‹ Lectures morales et religieusesChapitre 44 sur 72 · A MAGNUS, ORATEUR ROMAIN · texte numérisé non relu

A MAGNUS, ORATEUR ROMAIN

Je m'aperçois que notre cher Sébésius a profité de vos conseils ; c'est ce que son changement de vie me fait connaître encore mieux que votre lettre. Et sa conversion me donne plus de joie que ses égarements ne m'ont causé de chagrin. On a vu dans cette occasion une espèce de combat entre la tendresse d'un père et la piété d'un enfant; celui-là oubliant le passé, et celui-ci promettant de mieux vivre. Cet heureux changement doit être et pour vous et pour moi un grand sujet de contentement, puisque je retrouve un fils , et vous un disciple.

Quant à ce que vous me demandez à la fin de votre lettre, pourquoi je cite dans mes ouvrages les auteurs profanes, souillant ainsi la pure doctrine de l'Église des ordures du paganisme, je n'ai sur cela qu'un mot à vous dire : c'est que vous ne me feriez jamais une pareille question , si vous n'étiez point si entêté de Cicéron , et si vous aviez abandonné le poëte Volcatius pour lire l'Écriture sainte et les ouvrages des interprètes. Car qui ne sait que Moïse et les prophètes se sont servis des auteurs païens , et que Salomon a fait des questions aux philosophes de Tyr, et répondu à celles qu'ils lui ont proposées? C'est I. ^5

2ai DEUXIÈME PARTIE :

peur cela que, dès le commencement de ses Proverbes, il nous avertit qu'il ne les a écrits que « pour nous faire comprendre les discours de la sagesse , les paroles ambiguës , les paraboles et leur sens mystérieux, les maximes et les énigmes des sages; » ce qui ne convient qu'aux dialecticiens et aux philosophes. L'apôtre saint Paul, écrivant à Tite , ne cite-t-il pas ce vers d'Épimënide : « Les Cretois sont toujours menteurs; ce sont de méchantes bêtes, qui n'aiment qu'à manger et à ne rien faire. » Callimaque a depuis inséré dans ses ouvrages un hémistiche de ce vers héroïque. Au reste il ne faut point s'étonner que la traduction latine ne réponde pas exactement à l'original , puisqu'à peine trouve-t-on quelque sens dans celle qu'on a faite en prose des ouvrages d'Homère. Ce même apôtre s'est encore servi dans une autre de ses épîtres de ce vers de Ménandre : « Les mauvais entretiens corrompent les bonnes mœurs. » Et disputant à Athènes devant l'aréopage, il cite ces paroles d'Aratus : « Nous sommes la race de Dieu. » C'est la fin d'un vers héroïque. Ce chef de l'armée chrétienne et ce grand orateur n'en demeure pas là ; car pour soutenir les intérêts de Jésus- Christ, et prouver la vérité de notre religion, il se sert avec avantage d'une inscription qu'il avait vue par hasard sur un autel. C'est qu'il savait qu'on doit, à l'exemple du véritable David, désarmer son ennemi, et couper la tête au superbe Gohath avec sa propre épée. C'est qu'il avait lu que Dieu même ordonne dans le Deutéronome , qu'avant d'épouser une prisonnière de guerre , on lui rase la tête et les sourcils et qu'on lui coupe les ongles. Faut-il donc s'étonner que, charmé des beautés de l'éloquence humaine, je mette au nombre des IsraéUtes cette belle captive; et qu'après avoir rasé sa chevelure, c'est-àdire l'avoir purifiée de ses idolâtries, de ses erreurs, de ses impuretés , de ses dérèglements , et de tout ce qui est mort en elle, je la prenne pour mon épouse, et que j'en aie des enfants légitimes capables de servir le Dieu des

LES PÈRES ET LA PHILOSOPHIE. 2Sî3

armées? Je travaille pour l'établissement de la famille de Jésus-Christ, et le commerce que j'ai avec cette étrangère ne sert qu'à augmenter le nombre de ses serviteurs. Le prophète Osée épouse une femme de mauvaise vie nommée Gomer, fille de Debelaïm , dont il a un fils appelé Jezrhaël , c'est-à-dire « enfant de Dieu. » Isaïe prend « un rasoir tranchant » pour raser « le menton et les pieds des pécheurs. » Le prophète Ézéchiel , voulant nous représenter les malheurs dont l'impie Jérusalem était menacée, se rase la tête et en retranche tout ce qui n'a ni sentiment ni vie.

Firmianus rapporte qu'on a reproché à saint Cyprien , cet homme si célèbre dans l'Église par son éloquence et par son martyre, d'avoir cité, lorsqu'il écrivait contre Démétrien, plusieurs passages tirés des prophètes et des apôtres, que son adversaire prétendait être faux et supposés , au lieu de s'appuyer de l'autorité des philosophes et des poètes, laquelle un païen n'eiàt pas osé contredire. Gelse et Porphyre ont écrit contre la religion chrétienne; Origène a répondu au premier d'une manière très-solide , et Méthodius , Eusèbe et Apollinaire ont écrit contre le second avec beaucoup de force et d'éloquence. Origène a composé huit livres contre Gelse ; l'ouvrage que Méthodius a rédigé contre Porphyre contient jusqu'à dix mille lignes ; Eusèbe et Apollinaire ont composé contre lui , l'un vingt-cinq volumes , et l'autre trente. Lisez-les , et vous avouerez que je suis un ignorant en comparaison d'eux, et qu'après avoir tant étudié, je me souviens à peine, et encore d'une manière très-confuse, de ce que j'ai appris dans ma jeunesse. L'empereur Julien , durant la guerre des Parthes, composa sept livres où il vomit ses blasphèmes contre Jésus-Christ, ou plutôt, comme parle la fable , où il se détruit lui-même par ses propres armes. Si j'entreprenais d'écrire contre lui, vous ne me permettriez pas sans doute d'employer l'autorité des philosophes et des stoïciens , et de m'en servir comme de la

massue d'Hercule pour écraser la lèle de ce chien enragé. Il est vrai qu'il sentit bientôt dans le combat la puissance de notre Nazaréen, ou, comme il l'appelait par mépris, du Galiléen; car il fut percé d'un coup de lance, juste punition de ses impiétés et de ses blasphèmes.

Josèphe, qui a si bien défendu l'antiquité du peuple juif, a écrit deux livres contre Appion d'Alexandrie surnommé le Grammairien, où il cite un si grand nombre de passages tirés des auteurs profanes, que je ne saurais comprendre comment un homme, Juif de nation, et qui s'était appliqué dès ses plus tendres années à l'étude de l'Écriture sainte, a pu lire tous les ouvrages des auteurs grecs. Que diraije de Philon que les savants regardent comme le Platon des Juifs ? Continuons à parcourir tous les auteurs qui citent les profanes dans leurs ouvrages. Quadratus, disciple des apôtres et évèque de l'église d'Athènes, n'oflfritil pas à l'empereur Adrien, dans le temps qu'il allait au temple de Gérés , un livre pour la défense de la religion chrétienne, où la force et l'élévation de son génie parurent avec tant d'éclat, qu'il s'attira l'admiration de tout le monde, et fit cesser une cruelle persécution qui s'était élevée contre l'Église? Le philosophe Aristides, homme très-éloquent, mit sous les yeux du même empereur une apologie pour les chrétiens toute remplie de passages tirés des philosophes. Justin, qui était aussi philosophe, suivit son exemple, et présenta à l'empereur Antonin, à ses fils et au sénat un livre qu'il avait composé contre les Gentils, où il défend hautement l'ignominie de la croix, et confesse avec une liberté véritablement chrétienne la résurrection de Jésus-Christ. Que dirai-je de Méliton, évèque de Sardes ? d'Apollinaire, évèque d'Hiérapolis? de Denys, évèque de Corinthe? de Tatien , de Bardesane, et d'Irénée successeur de saint Pothin martyr, qui tous ont écrit plusieurs volumes , pour faire voir à quels philosophes Origène avait emprunté le venin de son hérésie ? Pantène, philosophe de la secte des stoïciens, fut envoyé aux

Indes par Démétrius, évèque d'Alexandrie, qui connaissait sa profonde érudition , afin d'annoncer Jésus-Christ aux Brachmanes et aux philosophes de ces contrées. Clément, prêtre de l'église d'Alexandrie, qui à mon sens est le plus habile de tous ceux qui ont écrit sur la religion, a fait huit livres intitulés Stromates, et huit autres qui ont pour titre Expositions, un contre les Gentils, et trois autres intitulés du Pédagogue, ou de l'instruction des enfants. Qu'y a-t-il dans tous ces ouvrages qui ne soit plein d'érudition et de tout ce que la philosophie renferme de plus curieux et de plus recherché? Origène à son imitation a écrit huit livres de Stromates, où il compare la doctrine des chrétiens avec celle des philosophes, et où il confirme tous les dogmes de notre religion par l'autorité de Platon, d'Aristote, de Numénius , et de Cornutus. Miltiades a écrit lui-même un livre fort savant contre les Gentils. Hippolyte et Apollonius , sénateur romain , ont donné aussi quelques ouvrages au public. Nous avons encore les livres de Jules l'Africain, qui a écrit l'histoire des temps; de Théodore, qui depuis fut appelé Grégoire , homme égal aux apôtres en miracles ; de Denys d'Alexandrie, d'Anatolius deLaodicée; comme aussi des prêtres Pamphile,Piérius, Lucien et Malchion ; d'Eusèbe de Césarée, d'Eustathe d'Antioche, d'Athanase d'Alexandrie, d'Eusèbe d'Émèse, de Triphille de Cypre, d'Astère de Scitople, et du confesseur Sérapion ; de Tite, évêque de Bostres ; de Basile, de Grégoire et d'Amphilochius, tous trois de Cappadoce. Tous les ouvrages de ces auteurs sont tellement remplis de passages et de sentences des philosophes, qu'on ne sait ce que l'on doit le plus admirer en eux, ou de la science de l'Écriture sainte, ou de la connaissance profonde qu'ils ont eue des auteurs profanes.

Venons maintenant aux écrivains de l'Église latine. Où trouve-t-on plus d'érudition et de subtilité que dans Tertullien ? Son Apologétique et ses livres contre les Gentils contiennent ce qu'il y a de plus sublime et de plus

délicat dans les lettres humaines. Les auteurs profanes ont-ils quelque trait remarquable que Minutius Félix, ce célèbre avocat de Rome, n'ait fait entrer dans son livre qui a pour titre Octavhis, et dans un autre qu'il a composé contre les astrologues? (si toutefois il en est l'auteur, comme le titre le porte). Arnobe a écrit sept livres contre les Gentils. Lactance son disciple en a écrit autant, sans compter deux autres volumes intitulés, l'un de la colère, et l'autre de V ouvrage de Dieu. Si vous voulez vous donner la peine de les lire, vous trouverez que ce n'est presque qu'un abrégé des dialogues de Cicéron. Pour ce qui est du martyr Victorin, s'il n'y a pas beaucoup d'érudition dans ses ouvrages, il paraît cependant qu'il n'a rien épargné pour être érudit. Quelle brièveté , quelle profonde connaissance de l'histoire, quelle beauté, quelle éloquence ne trouve-t-on pas dans les ouvrages que saint Cyprien a composés pour prouver que les idoles ne sont point des dieux? Hilaire, ce grand évêque, qui de nos jours a confessé avec tant de zèle la divinité de Jésus-Christ, a imité dans son Traité de la Trinité les douze livres de Quintilien , et pour le nombre et pour le style. Dans le petit écrit qu'il a rédigé contre le médecin Dioscore, il montre assez jusqu'où allait la connaissance qu'il avait des belleslettres. Le prêtre Juvencus, sous le règne de Constantin, a raconté en vers l'histoire de notre Sauveur, sans craindre que la poésie diminuât quelque chose de la majesté de l'Évangile. Je passe sous silence une infinité d'autres auteurs , tant morts que vivants , qui témoignent assez par leurs ouvrages qu'ils ne manquaient ni de savoir, ni de la volonté de s'en servir.

Mais de crainte que vous ne tombiez dans une autre erreur, en vous imaginant qu'il n'est permis d'invoquer l'autorité des auteurs profanes que contre les Gentils, il faut que vous sachiez qu'il n'y a presque aucun écrivain, si vous en exceptez ceux qui n'ont jamais plus cultivé les belles-lettres qu'Épicure, dont les livres ne soient

pleins d'une science et d'une érudition profonde. Au reste je ne saurais vous dissimuler ici ce qui me vient présentement en pensée, c'est que je suis convaincu que vous n'ignorez pas la manière dont tous les habiles écrivains en ont usé : mais je m'imagine que quelqu'un vous a inspiré de me faire cette question , et que ce pourrait bien être Calpurnius surnommé Lanarius , à cause qu'il aime à lire l'histoire de Salluste. Je vous prie donc de lui dire de ma part, que s'il n'a point de dents pour manger, il ne porte point envie à ceux qui en ont encore de bonnes ; et qu'étant aussi aveugle qu'une taupe, il ne doit point se moquer de ceux qui ont des yeux de chèvre. J'aurais ici , comme vous voyez, libre carrière pour discuter, si je ne craignais de dépasser les bornes d'une lettre.

(Saint Jérôme, Lettre LXXIX').

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