeûnes et toutes leurs mortifications; comme si elles ne pouvaient pas se damner avec la foule, en s'atti-
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vant par une vie mondaine les applaudissements des hommes. Si c'étaient des païens ou des juifs qui condamnassent la vie qu'elles mènent , elles auraient du moins la consolation de voir que leur conduite ne déplairait qu'à ceux à qui Jésus-Christ ne plait pas ; mais ce qu'il y a en ceci de plus énorme , c'est que ce sont des chrétiens qui , au lieu de prendre soin de leurs propres affaires et d'arracher la poutre qui leur crève les yeux , tâchent de découvrir une paille dans l'œil de leur prochain , déchirent cruellement la réputation de ceux qui prennent le parti de la piété, et s'imaginent remédier à leurs maux en décriant la sainteté , en censurant la conduite de tout le monde et en grossissant le nombre de ceux qui se perdent et qui vivent dans le libertinage. Vous aimez à prendre le bain tous les jours; mais ces saintes femmes croient qu'il n'est propre qu'à les salir au lieu de les laver. Vous êtes repu de gelinottes et vous faites gloire d'avoir mangé de l'esturgeon ; et moi, je ne me nourris que de fèves. Vous prenez plaisir à entendre les bouffonneries et les bons mots d'une bande de railleurs qui vous environnent ; et moi , je me plais à voir couler les larmes que répandent Paule et Mélanie. Vous souhaitez de posséder ce qui appartient aux autres, et elles méprisent ce qu'elles possèdent. Vous aimez les liqueurs , et elles trouvent plus de plaisir à boire de l'eau froide. Vous croyez perdre tout ce qui échappe pendant cette vie à votre avarice, à votre délicatesse , à votre gourmandise ; mais ces femmes, sûres qu'elles sont des promesses que Dieu leur fait dans l'Écriture , tournent du côté du ciel tous les désirs et toutes les affections de leur cœur. Je veux que leur espérance soit frivole et chimérique ; que vous importe ? elle est fondée , cette espérance , sur l'assurance qu'elles ont de ressusciter un jour. Quant à nous, nous avons horreur de la vie que vous menez. Soyez gros et gras , à la bonne heure ; pour moi , j'aime à avoir le visage j)àlc et décharné. Vous vous imaginez que notre
genre de vie n'est propre qu'à faire des malheui'eux , mais nous vous croyons encore plus malheureux que nous. Ainsi, nous opposons les reproches aux reproches, et nous nous regardons les uns les autres comme des insensés.
Je vous écris ceci , chère Asella , du bord du vaisseau sur lequel je viens de m'embarquer ; et je vous l'écris les larmes aux yeux et le cœur pénétré de douleur. Je rends grâces à mon Dieu de ce qu'il m'a jugé digne de la haine du monde. Obtenez-moi de lui de pouvoir retourner de Babylone à Jérusalem , afin qu'affranchi de la domination de Nabuchodonosor, je puisse passer mes jours sous celle de Jésus, fils de Josedech. Fasse le ciel qu'un nouvel Esdras vienne me reconduire en mon pays ! J'étais bien insensé de vouloir chanter les cantiques du Seigneur sur une terre étrangère, et d'abandonner la montagne de Sinaï pour mendier le secours de l'Egypte. J'avais oublié ce que dit l'Évangile , qu'on ne peut sortir de Jérusalem sans tomber aussitôt entre les mains des voleurs, qui dépouillent, qui blessent et qui tuent tous ceux qu'ils rencontrent. Quoique le prêtre et le lévite me méprisent, je ne serai pas abandonné du charitable Samaritain, je veux dire de celui que les Juifs appelèrent autrefois Samaritain et possédé du démon , et qui , après avoir rejeté le nom de possédé, ne refusa pas celui de Samaritain, qui, dans la langue hébraïque, signifie Gardien. Quelques-uns m'accusent. d'être sorcier; comme je suis serviteur de Jésus-Christ, je reconnais en cela la marque et le caractère de ma foi ; les Juifs ont appelé mon divin maître magicien , et l'apôtre saint Paul a été traité comme un séducteur. Dieu veuille que je ne sois exposé qu'à « des tentations humaines et ordinaires. » Quelle part ai-je encore eue aux souffrances de Jésus-Christ, moi qui combats sous l'étendard de la croix ? L'on m'a imputé des crimes infâmes et honteux, mais je sais qu'on arrive au royaume du ciel « à travers la bonne et la mauvaise réputation. »
Saluez de ma part Paule et Eustochie, qui, mal{,'ré les discours du monde, me seront toujours chères en Jésus- Christ. Saluez aussi notre bonne mère Albine, notre sœur Marcelle, Marcelline et sainte Félicité; et dites-leur que nous comparaîtrons tous im jour devant le tribunal de Jésus-Christ, et que là seront développés les replis les plus secrets de nos cœurs. Souvenez-vous de moi , ma chère Asella, vous qui êtes l'exemple et l'ornement des vierges, et calmez par vos prières les orages et les tempêtes de la mer.
(Saint Jérôme. Lettre XLIX'.)
XXÎIL DE L'AUMONE.
/ Les grâces que nous avons reçues de Dieu et de Jésus- Christ sont grandes. Car le Père éternel a envoyé son Fils pour nous racheter et nous rendre la vie ; et le Fils de Dieu a bien voulu devenir enfant de l'homme pour nous faire enfants de Dieu. Il s'est humilié afin de nous relever lorsque nous étions abattus. Il a été couvert de plaies afin de guérir les nôtres. Il s'est fait esclave pour nous tirer de l'esclavage. Il a souffert la m.ort pour nous procurer l'immortalité. Ces faveurs sont considérables et signalées. Mais quelle n'est pas la bonté de Dieu qui, ne se contentant pas d'avoir racheté l'homme, lui accorde encore les moyens de se sauver ? Car Notre-Seigneur , ayant guéri en venant au monde les blessures d'Adam et les morsures du serpent, notre ancien ennemi, il donna une loi à l'homme ainsi guéri , et lui commanda de ne plus pécher, de peur qu'il ne lui arrivât quelque malheur plus déplorable. Ce corn. m. an dément, d'un côté, nous liait et nous obligeait à conserver notre innocence recouvrée ; mais notre faiblesse , d'une autre part , nous en rendait incapables, si la bonté de Dieu venant encore à notre secours ne nous eût ouvert une voie en nous montrant les œuvres de justice et de miséricorde, pour purifier par là toutes les souillures que nous pouvions- contracter ensuite. C'est ce que le Saint-Esprit témoigne dans l'Écriture : « Les péchés, dit-il, sont lavés par la foi et par les aumônes. » Ce qui ne se doit pas entendre des péchés contractés avant le baptême , car ceux-là ont été effacés par le sang de Jésus-Christ. L'Écriture dit encore : « Comme l'eau éteint le feu , ainsi l'aumône efface les péchés. » C'est-à-dire que , comme l'eau du baptême éteint le feu de l'enfer, les aumônes et les bonnes œuvres
2^5 l'UKMiÈUE PARTIE .
servent à remettre les péchés , et que , comme nous en avons une fois obtenu le pardon dans le baptême, la pratique continuelle des œuvres de miséricorde renouvelle en quelque sorte la vertu de ce sacrement , et nous fait encore obtenir la même grâce. C'est ce que Notre-Seigneur nous enseigne dans l'Evangile. Car , comme on reprenait ses disciples de ce qu'ils mangeaient avant d'avoir lavé leurs mains, il répondit : « Celui qui a lavé le dedans a lavé aussi le dehors ; mais donnez l'aumône cl toutes choses seront pures pour vous. » Par où il indique que ce n'est pas les mains, mais le cœur qu'il faut nettoyer, et que l'on doit avoir plus de soin de purifier les taches du dedans que du dehors , parce que l'esprit ne saurait être pur que le corps ne le soit aussi. Mais il ajoute en même temps que le moyen de nous purifier, c'est de faire l'aumône. Un Dieu miséricordieux enseigne à faire miséricorde , et , songeant à conserver ceux qui lui ont coûté si cher à racheter , il leur apprend comment ils peuvent se laver des fautes qu'ils commettent après le baptême. Reconnaissons donc la grandeur de ce bienfait, et puisqu'il est inévitable que nous recevions ici-bas quelques blessures, employons au moins ces remèdes pour les guérir. Et que personne ne se repose tellement sur son innocence qu'il s'imagine n'en avoir point besoin. Il est écrit : « Qui osera se glorifier d'avoir le cœur chaste , ou d'être exempt de péché ? » Et saint Jean, dans son Épître : « Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous. Mais si nous confessons nos péchés, le Seigneur est fidèle et juste , et il nous les pardonnera. » Si donc personne n'est exempt de péché , et que ce soit un orgueil ou une folie de le prétendre, ne devons-nous pas remercier Dieu de nous avoir fourni des moyens pour nous en purifier? Car il n'a jamais cessé dans les Écritures saintes, tant anciennes que nouvelles, d'exciter son peuple aux œuvres de miséricorde, et le
Saint-Esprit y commande partout à ceux qui aspirent au royaume du ciel de faire des aumônes : « Criez de toutes vos forces , dit-il à Isaïe , et ne vous y épargnez point. Faites retentir votre voix comme une trompette, et prêchez hautement à mon peuple ses péchés et à la maison de Jacob ses crimes. » Et, après leur avoir reproché leurs péchés et leurs abominations, et déclaré qu'ils avaient beau prier, jeûner, se coucher sur la cendre et sous le cilice , que tout cela n'apaiserait point la colère de Dieu , il leur fait entendre pourtant à la fin qu'ils le pourraient fléchir par leurs aumônes : « Faites part de votre pain , ajoute-t-il, à celui qui a faim, et recevez chez vous les pauvres qui n'ont point de retraite. Habillez ceux qui sont nus et ne méprisez point ceux de votre nation ; et alors votre lumière éclatera tout d'un coup ' comme celle de l'aurore; vous serez parés de riches ornements ; la justice marchera devant vous, et une splendeur divine vous environnera. Alors vous n'invoquerez pas plutôt le Seigneur qu'il vous exaucera, et vous parlerez encore, qu'il dira : Me voici. « Dieu lui-même nous enseigne les moyens de l'apaiser, qui sont les aumônes. C'est ce qui fait dire à Salomon : « Mettez votre aumône dans le sein du pauvre et elle vous obtiendra de vous délivrer de tout mal. » Et encore : « Celui qui se bouche les oreilles pour ne point ouïr les cris du pauvre criera lui-même à Dieu, et ne sera point écouté. » Car celui-là se rend indigne de la miséricorde de Dieu, qui ne fait pas miséricorde, et il se ferme la porte de sa bonté, parce qu'il ferme son cœur aux prières des misérables. Le Saint-Esprit témoigne encore la même chose dans les Psaumes : « Bienheureux , dit-il , celui qui pense aux besoins du pauvre et de l'indigent ; le Seigneurie délivrera dans le mauvais jour . » Daniel se souvenait de ces préceptes lorsque le roi Nabuchodonosor, étant effrayé d'un mauvais songe, il lui donna ce remède pour détourner les malheurs dont il était menacé : «< Que Votre Majesté, dit-il, suive mon conseil. Rachetez vos péchés
234 l'IlEMlÈRE PAUTIE :
par des aumôiieij et vos injustices par des actions de charité, et Dieu vous pardonnera vos offenses. » A quoi ce roi n'ayant pas voulu obéir , il tomba dans les calamités que son songe lui présageait et qu'il aurait pu éviter s'il eût racheté ses péchés par des aumônes. L'ange Raphaël , dans Tobie , confirme aussi le même précepte , et exhorte à faire l'aumône avec joie et libéralement : « La prière, dit-il, est bonne avec le jeûne et l'aumône, parce que l'aumône délivre de la mort et efface les péchés. » Il témoigne par là que nos oraisons sont moins puissantes lorsqu'elles ne sont pas aidées des aumônes. Il nous apprend que ce sont les aumônes qui rendent nos prières efficaces , qui nous garantissent des dangers , qui délivrent nos âmes de la mort. Ce qu'il ne faut pas considérer comme une explication que je donne de moimême aux paroles de l'ange , puisque les Actes des apôtres rapportent une histoire qui prouve que l'aumône ne délivre pas seulement de la seconde mort de l'âme , mais aussi de la première. Car une femme nommée Tabitha, qui se recommandait par ses aumônes et ses bonnes œuvres, étant morte, on alla aussitôt chercher saint Pierre , qui , rempli d'une charité apostolique , vint sans retard. Les veuves l'environnèrent en pleurant , et lui montrèrent les robes et les habits que la défunte leur avait donnés, ses actions priant pour elle plutôt que leurs paroles. Saint Pierre crut qu'on pourrait obtenir ce qu'on demandait de la sorte, et que Jésus -Christ ne manquerait pas d'exaucer des veuves en la personne desquelles lui-môme avait été vêtu. S'étant donc mis à genoux, et ce puissant intercesseur ayant offert au Seigneur les prières des veuves et des pauvres, il se tourna vers le corps qu'on avait déjà lavé et étendu sur une planche, et dit : « Tabitha, levez-vous, au nom de Jésus-Christ; » et celui qui avait dit dans l'Évangile qu'on obtiendrait tout ce qu'on demanderait à Dieu en son nom, ne manqua pas à saint Pierre en cette rencontre et l'exauça sur-le-champ.
LES PÈRES ET LE PAGANISME. Uo
Ainsi, la mort fut arrêtée et l'âme retourna dans ce saint corps , au grand étonnement de tout le monde , tant les œuvres de charité sont puissantes ; et celle qui avait fait vivre ces pauvres veuves par ses libéralités , recouvra la vie par le moyen de leurs prières. Aussi voyons-nous que Notre-Seigneur, qui ne vivifie pas seulement les fidèles, mais qui leur donne encore des préceptes pour les faire vivre éternellement, ne nous recommande rien tant, dans l'Évangile , que de faire l'aumône et de songer plutôt à amasser des trésors dans le ciel que sur la terre. « Vendez, dit-il, votre bien et donnez l'aumône; « et ailleurs : « Ne vous faites point de trésors sur la terre où les vers et la rouille les mangent, et où les voleurs les déterrent et les dérobent ; mais faites-vous des trésors dans le ciel , où les vers ni la rouille ne les mangent point, et où il n'y a point de voleurs qui les déterrent et' les dérobent. Car votre cœur sera où sera votre trésor. « Et voulant montrer en quoi consiste la perfection , lorsqu'on a accompli tous les préceptes de la Loi : « Si vous voulez être parfaits, dit-il, allez, vendez tout ce que vous avez et le donnez aux pauvres , et vous aurez un trésor dans le ciel, et puis venez et me suivez. « Il dit encore, en un autre endroit, que celui qui veut acquérir la grâce et le salut doit acheter de tout son bien la vie éternelle , qui est cette pierre précieuse que le sang de Jésus-Christ a rendue de si haut prix. « Le royaume des cieux, dit-il, est semblable à un marchand qui cherche des pierreries, et qui, en ayant trouvé une de grand prix , va vendre tout ce qu'il a et l'achète. » Enfin il appelle enfants d'Abraham ceux qui s'emploient à aider et nourrir les pauvres. Car, comme Zachée lui eut dit : «■ Je donne dès maintenant la moitié de mon bien aux pauvres , et si j'ai fait tort à quelqu'un, je lui en veux rendre quatre fois autant, » Jésus répondit : «t Grâce a été faite aujourd'hui à cette maison, parce que celui-ci est aussi enfant d'Abraham. » En effet, si Abraham a été réputé juste, à cause qu'il a cru en Dieu,
23G Pl'.liMIÈUE PARTIE :
celui qui t'ait l'aumône pour accomplir le commandement de Dieu croit aussi en Dieu, le craint et l'a en vue quand il assiste les pauvres. Car il ne les assiste que parce qu'il croit et qu'il sait que l'Écriture sainte ne peut mentir lorsqu'elle dit que les arbres stériles, c'est-à-dire les hommes qui ne font point de bonnes œuvres, seront jetés au feu et que les personnes charitables seront appelées au royaume. Aussi Notre-Seigneur appelle fidèles ceux qui font de bonnes œuvres, et ôte toute confiance en ceux qui n'en font point : » Si vous n'avez pas été fidèles dans la dispensation des fausses richesses , qui vous confiera les véritables ? Et si vous n'avez pas été bons économes d'un bien étranger , qui vous donnera la disposition du vôtre? » Mais vous craignez peut-être qu'en assistant ainsi les pauvres votre bien ne s'épuise , et que vous ne tombiez vous-même ensuite dans la pauvreté? IS'ayez point peur que cela arrive , et mettez-vous en repos sur ce point. Les richesses ne s'épuisent pas lorsqu'on s'en sert pour Jésus-Christ, lorsqu'on les emploie en des œuvres du ciel. Et ce n'est pas moi qui vous le promets et vous le certifie ; c'est l'Écriture sainte, c'est Dieu lui-même : « Celui qui secourt les pauvres , dit le Saint-Esprit par la bouche de Salomon , ne manquera jamais de rien ; mais celui qui détourne les yeux de dessus eux sera réduit à une extrême pauvreté. » Le bienheureux apôtre saint Paul , de même , plein de la grâce du Saint-Esprit , dit : « Celui qui fournit la semence à celui qui sème vous donnera ce dont vous avez besoin pour vivre, multipliera la semence de vos charités et augmentera le fruit de votre justice , afin que vous soyez riches en tout ; » et encore : «c Ces aumônes ne soulageront pas seulement les nécessités des fidèles , mais produiront l'abondance, à cause du grand nombre d'actions de grâces qu'on en rend à Dieu. » Car les actions de grâces que les pauvres lui rendent pour les aumônes que nous leur faisons attirent sa bénédiction sur nos biens et les font croitrc. Aussi c'est
pour ces sortes de personnes incrédules que Notre-Seigneur dit dans l'Évangile : « Ne vous inquiétez point, disant : Où trouverons-nous à boire et à manger et de quoi nous vêtir? Car les Gentils se mettent aussi en peine de tout cela; mais votre Père sait vos besoins. Cherchez donc premièrement le royaume de Dieu et sa justice , et toutes ces choses vous seront données. » Il dit que toutes choses seront données à ceux qui cherchent le royaume et la justice de Dieu. En effet, quant au royaume, il assure ailleurs qu'il est acquis pour le jour du jugement à ceux qui font des bonnes œuvres dans l'Église. Vous craignez que votre revenu ne vienne à manquer si vous en assistez libéralement les pauvres , et vous ne savez pas , misérable que vous êtes , que , tandis que vous craignez que votre bien ne vous manque, la vie et le salut vous manquent effectivement. Vous prenez bien garde que vos richesses ne diminuent, et vous ne considérez pas que vous diminuez vousmême, parce que vous aimez mieux votre argent que votre âme. Vous avez peur de perdre votre patrimoine, et vous vous perdez vous-même pour votre patrimoine. C'est donc avec grande raison que l'apôtre saint Paul dit : « Nous n'avons rien apporté en ce monde, et nous n'en saurions non plus rien emporter. Pourvu donc que nous ayons de quoi vivre et nous vêtir, soyons contents. Car ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dans les pièges du démon, et sont possédés de beaucoup de mauvais désirs cfui précipitent les hommes dans la mort et la damnation. Car l'avarice est la racine de tous maux, et quelques-uns s'y étant laissés aller ont fait naufrage dans la foi et se sont engagés dans une infinité de malheurs. » Vous craignez que votre bien ne vous manque si vous en faites beaucoup d'aumônes ; mais quand un homme vertueux a-l-il jamais manqué de quoi vivre, puisqu'il est écrit : « Le Seigneur ne laissera point mourir de faim ! » Élie est nourri par les corbeaux dans le désert ; et Daniel , enfermé par l'ordre du roi dans la fosse
aux lions, y subsiste miraculeusement; et vous craignez, en faisant de bonnes œuvres et vous rendant Dieu favorable , de manquer du nécessaire? Notre-Seigneur, blâmant ceux qui ont peu de foi : « Regardez, dit-il, les oiseaux du ciel, ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n'amassent dans des greniers, et cependant votre Père céleste les nourrit; n'êtes-vous pas plus qu'eux? » Dieu nourrit les oiseaux, et des gens qui n'ont aucun sentiment de la Divinité ne manquent de rien ; et vous qui êtes chrétien, qui êtes serviteur de Dieu, qui vous employez à faire de bonnes œuvres , qui êtes cher à votre Seigneur , vous avez peur de manquer de quelque chose ! Croyez-vous que Jésus-Christ ne nourrisse pas ceux qui le nourrissent, ou que les choses de la terre puissent manquer à ceux à qui l'on donne même celles du ciel ? iS'est-ce pas là une pensée condamnable 'i Ce sentiment n'est-il pas impie et sacrilège ? Que fait un incrédule dans la maison de la foi ? Pourquoi vous appelle-t-on chrétien, si vous n'avez aucune confiance en Jésus-Christ? Le nom de pharisien vous conviendrait mieux. Car Notre-Seigneur, dans l'Évangile, parlant de l'aumône et nous avertissant de nous faire des biens d'ici-bas des amis qui nous reçoivent dans les demeures éternelles, l'Évangéliste ajoute : «Les pharisiens, qui étaient extrêmement avares , entendaient toutes ces choses et se moquaient de lui. » Nous en voyons aujourd'hui dans l'Église quelques-uns de celte sorte qui ont les oreilles et le cœur fermés, si bien qu'ils ne sont capables de recevoir aucun avis salutaire. Et il ne faut pas s'étonner que de telles personnes méprisent ce que disent les serviteurs, puisqu'ils n'ont tenu compte de ce qu'a dit le Maître même. Pourquoi vous flatter de ces vaines imaginations, comme si, en effet, c'était la crainte de manquer qui vous empêchât d'être charitable? Pourquoi tâchez-vous de vous couvrir de ces faux prétextes ? Avouez plutôt la vérité, et puisque vous ne sauriez tromper ceux qui vous connaissent, n'hésitez pas à dire la vérité. N'est-
il pas vrai que c'est l'avarice qui vous obsède et qu'elle a répandu dans voire cœur des ténèbres épaisses qui vous empêchent de voir la lumière delà vérité? Vous êtes esclave de votre argent. La convoitise vous lie et vous garrotte , et vous êtes retombé dans la captivité d'oii Jésus- Christ vous avait dégagé. Vous gardez des richesses qui ne vous gardent point. Vous amassez des trésors qui ne font que vous charger, et vous ne vous souvenez point de ce que Dieu dit à ce riche qui se réjouissait déjà dans l'espérance d'une abondante récolte : « Fou que tu es, on te redemandera ton âme cette nuit, et que deviendra tout ce que tu as amassé ? » Pourquoi veillez-vous auprès de votre bien sans vous donner aucun repos? Pourquoi , en l'augmentant, augmentez-vous vos peines ? Pourquoi voulez-vous devenir si riche pour en être plus pauvre devant Dieu? Partagez votre revenu avec Notre-Seigneur. Associez Jésus-Christ k vos biens , afin qu'il vous associe à son royaume. Qui que vous soyez qui pensez être riche en ce monde, vous vous trompez. Écoutez ce que votre Seigneur dit dans l'Apocalypse à ces sortes de personnes : « Vous dites : Je suis riche et opulent , et je n'ai besoin de rien ; et vous ne savez pas que vous êtes chétif e( misérable, pauvre, aveugle et nu. Je vous conseille d'acheter de moi de l'or étincelant pour vous enrichir, de vous couvrir d'une robe blanche pour cacher votre nudité, et d'appliquer un collyre sur vos yeux pour voir clair. « Vous donc qui êtes riche , achetez de Jésus-Christ cet or étincelant, afin que, vos souillures étant purifiées par les aumônes comme par le feu, vous puissiez être vous-même de l'or très-pur. Achetez une robe blanche , afin qu'au lieu que vous étiez nu et difforme, vous soyez revêtu des ornements éclatants de Jésus-Christ. Et vous, femme de condition qui êtes riche dans l'Église , frottez vos yeux , non des pommades du démon , mais du collyre salutaire de Jésus-Christ , afin que vous puissiez mériter de voir Dieu en vous le rendant favorable par vos aumônes et
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votre bonne conduite. Mais je ne m'étonne pas qu'étant telle que vous êtes vous ne vous serviez pas de votre bien pour des œuvres de charité. Vos yeux sont tellement peints et noircis que cela forme au-devant d'eux comme une nuit épaisse, qui les empêche d'apercevoir les pauvres. Vous êtes riche et cependant vous croyez célébrer comme il faut les divins mystères en ne regardant pas seulement le tronc, en venant à l'église sans sacrifice, et en prenant même une partie de celui que le pauvre a offert. Considérez cette veuve de l'Évangile , qui , se souvenant des commandements de Dieu , au.milieu de la dernière pauvreté, mit dans le tronc deux deniers , qui étaient tout ce qu'elle avait. Aussi Notre-Seigneur, la voyant et prenant moins garde à son action qu'à sa volonté , et à la somme qu'elle donnait qu'à celle d'où elle tirait ce qu'elle donnait, dit : » En vérité, je vous dis que cette veuve a donné plus que tous les autres. Car les autres n'ont donné que de leur superflu, au lieu que celle-ci a donné de son indigence même. » Femme heureuse et illustre , d'avoir mérité, avant le jour du jugement, d'être louée de son juge ! Que les riches aient honte de leur avarice -et de leur peu de foi : voici une veuve et une pauvre veuve qui est libérale. Tout ce que l'on donne , c'est pour les veuves et pour les orphelins, et en voilà une qui donne au lieu de recevoir , afin de nous apprendre quelles peines sont préparées aux riches avares , puisque les pauvres mêmes ne sont pas dispensés de faire l'aumône. Et pour montrer que c'est à Dieu même que ces aumônes sont faites, et que quiconque les fait attire sa grâce et en mérite récompense, Jésus-Christ les appelle des dons de Dieu et dit que cette veuve mit deux deniers dans les dons de Dieu. Ce qui ne sert encore qu'à justifier davantage cette autre parole , que « celui qui secourt le pauvre prête à Dieu à usure. » Au reste , que personne ne s'excuse de faire l'aumône sur ce qu'il a des enfants, puisque c'est Jésus-Christ seul que nous y de-
vons considérer ; car il nous assure que c'est lui qui la reçoit, et qu'ainsi ce n'est pas des serviteurs comme nous que nous préférons à nos enfants , mais Notre-Seigneur lui-même. C'est aussi ce qui lui a fait dire pour notre instruction : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi ; et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi, n'est pas non plus digne de moi. » Nous lisons la même chose dans le Deutéronome pour fortifier notre foi et animer notre amour : « Ceux qui disent à leur père et à leur mère : Je ne vous connais point , et à leurs enfants : Je ne sais qui vous êtes , gardent vos préceptes et votre loi. » En effet, si nous aimons Dieu de tout notre cœur, nous ne devons préférer ni nos parents ni nos enfants à Dieu. C'est pourquoi saint Jean dit dans son épître que ceux qui ne sont pas charitables ne l'aiment point : « Comment , dit-il , celui qui, étant riche, voit son frère dans le besoin et ferme ses entrailles à la compassion, peut-il avoir l'amour de Dieu? » Car si Dieu récompense avec intérêt l'assistance que l'on prête aux pauvres, et si l'on donne à Jésus-Christ ce qu'on donne aux moindres des chrétiens, quelle apparence de préférer les choses de la terre à celles du ciel , et les humaines aux divines ? Ainsi cette bonne veuve, au troisième livre des Rois, après avoir consumé toutes ses provisions pendant la famine , ayant fait d'un peu de farine et d'huile qui lui restait un pain cuit sous la cendre , qui était le dernier repas d'elle et de ses enfants, et Élie étant survenu et lui ayant demandé à manger , elle le servit sans délibérer , et cette mère qui aimait si tendrement ses enfants ne lui allégua point pour excuse qu'ils mouraient de faim. Elle accomplit en la présence de Dieu une action qui lui était extrêmement agréable, et l'accomplit promptement et avec joie ; et elle ne donna pas une partie de ce qu'elle avait de trop, mais donna tout du peu qu'elle avait. Ses enfants étaient affamés, et elle les laissa pour nourrir un étranger, et, au milieu d'une pauvreté si pressante, elle songea plutôt I. iA
à soulager In misère d'aiitrui que la sienne propre. Elle méprisa la vie de son corps pour conserver celle de son âme. Aussi Élie, qui était la ligure de Jésus-Christ, pour montrer qu'il ne laisse point les actions de miséricorde sans récompense, lui dit : « Voici ce que dit le Seigneur : La corbeille de farine et la cruche d'huile ne diminuen ront point jusqu'àcequeDieu fasse pleuvoir sur la terre.» Ce qui fut fait, et ses vaisseaux furent remplis sans décroître pour récompense de sa charité. Ainsi la mère n'ôta point à ses enfants ce qu'elle donna à Élie, mais augmenta au contraire par là le peu de bien de ses enfants. Cependant elle ne connaissait point encore Jésus-Christ et n'avait point ouï parler de ses préceptes. Elle n'était point rachetée par sa croix et par sa passion, et elle ne lui donnait point à boire et à manger à cause du sang cju'il avait répandu pour elle. Combien donc est coupable un chrétien qui , se préférant soi-même et ses enfants à Jésus- Christ, garde ses richesses, et n'en veut rien prélever en faveur de ceux qui languissent dans la pauvreté ? Mais vous avez, dites-vous, plusieurs enfants, et c'est pourquoi vous diminuez vos aumônes. Au contraire, c'est pourquoi vous devez les augmenter. Carplus vous avez d'enfants, plus vous avez de personnes pour qui vous devez prier Dieu , dont vous devez racheter les péchés , dont il vous faut sauver les âmes. Et comme, à mesure qu'ils sont en plus grand nombre, vous êtes obligé de travailler davantage pour les nourrir selon le corps , vous êtes obligé de même de faire plus de bonnes œuvres pour leur conserver la vie de l'esprit. C'est ainsi que Job ayant beaucoup d'enfants offrait à Dieu beaucoup de sacrifices, et il immolait tous les jours une victime pour chacun d'eux, parce qu'il est impossible que nous ne tombions pas tous les jours dans un grand nombre de fautes. L'Écriture en rend témoignage quand elle dit : « Job, qui était un homme juste et droit , avait sept fds et trois filles , et il les purifiait en oftranf pour eux à Dieu autant de victimes qu'ils
LES PÈRES ET LE PAGANISME. 2i3
étaient, et un veau pour leurs péchés. » Si vous aimez donc véritablement vos enfants, si vous avez pour eux de l'affection et de la tendresse , travaillez par vos bonnes œuvres à leur attirer les grâces de Dieu. Ne pensez point à ce père infirme et mortel , mais tâchez de leur donner pour père celui qui, étant éternel et tout-puissant , est le père des enfants spirituels. Faites-le dépositaire des biens que vous gardez pour vos héritiers. Qu'il soit le tuteur de vos enfants, qu'il en soit le curateur, qu'il en soit le protecteur. Un bien mis entre les mains de Dieu ne peut être ni confisqué par le prince , ni ravi par un procès injuste. Une succession est en sûreté quand on la confie à Dieu. C'est le moyen de pourvoir à ses enfants, c'est le moyen de ménager les intérêts de ses héritiers. L'Écriture sainte nous le déclare en ces termes : « Je suis bien vieux, mais je n'ai jamais vu le juste abandonné, ni ses enfants chercher leur vie. Il donne et prête tout le jour, et sa postérité sera bénie. » Et encore : « Celui qui vit bien et sans reproche laissera des enfants heureux après soi. » Voi;s êtes donc un prévaricateur et non un père , si vous ne procurez les véritables avantages de vos enfants , si votre affection ne va à les conserver pour l'éternité. Mais pour vous, qui avez plus de soin d'acquérir les biens delà terre que ceux du ciel, et de donner vos enfants au démon qu'à Jésus-Christ, vous commettez un double crime, et parce que vous ne vous souciez pas d'attirer sur eux le secours de Dieu, et parce que vous leur apprenez à aimer plus le bien que Notre-Seigneur. Ressemblez plutôt à Tobie , et donnez à vos enfants les préceptes salutaires qu'il donna à son fils , lorsqu'il lui dit : « Écoutez , mon fils , ce que je vous dis : Servez Dieu sincèrement et tâchez de lui plaire en toutes choses. Recommandez aussi à vos enfants d'être gens de bien et de faire l'aumône, de se souvenir de Dieu et de bénir son nom en tout temps. » Et encore : « Mon très-cher fils , ayez Dieu dans le cœur tout le temps de votre vie , et prenez bien garde de ne
:l'ii PREMIÈRE PARTIE :
point violer ses commandements. Ne cessez jamais de bien faire et évitez le mal, et Dieu aura égard à vos bonnes œuvres. Donnez l'aumône de votre bien et ne refusez aucun pauvre: cela fera que Dieu ne vous refusera rien. Si vous avez beaucoup, donnez beaucoup; si vous avez peu, ne laissez pas de donner de ce peu-là. Et ne craignez point quand vous faites l'aumône : vous vous amassez un riche trésor pour le temps de la nécessité. Car l'aumône délivre de la mort et empêche qu'on n'aille en enfer. L'aumône est un don excellent pour tous ceux qui la font dans la vue de Dieu. » Quel est ce don , qui a Dieu même pour témoin ? Si les païens s'estiment honorés , dans les largesses qu'ils font au peuple, de la présence des proconsuls ou des empereurs, et si les préparatifs de leurs spectacles sont d'autant plus grands que les personnes qui y doivent assister sont plus considérables , combien les libéralités des chrétiens sont-elles plus illustres , puisqu'elles ont pour spectateurs un Dieu et son Christ? Combien l'appareil en doit-il être plus magnifique , puisque tous les anges et toutes les puissances des cieux s'y doivent trouver; puisque le prix qu'on remporte n'est pas le prix d'une course de chars ou le consulat , mais la vie éternelle ; puisqu'on n'y cherche pas la vainc faveur du peuple, mais qu'on y reçoit un royaume céleste? Mais afin de confondre encore davantage ceux qui , possédés de l'amour des richesses, ne s'en servent point pour leur salut, et pour qu'ils rougissent de leur lâcheté, imaginons-nous que le démon environné de ses esclaves et de ses suppôts vienne en la présence de Jésus-Christ, et comparant ceux qui sont à lui avec son propre peuple, lui tienne ce discours : Je n'ai point été fouetté ni souffleté pour ceux que vous voyez avec moi; je n'ai point souffert le supplice de la croix ni répandu mon sang pour eux ; je ne leur promets point de leur donner un royaume céleste, ni de leur rendre le paradis et l'immortalité ; et cependant voyez quels présents ils me font, combien ils
sont précieux , combien ils leur coûtent de travail et de dépense! Ils ont engagé ou vendu pour cela tout ce qu'ils avaient de plus cher ; et si le spectacle qu'ils offrent n'est accompagné d'éclat et de magnificence , on les chasse avec injure et infamie, et quelquefois même ils courent danger d'être lapidés. Montrez -m'en si vous pouvez parmi ceux qui sont instruits de vos préceptes , et qui doivent recevoir des récompenses célestes pour les biens de la terre , parmi ces riches qui regorgent de bien-être et d'opulence, qui vous fassent des présents de cette sorte, et qui, pour vous donner des spectacles aussi magnifiques, engagent et vendent leurs héritages , ou plutôt les échangent contre les trésors du ciel. D'ailleurs , dans ces présents que l'on me fait, personne n'est nourri, personne n'est vêtu , personne n'est soulagé; tout y est consumé entre ceux qui les donnent et ceux qui les regardent, et toute cette folle dépense se termine à un plaisir d'un instant. Mais vous , vous êtes vêtu et nourri dans vos pauvres , et vous promettez la vie éternelle à ceux qui les assistent; et néanmoins à peine vos serviteurs peuvent-ils être comparés à mes esclaves. Que répondrons-nous à cela? Comment défendrons -nous l'avarice et l'inhumanité des riches qui sont en cet endroit dans un aveuglement prodigieux ? Quel prétexte alléguerons-nous , nous qui ne voulons pas nous imposer le moindre sacrifice en reconnaissance de ce que Jésus-Christ a souffert la mort et versé son sang pour nous, et qui sommes inférieurs aux esclaves du démon? Notre-Seigneur nous a donné des préceptes, il a instruit ses serviteurs de leurs devoirs , il a promis des récompenses à ceux qui feront de bonnes œuvres et menacé du supplice ceux qui n'en feront point; et ainsi il nous a appris par avance l'arrêt qu'il doit prononcer un jour. Quelle excuse peut donc apporter celui qui ne pratique point l'aumône? De quelle défense se peut-il servir? Et puisque le serviteur n'obéit pas aux ordres qu'il a reçus, le maître n'aura-t-il
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pas droit d'exécuter ses menaces? Car voici de quelle sorte il parle sur ce sujet : « Lorsque le Fils de l'homme, dit-il, viendra dans sa ^doire , accompagné de tous les anges, il s'assoira sur son trône, et toutes les nations de la terre seront assemblées en sa présence. Il les séparera les uns d'avec les autres comme un berger sépare les brebis d'avec les boucs, et il mettra les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche. Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez , vous que mon Père a bénis , recevez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde. Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire ; j'ai eu besoin de logement, et vous m'avez logé; j'ai été nu, et vous m'avez habillé; j'ai été malade, et vous m'avez assisté; j'ai été en prison, et vous m'êtes venus voir. Alors les justes lui diront : Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim, et que nous vous avons donné à manger; ou avoir soif, et que nous vous avons donné à boire ? Quand est-ce que nous vous avons vu sans logement, et que nous vous avons logé; ou sans habits, et que nous vous avons habillé? Et quand est-ce que nous vous avons vu malade ou en prison , et que nous vous sommes venus visiter ? Et le roi leur répondra : Je vous dis en vérité que lorsque vous avez fait toutes ces choses aux moindres de mes frères, c'est à moi-même que vous les avez faites. Il dira ensuite à ceux qui seront à sa gauche : Retirez-vous de moi , maudits , et allez au feu éternel que mon Père a préparé pour le démon et pour ses anges. Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez point • donné à manger ; j'ai eu soif, et vous ne m'avez point donné à boire; j'ai eu besoin de logement, et vous ne m'avez point logé; j'ai été nu, et vous ne m'avez point vêtu ; j'ai été malade et en prison , et vous ne m'avez point visité. Et les méchants lui diront aussi : Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim ou soif, ou manquer de logement et d'habits, ou être malade et
en prison, et que nous ne vous avons point assisté? Et il leur répondra : Je vous dis en vérité qu'autant de fois que vous avez manqué à rendre de tels services aux moindres de ces petits , vous avez manqué à me les rendre à moi-même. Et alors ceux-ci iront dans les flammes éternelles, et les justes dans la vie éternelle. " Qu'est-ce que Jésus-Christ nous pouvait dire de plus puissant? Gomment nous pouvait-il exciter davantage aux œuvres de miséricorde, qu'en déclarant que tout ce qu'on donne aux pauvres, c'est à lui-même qu'on le donne, et que c'est l'ofFenser que de ne les point secourir ? afin que si nous n'étions point touchés de compassion pour nos frères, nous le fussions au moins pour lui; et si nous méprisions les souffrances d'un serviteur, nous pensassions à notre Maître qui souffre en celui que nous méprisons. C'est pourquoi, tous tant que nous sommes qui avons la crainte de Dieu, et qui foiUant le monde aux pieds nous élevons vers le ciel , travaillons par l'ardeur de notre foi et de notre zèle, et par l'exercice continuel des bonnes œuvres , à acquérir de nouveaux mérites. Revêtons ici-bas Jésus-Christ, afin qu'il nous revête un jour de l'immortalité. Nourrissons-le en ce monde, afin d'être assis en l'autre au banquet céleste avec Abraham , Isaac et Jacob. Semons beaucoup , afin de recueillir beaucoup. Tâchons d'assurer notre salut, tandis que nous le pouvons , suivant ce conseil de l'Apôtre : « Pendant que nous en avons le temps , dit-il , faisons du bien à tous, mais principalement à ceux qui demeurent dans la maison de la foi. Et ne nous lassons point de bien faire , car nous ferons la récolte en son temps. » Considérons ce que les fidèles faisaient sous les apôtres, lorsque la vertu était encore florissante, lorsque la foi des nouveaux chrétiens était vive et embrasée d'une ardente charité. Ils vendaient alors leurs maisons et leurs héritages, et en donnaient libéralement le prix aux apôtres pour le distribuer aux pauvres ; et
par là ils s'acquéraient des demeures éternelles. Leurs bonnes œuvres étaient aussi nombreuses que leur union était étroite. Or, comme nous le voyons dans les Actes : « La multitude de ceux qui croyaient n'agissait que par une même âme et un même esprit. Personne ne considérait ce qu'il possédait comme lui appartenant, mais toutes choses étaient communes. » C'est là véritablement devenir enfant de Dieu , c'est imiter sa justice. Car tout ce qui est à Dieu est commun à tous les hommes , et nul n'est exclu de ses grâces et de ses bienfaits. Ainsi le jour éclaire également tout le monde, le soleil répand ses rayons partout , la pluie arrose toutes les terres , le vent souffle en tout pays , un même sommeil est pour tous , et tous voient la lumière de la lune et des étoiles. Celui donc qui, à l'exemple d'une si belle égalité, partage ses revenus avec ses frères, imite Dieu en quelque sorte. Quelle sera la gloire et la joie des personnes charitables, lorsque Notre- Seigneur faisant la revue de son peuple , et récompensant selon ses promesses nos mérites et nos bonnes œuvres , nous donnera des biens célestes pour des biens terrestres, des jouissances éternelles pour des jouissances passagères , beaucoup pour peu ; lorsqu'il nous présentera à son Père après nous avoir sanctifiés et rendus dignes de lui ; lorsqu'il nous communiquera l'immortalité qu'il nous a acquise par son sang ; lorsqu'il nous fera rentrer dans le paradis et nous ouvrira le royaume des cieux ? Imprimons fortement ces vérités dans notre âme; que la foi nous les fasse comprendre; que la charité nous les fasse aimer, et tâchons de les mériter par une suite continuelle d'actions libérales et généreuses. L'aumône est quelque chose d'excellent et de divin, c'est la consolation des fidèles, le gage de notre salut, le fondement de notre espérance , le bouclier de notre foi , le remède de nos péchés ; c'est une chose grande et aisée tout ensemble; c'est une couronne qu'on remporte dans le temps de la paix , et qui est exempte des périls de la pre-
sécution ; c'est un des plus grands dons de Dieu , nécessaire aux faibles , glorieux aux forts , et utile à tous les chrétiens pour obtenir les grâces du ciel , pour se rendre Jésus-Christ favorable au jour du jugement, et pour mettre Dieu même au nombre de nos débiteurs. Combattons à l'envi pour remporter cette palme; courons tous dans la carrière de la justice où nous avons Dieu et Jésus- Christ pour spectateurs; et puisque nous nous sommes déjà élevés au-dessus du monde, qu'aucun de ses faux biens ne soit capable de retarder notre course. Si le jour de la mort ou de la persécution nous trouve ainsi dégagés, prompts, et occupés à bien faire, Notre-Seigneur ne manquera point de nous donner la récompense que nous méritons. Il mettra sur notre tête une couronne d'une blancheur éclatante si nous triomphons dans la paix, et y en ajoutera une autre de couleur de pourpre si nous demeurons victorieux dans la persécution.
(Saint Cyprien. Traité YIII'.)
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