‹ Lectures morales et religieusesChapitre 54 sur 72 · XI. DE LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

XI. DE LA MÉMOIRE

Je passerai au delà de ces puissances naturelles qui sont en moi pour m'élever comme par degrés vers celui qui m'a créé , et j'arriverai à ces larges campagnes et à ces vastes palais de ma mémoire où sont renfermés les trésors de ce nombre infini d'images qui y sont entrées par les portes de mes sens. C'est là que nous conservons aussi toutes nos pensées en y ajoutant ou diminuant, ou changeant quelque chose de ce que nous avons connu par les sens, et généralement tout ce qui y a été mis comme en dépôt et en réserve, et que l'oubli n'a point encore effacé et enseveli.

C'est là que je demande que l'on me tire de ce trésor ce que je désire; et soudain quelques-unes de ces espèces en sortent et se présentent à moi ; d'autres se font chercher plus longtemps et diffèrent davantage à venir, comme si on les lirait avec peine du fond de quelques replis cachés; d'autres sortent en foule; et bien que ce ne soit pas elles que je cherche ni que je demande, elles se produisent elles-mêmes, et semblent dire : N'est-ce point nous que vous cherchez? Mais je les repousse comme de la main de mon esprit , et les éloigne de ma mémoire jusqu'à ce que l'idée que je désire se découvre et sorte du lieu où elle était cachée pour se présenter à moi. Il y en a d'autres qui, sans sortir de leur série, -viennent avec facilité dans le même ordre que je les demande; et les premières, faisant place aux autres, se retirent pour revenir toutes les fois que je le voudrai; c'est ce qui arrive lorsque je récite par cœur quelque passage.

Dans ce même trésor de ma mémoire , je conserve distinctement et sans aucune confusion toutes les espèces , qui, selon leurs divers genres, y sont entrées, chacune

par la porte qui lui est propre , comme la lumière , toutes les couleurs et toutes les figures des corps par les yeux , tous les sons par les oreilles , toutes les odeurs par le nez, toutes les saveurs par la bouche; et par l'attouchement répandu dans tout le corps, tout ce qui est dur ou mou , chaud ou froid , doux ou rude, pesant ou léger, soit qu'il entre en nous , ou bien que nous le touchions. Ce grand réceptacle de la mémoire reçoit toutes ces espèces pour nous les représenter quand nous en avons besoin : chacune d'elles y entre par la porte qui lui est particulière, et la mémoire les conserve dans ses divers plis et replis , qui sont si secrets et si cachés, qu'aucune parole n'est capable de l'exprimer. Ce ne sont pas néanmoins les choses mêmes qui y entrent , mais seulement leurs images qui sont toujours prêtes à se représenter à notre esprit quand il veut s'en souvenir.

Qui pourrait dire de quelle sorte toutes ces images et toutes ces espèces ont été formées, encore que l'on remarque assez par quel sens elles ont été apportées et données en garde à la mémoire? Car lorsque je suis dans l'obscurité et dans le silence, je retire si je veux des couleurs de ma mémoire, et distingue le noir d'avec le blanc, et ainsi toutes les autres couleurs qu'il me plaît, sans que les sons se jettent à la traverse, ni me viennent troubler lorsque je considère ce que j'ai appris par la vue; et néanmoins ces sons sont aussi dans ma mémoire, et comme cachés dans d'autres replis ; puisque si je veux qu'ils se présentent à moi, ils se présentent aussitôt. Et d'autre part, encore que je ne remue pas la langue, et que je ne fasse aucune action de la gorge, je chante autant qu'il me plaît , sans que ces images des couleurs qui sont aussi dans ma mémoire viennent non plus se jeter à la traverse, ni m'interrompre lorsque j'en tire cet autre trésor qui y était entré par les oreilles. Et je me souviens en la même sorte quand il me plaît de toutes les autres choses qui m'ont été apportées par les autres

sens et placées dans ma mémoire; car, sans que je fasse aucun usage de l'odorat, je discerne la senteur des lis d'avec celle des violettes, et sans que je goûte ni que je touche rien, je préfère par mon souvenir le miel au vin cuit, et ce qui est poli à ce qui est rude. Tout ceci se passe en moi-même dans ce grand palais de ma mémoire.

C'est là que le ciel, la terre, la mer, et tout ce que j'ai pu y remarquer, s'offrent à moi aussitôt que je veux , hormis les choses que j'ai oubliées. C'est là que je me rencontre moi-même , et que je me représente le temps, le lieu, les autres circonstances de ce que j'ai fait, et les dispositions dans lesquelles j'étais lorsque j'accomplissais ces actions; c'est là que je conserve les images des choses que j'ai connues par expérience, et que j'ai crues sans les avoir éprouvées, par le rapport qu'elles avaient avec celles que j'ai éprouvées , et qu'en conférant toutes ces expériences passées les unes avec les autres, je forme des jugements de ce qui peut arriver et de l'espérance qu'on en doit avoir ; et comme si toutes ces choses m'étaient .pi^ésen tes, je dis en moi-même dans ce vaste espace de mon esprit rempli de tant d'images diverses : Je ferai ceci ou cela ; il en arrivera ceci ou cela; oh! si ceci ou cela pouvait arriver ! Que Dieu ne permette pas, s'il lui plaît, que ceci ou cela arrive! Et lorsque je parle de la sorte, les images de toutes les choses dont je fais mention s'offrent à moi dans ce riche trésor de ma mémoire, et je n'en pourrais du tout rien dire si elles n'étaient présentes.

Que cette puissance de ma mémoire est grande , mon Dieu ! Qu'elle est grande ! Ses plis et replis s'étendent à l'infini ; et qui est capable de les pénétrer jusqu'au fond? Néanmoins c'est une faculté de mon âme et qui appartient à ma nature. Je ne puis donc pas connaître ce que je suis ; et ainsi il paraît que notre esprit n'a pas assez d'étendue pour se comprendre soi-même; et cependant où peut être cette partie de lui-même qu'il ne comprend

pas ? N'esl-elle pas en lui et non hors de lui ? Pourquoi donc ne saurait-il la comprendre?

J'avoue que tout ceci me remplit d'admiration et d'étonnement. Les hommes admirent la hauteur des montagnes , l'agitation des flots de la mer, la vaste étendue de l'Océan, le cours des fleuves et le mouvement des astres : et ils ne pensent point à eux-mêmes , et n'admirent pas ce qui est si admirable, que lorsque j'ai parlé de toutes ces choses , je ne les voyais pas de mes yeux, et que néanmoins je n'en aurais pas parlé si je n'apercevais au dedans de moi dans ma mémoire, et dans une aussi grande étendue que si je les apercevais au dehors et réellement, les montagnes, les flots, les fleuves et les astres que j'ai vus , et l'Océan que je ne connais que par le rapport d'autrui. Et cependant lorsque j'ai vu ces choses, je ne les ai point comme enlevées avec les yeux pour les faire entrer en moi : et elles n'y sont point en effet, mais seulement leurs espèces et leurs images , et je sais par lequel de mes sens toutes ces impressions se sont produites dans mon esprit.

Il y a plus, cette vaste étendue de ma mémoire ne conserve pas seulement les espèces de toutes les choses dont je viens de parler, mais elle contient aussi tout ce que j'ai appris des sciences, et que je n'ai point encore oublié ; et elle le garde comme dans des lieux secrets et particuliers bien différents des lieux ordinaires où les corps sont renfermés : et elle ne conserve pas seulement les images de ces connaissances, mais les connaissances mêmes. Car tout ce que je sais de ces sciences, comme ce que c'est que la grammaire , ce que c'est que la logique , et combien il y a d'espèces de questions, est de telle sorte dans ma mémoire, qu'elle n'a pas laissé ces choses au dehors pour n'en recevoir que les images , et qu'elles ne se sont pas évanouies après s'être fait entendre ainsi que la voix, qui, après avoir frappé nos oreilles , laisse une trace et une marque de

soi , par laquelle, lors même qu'elle ne résonne plus, on s'en ressouvient comme si elle résonnait encore ; ou comme l'odeur qui, en passant et en se dissipant dans l'air , laisse une telle impression dans l'odorat , qu'il en porte dans la mémoire une image que nous y retrouvons toutes les fois que nous en rappelons le souvenir : ou comme la viande qui , encore qu'elle n'ait plus de saveur lorsqu'elle est dans notre estomac , semble en conserver dans notre mémoire : ou comme ce que nous touchons , qui bien qu'ensuite éloigné de nous , ne laisse pas de se représenter à notre mémoire. Car toutes ces choses n'entrent pas en elle , mais elle en reçoit seulement les images avec une incroyable promptitude , et les place comme dans des cellules avec un ordre admirable, d'où, par une manière qui n'est pas moins merveilleuse , nous les retirons en nous les rappelant.

Lorsque j'entends dire que l'on peut proposer sur chaque chose trois sortes de questions; savoir si elle est, ce qu'elle est, et quelle elle est , je retiens dans ma mémoire les images des sons qui ont formé ces paroles ; et je sais qu'après avoir passé dans l'air avec bruit, ils se sont évanouis. Mais je n'ai connu par aucun de mes sens les .choses que ces sons signifient, ni ne les ai jamais vues ailleurs que dans mon esprit; et ce ne sont point leurs images, mais elles-mêmes que j'ai reçues et enfermées dans ma mémoire afin de les y conserver. Qu'elles disent si elles le peuvent , de quelle sorte elles y sont donc venues. Car bien que je parcoure toutes les portes de mon corps, je n'en saurais trouver une seule par où ces choses soient entrées.

Mes yeux me disent : Si ces choses sont colorées, nous vous en avons fait le rapport. Mes oreilles me disent ; Si elles ont rendu quelque son , c'est nous qui vous les avons fait connaître. Mon nez me dit : Si elles ont eu de l'odeur, je leur ai servi de passage. Mon palais me dit : Si elles n'ont

point de saveur, ne m'interrogez pas. Et mes mains me disent : Si elles ne sont point corporelles, nous ne les avons pas touchées ; et ainsi nous n'avons eu garde de vous les indiquer. D'où donc et par où sont-elles entrées dans ma mémoire? Certes je ne sais. Car lorsque je les ai apprises, je ne m'en suis pas rapporté à l'esprit d'un autre , mais je les ai remarquées dans le mien propre , et j'ai connu qu'elles étaient vraies , et je les lui ai données comme en dépôt pour me les garder, et me les rendre toutes les fois que je le voudrais. Elles étaient donc en moi avant même que je les eusse apprises; mais ce n'était sans doute pas dans ma mémoire qu'elles étaient. Comment donc et pourquoi les ai-je reconnues lorsqu'on me les a dites, et ai-je répondu : « Cela est ainsi : ce que vous dites est véritable; » sinon parce qu'elles étaient déjà dans ma mémoire, mais si reculées et si à l'écart, ainsi que dans des antres profonds, que si quelqu'un ne m'eût averti de les en tirer, je n'y aurais peut-être jamais pensé?

Ainsi , apprendre les sciences dont nous n'avons pas reçu les images par les sens, mais que nous considérons dans notre esprit sans aucune image comme elles sont en elles-mêmes, n'est autre chose que rassembler par. notre pensée les choses qui étaient éparses deçà et delà sans aucun ordre dans notre mémoire, et faire en sorte, en les bien considérant, qu'au lieu qu'elles y étaient cachées et comme égarées et négligées, elles soient toujours prêles à se présenter à nous sans peine, lorsque nous voudrons tant soit peu y appliquer notre esprit.

Et combien ma mémoire conserve-t-elle de choses semblables qui sont déjà toutes trouvées et prêtes à s'offrir à moi à chaque moment, ce que l'on appelle avoir appris quelque science ! Que je demeure durant un temps considérable sans les repasser dans mon esprit , elles s'écoulent et s'enfoncent de nouveau de telle sorte dans les re-

plis les plus profonds et les plus cachés de ma mémoire , qu'il faut que je les en tire encore par une nouvelle méditation, comme si je ne les en avais jamais tirées, et qu'éparses çà et là, je les rassemble dans ce même lieu, puisqu'elles n'ont point d'autre demeure , afin de les pouvoir connaître. C'est pourquoi, dans la langue latine, le mot qui signifie penser ne veut dire autre chose dans son origine que rassembler, quoique étant devenu propre aux actions de l'esprit, il ne serve plus à marquer toute sorte de rassemblement , pour parler ainsi , mais celui-là seul qui se fait par la pensée.

La mémoire contient aussi les raisons et les règles innombrables des nombres et des dimensions que l'arithmétique et la géométrie nous enseignent , encore qu'elle n'en ait reçu aucune par l'opération des sens corporels , puisqu'elles n'ont ni couleur, ni son, ni odeur, ni saveur, ni rien qui puisse être touché. J'ai bien entendu le son des paroles qui les signifient lorsqu'on en a parlé ; mais ce son et ces connaissances sont deux choses toutes différentes. Car ces paroles ont un autre son lorsqu'elles sont grecqifes que lorsqu'elles sont latines ; au lieu que ces règles et ces raisons des mathématiques ne sont ni grecques, ni latines, ni d'aucune langue.

J'ai vu des lignes tirées par d'excellents maîtres qui étaient si délicates que les fils des toiles d'araignées ne le sont pas davantage ; mais ces autres lignes que je forme dans mon esprit diffèrent complètement de celles-ci et ne sont nullement des images de celles qui sont sensibles à nos yeux. Et celui-là les connaît et les comprend qui sans avoir nulle pensée d'aucun corps les connaît intérieurement en se les représentant dans son esprit. J'ai aussi aperçu par tous mes sens corporels le nombre des choses que nous comptons ; mais ces autres nombres dont nous nous servons pour compter sont d'une bien autre nature et ne sont pas lo.i images des nombres sensibles,

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mais beaucoup plus excellents <[u'eux. Que si celui qui ne les comprend pas se moque de moi , comme si ce que j'en dis n'était que des rêveries, j'aurai pitié de son ignorance qui le porte à se moquer de ce qu'il ne connaît pas.

J'ai toutes ces choses dans ma mémoire, et je n'ai pas oublié la manière dont je les ai apprises, non plus que tant de mauvais raisonnements que j'ai entendu faire à rencontre, lesquels encore qu'ils soient faux, il ne laisse pas néanmoins d'être vrai que je m'en souviens, et je me rappelle aussi que j'ai su discerner dans ces discussions la vérité d'avec le mensonge.

Je m'aperçois bien, en outre, qu'il y a une différence entre ce discernement du vrai d'avec le faux, tel que je le puis faire maintenant, et le souvenir de l'avoir fait fort souvent en repassant souvent ces choses dans mon esprit. Ainsi je me souviens de les avoir souvent comprises'. Et si je les comprends k cette heure, je mettrai encore cette claire notionc omme en garde et comme en dépôt dans ma mémoire , afin de me pouvoir souvenir ensuite de l'avoir eue maintenant. Je me souviens donc de m'être souvenu , tout de même que si je me ressouviens dans quelque temps des choses dont j'ai pu maintenant me souvenir, ce sera par le secours et par la puissance de ma mémoire que je m'en ressouviendrai.

Ma mémoire conserve aussi les diverses passions de mon esprit, non pas en la même manière qu'elles sont en lui lorsqu'il les ressent, mais en une autre manière fort différente et conforme au pouvoir qu'elle a de conserver les images et les espèces des choses. Car je me souviens, sans être gai, d'avoir été dans la joie; sans être triste, d'avoir été dans la tristesse ; sans être touché de crainte, d'avoir été dans la crainte, et sans rien désirer, d'avoir eu des désirs très-violents. Et au contraire il arrive ([uelquefois qiie je me souviens avec joie d'avoir été Irista, et avec tristesse d'avoir été dans la joie.

Il n'y a pas néanmoins tant de raison de s'étonner que l'âme se souvienne avec joie des peines que le corps a souffertes avec douleur, puisque l'âme et le corps sont deux choses différentes. Mais il y a sujet d'admirer que la mémoire étant une même chose que l'esprit , l'esprit soit gai lorsqu'il se souvient de sa tristesse passée, et que la mémoire ne soit pas triste, encore qu'elle conserve le souvenir de cette tristesse. Or il paraît que la mémoire est une même chose que l'esprit, puisque lorsque nous commandons à quelqu'un d'apprendre quelque chose par eœur, nous lui disons : Faites en sorte de mettre cela dans votre esprit; et quand nous oublions quelque chose, nous disons : Je ne l'avais pas dans l'esprit, cela s'est effacé de mon esprit ; donnant ainsi à notre mémoire le nom d'esprit.

Puisqu'il en est ainsi, d'où vient donc que lorsque je me souviens avec joie de ma tristesse passée, la joie est dans mon esprit et la tristesse dans ma mémoire ; et que l'esprit se réjouissant delà joie qui est en lui, la mémoire ne s'attriste 'pas de la tristesse qui est en elle ? Est-ce que la mémoire n'est pas une partie et l'une des puissances de l'esprit? Mais qui oserait soutenir une telle erreur? Il faut dire par conséquent que la mémoire est comme l'estomac de l'esprit et que la joie et la tristesse ressemblent à des viandes douces ou amères , qui , lorsqu'elles passent dans la mémoire , y sont comme les viandes dans l'estomac, où elles peuvent bien demeurer, mais sans avoir aucune saveur. J'avoue qu'il serait ridicule d'établir une entière ressemblance entre ces deux choses, mais elles ne sont pas non plus entièrement dissemblables.

Or, quand je dis qu'il y a quatre passions de l'âme, le désir, la joie, la crainte et la tristesse, c'est de ma mémoire que je tire cette connaissance ; et lorsque je discours sur ce sujet, soit en divisant les passions selon leurs diverses espèces ou en les définissant selon leur genre et

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leurs différences, c'est de ce même trésor que je tire tout ce que j'en dis sans toutefois qu'en discourant de ces passions par le souvenir que m'en fournit ma mémoire, je sois troublé par le trouble qu'elles apportent dans l'âme. Et il est hors de doute que je n'aurais pu par mon souvenir les tirer ainsi de ma mémoire si elles n'y eussent été avant que je les en eusse tirées.

N'est-ce point que, comme les animaux en ruminant font revenir de leur estomac à leur bouche la nourriture qu'ils ont prise, nous ramenons de la même sorte par notre souvenir les choses qui sont dans notre mémoire? Mais si cela est , d'où vient que celui qui en discourt et par conséquent qui s'en souvient ne ressent dans sa pensée, qui semble être en cette rencontre comme la bouche de son âme, ni la douceur de la joie, ni l'amertume de la tristesse ? Est-ce que l'âme est en cela différente du corps , la comparaison que l'on fait de l'un avec l'autre ne pouvant pas convenir en tout? Car qui pourrait se résoudre à parler de semblables sujets, si toutes les fois que nous proférons ces mots de tristesse et de crainte nous étions nécessairement obligés de nous attrister et de craindre ? Nous n'en parlerions pas néanmoins si la tristesse et la crainte n'étaient dans noire mémoire et si nous n'y trouvions non-seulement les images que le son de ces mots y a imprimées par le moyen de nos sens, mais aussi les notions des choses mêmes qui n'y sont point entrées par les portes de ces sens corporels , mais que notre esprit par l'expérience qu'il a tirée de ses propres passions a confiées à notre mémoire, ou que notre mémoire a retenues par elle-même sans qu'elles lui aient été cunfiées.

Qui pourrait dire, d'autre part, que cette impression qui se produit dans la mémoire s'y produise par les images des choses , ou sans aucune image ? Car lorsque je nomme une pierre, ou que je nomme le soleil, il n'est pas douteux que leurs images sont aussi présentes h ma mé-

moire, encore que les choses qu'elles me représentent soient éloignées de mes sens. Je nomme la douleur du corps sans que cette douleur soit présente, puisque je ne ressens aucune douleur ; et néanmoins si son image n'était pas présente à ma mémoire, je ne saurais ce que je dirais , et je ne pourrais dans mes discours distinguer la douleur d'avec le plaisir. Je nomme la santé du corps lorsque je suis sain : et il est certain qu'alors la chose même dont je parle se trouve présente : et toutefois si son image n'était point dans ma mémoire, je ne pourrais nullement me souvenir de ce que signifie ce mot de santé; et quand on le profère devant des malades ils ne sauraientpas non plus ce qu'il signifie, si, par la puissance de la mémoire, ils n'avaient gravé dans leur esprit cette même image de la santé , bien qu'ils soient alors privés de la santé. Je nomme les nombres dont nous nous servons pour compter : et aussitôt, non pas leurs images, mais eux-mêmes se trouvent présents dans ma mémoire. Je nomme l'image du soleil : et elle est dans ma mémoire, puisque ce n'est pas l'image de l'image, mais l'image même, laquelle se représente à moi aussitôt que je m'en souviens. Je nomme la mémoire et je connais ce que je nomme : mais où le connais-je sinon dans ma propre mémoire ? Et comment ma mémoire est-elle présente à soi-même sinon par soi-même, et non pas seulement par son image ?

Mais lorsque je prononce le mot d'oubli, etque je connais aussi ce que je nomme, comment le pourrais-je connaître si je ne m'en souvenais ? Je ne dis pas si je ne me souvenais du son de ce mot, mais de la chose qu'il signifie, et que je ne pourrais oublier, sans devenir incapable de comprendre le sens de cette parole. Ainsi lorsque je me souviens de la mémoire, elle se présente aussitôt à moi par ellemême : et lorsque je me souviens de l'oubli, et l'oubli et la mémoire se présentent aussitôt à moi, la mémoire qui

fait que je me souviens et l'oubli qui fait que je ne me souviens pas de quelque chose.

Mais qu'est-ce que l'oubli ? Est-ce autre chose qu'un manquement de mémoire ? Comment donc se présentet-ilpourme faire souvenir de lui, puisque sa nature est de faire que je ne me souvienne point lorsqu'il est présent? Que si c'est par la mémoire que nous retenons les choses dont nous nous ressouvenons, et que nous ne puissions, lorsque nous entendons proférer le mot d'oubli, connaître ce que ce mot signifie si nous ne nous souvenons de l'oubli; il s'ensuit que l'oubli se conserve dans la mémoire , et qu'ainsi la présence de ce qui fait que nous oublions , nous est quelquefois nécessaire pour nous empêcher d'oublier. Et ne peut-on pas inférer de là que, lorsque nous nous souvenons de l'oubli , il n'est pas lui-même dans notre mémoire, mais seulement par son espèce et par son image, puisque s'il y était par lui-même il ferait que nous l'oublierions au lieu de nous en souvenir?

Qui est donc celui qui sera capable de pénétrer et de comprendre en quelle sorte cela se passe ? J'avoue , Seigneur, que j'y trouve une extrême difficulté; et c'est dans l'étude de moi-même que je la trouve. Je suis devenu à moi-même une terre ingrate , que l'on s'emploie inutilement à cultiver avec beaucoup de travail et de sueur. Car je ne m'efforce point maintenant de découvrir quelle est l'étendue des plaines du ciel. Je ne mesure point les distances qui se rencontrent entre les astres; et je ne recherche point comment la terre est équilibrée. Il n'y a pas sujet de s'étonner si tout ce que je ne suis pas se trouve être éloigné de moi : mais c'est moi-même qui me souviens des choses dont je me souviens : c'est moimême, puisque c'est mon esprit qui s'en souvient ; et qui, peut être plus proche de moi que moi-même ? Je ne comprends pas toutefois quelle est la puissance de ma mémoire encore que sans elle je ne pusse me nommer moi-même.

Que puis-je donc dire, étant assuré comme je le suis, que je me souviens de mon oubli ? Dirai-je que ce dont je me souviens ne réside pas dans ma mémoire? Ou bien dirai-je qu'il est nécessaire que l'oubli soit dans ma mémoire pour m'empêcher d'oublier î L'une ou l'autre assertion ne serait-elle pas très-ridicule? Gomment aussi pourrais-je dire que lorsque je me souviens de l'oubli, c'est l'image de cet oubli, et non pas l'oubli même, qui est conservée dans ma mémoire ? Comment le pourrais-je dire, puisque lorsque l'image de quelque objet s'imprime dans notre mémoire, il est nécessaire que l'objet même nous soit présent, afin que cette image s'y imprime. Car c'est .ainsi que je me souviens de Carthage et de tous les autres lieux QÙ j'ai été. C'est ainsi que je me souviens des visages de toutes les personnes que j'ai vue^ , et de tout ce que mes autres gens m'ont rapporté ; et c'est ^insi que je me souviens de la santé et de la maladie que j'ai éprouvées dans mon corps. Quand toutes ces choses m'étaient présentes, ma mémoire en a conçu des images que je pusse considérer et repasser dans mon esprit, lorsque je voudrais me ressouvenir de ces objets dans leur éloignement et dans leur absence.

Que si c'est par son image et non par lui-même que l'oubli se conserve dans ma mémoire, il fallait donc qu'il fût présent afin que ma mémoire pût concevoir cette image : or, de quelle sqrte l'oubli étant présent , gravaitil cette image dans ma mémoire, puisqu'il efface par. sa présence les choses mêmes qu'il trouve déjà imprimées dans notre mémoire ? Toutefois, bien qu'il soit très-difficile de comprendre et d'expliquer de quelle manière cela arrive, je suis très-assuré que je me souviens de mon oubli , quoique ce soit lui qui efface les images des choses dont nous nous ressouvenons.

Mon <Dieu , cette puissance de la mémoire est prodigieuse , et je ne puis assez admirer sa profonde multipli-

cité qui s'éiend jusqu'k l'infini. Or, celte mémoire n'est autre chose que l'esprit; et je suis moi-même cet esprit. Que suis-je donc, ô mon Dieu ? Qui suis-je, moi qui vous parle , sinon une nature qui épouvante ceux qui la considèrent attentivement dans l'incroyable variété de ses opérations et dans la vaste étendue de ses puissances?

Voilà que je me promène dans les campagnes de ma mémoire , dans ces antres , pour parler ainsi , et ces cavernes innombrables qui sont pleines d'un nombre infini d'infinis genres de choses, soit qu'elle les conserve par leurs espèces, comme il arrive en tout ce qui regarde les corps , ou par leur présence , comme en ce qui est des arts, ou par je ne sais quelles marques, comme en ce qui est des affections de l'âme que la mémoire retient lors même que l'esprit ne les souffre plus , quoique tout ce qui est dans la mémoire soit dans l'esprit. Je me promène, dis-je; et je vole en quelque sorte avec la pensée par toutes ces choses, que je pénètre autant que je puis, en les considérant tantôt d'une manière et tantôt d'une autre , sans pouvoir jamais y trouver aucune fin, tant est grande la puissance de la mémoire, et tant est grande la puissance delavie dans un homme vivant, quoique mortel. Mon Dieu, qui êtes ma véritable vie, que ferai-je donc? Je passerai aussi au delà de cette puissance qui est en moi, et que l'on nomme mémoire, et j'irai plus outre, afin d'arriver jusqu'à vous, qui êtes cette agréable lumière après laquelle mon âme soupire. Que me répondez-vous à cela. Seigneur? Je monterai donc plus haut que mon esprit pour aller à vous, qui êtes si élevé au-dessus de moi, et je passerai au delà de cette puissance qui est en moi, et que l'on appelle mémoire , afin d'atteindre jusqu'à vous autant qu'on y peut atteindre , et de m'unir à vous autant que l'on s'y peut unir; car les animaux et les oiseaux ont aussi de la mémoire, puisque autrement ils ne pourraient retrouver ni leurs tanières, ni leurs nids, ni s'accoutumer à plusieurs autres objets auxquels iU

LES PÈRES ET LA PHILOSOPHIE, iÔS

s'accoutument, n'étant pas possible qu'ils s'y accoutumassent si ce n'était par le moyen de la mémoire.

Je veux donc passer au delà de cette puissance de l'âme, afin d'arriver jusqu'à celui qui m'a rendu différent des bêtes, et qui , par l'intelligence qu'il m'a donnée, m'a élevé au-dessus des oiseaux du ciel. Je passerai au delà de ma mémoire; mais où vous trouverai-je, ô ineffable douceur, dont rien ne nous peut ravir la possession? Où vous trouverai-je ?

Si je vous trouve, mon Dieu, hors de ma mémoire, il faut donc que je vous aie oublié. Et comment vous puis-je trouver si je ne me souviens pas de vous? Cette femme de l'Évangile qui avait perdu une drachme, alluma une lampe pour la chercher; et elle ne l'aurait pas trouvée si elle ne s'en fût pas souvenue ; car comment après l'avoir retrouvée eût-elle su que ce l'était si elle en eût perdu la mémoire ? Je me souviens d'avoir cherché plusieurs choses que j'avais perdues et de les avoir retrouvées. Mais comment ai"je pu savoir que je- les avais retrouvées, sinon parce que quand j'en cherchais quelqu'une , et que l'on me disait : est-ce cela? où est-ce ceci? je répondais toujours : ce ne l'est pas , jusqu'à ce que Fort me présentât ce que je cherchais. De sorte qu'il est visible, que si je n'en eusse conservé le souvenir, on me l'aurait en vain présenté, puisque je ne l'aurais pas retrouvé pour cela, parce que je ne l'aurais pas reconnu. Et c'est ce qui arrive toujours de la sorte quand nous cherchons un objel, que nous avons perdu, et que nous le retrouvons.

Cela néanmoins ne paraît pas si étrange à l'endroit des choses qui s'éloignent de notre vue sans s'éloigner de notre mémoire , comme il arrive en ce qui est des corps visibles, parce qu'alors nous en conservons l'image au dedans de nous , et la cherchons jusqu'à ce que nous la revoyions; et quand nous l'avons trouvée, nous la reconnaissons au moyen de cette image que nous en

avions conservée en notre mémoire ; car nous ne disons point avoir trouvé ce que nous avions perdu , si nous ne le reconnaissons; et nous ne saurions le reconnaître, si nous ne nous en souvenons. Par conséquent, ce qui était perdu à l'égard de nos yeux , s'était conservé dans notre mémoire.

Mais lorsque la mémoire même perd quelque chose , comme il arrive quand nous l'oublions et que nous le cherchons pour nous en ressouvenir ; où le cherchons-nous, sinon dans notre mémoire ? Et lorsque notre mémoire nous offre une autre chose, nous la rejetons jusqu'à ce qu'elle nous présente ce que nous cherchons ; et quand elle nous le présente, nous disons : voilà ce que je cherchais; ce que nous ne dirions pas si nous ne le reconnaissions; et nous ne le reconnaîtrions pas si nous ne nous en souvenions. Nous l'avions oublié néanmoins, mais non pas entièrement; et nous nous servions du souvenir que nous en avions en partie , pour chercher l'autre partie que nous avions oubliée , parce que notre mémoire sentait bien qu'elle ne se représentait pas toutes les choses qu'elle avait accoutumé de se représenter en même temps , et qu'ayant en quelque sorte la même peine qu'un homme qui, voulant marcher, ne peut remuer qu'une de ses jambes, elle faisait tous ses efforts pour retrouver ce qui lui manquait.

Ainsi, lorsque nous voyons de nos yeux, ou que nous nous représentons dans notre esprit une personne qui nous est connue , s'il arrive que nous ayons oublié son nom , et que nous le cherchions , nous rejetons tous les autres noms qui n'ont aucune liaison avec l'idée de cette personne, parce qu'ils ne se présentent point ordinairement avec elle; et nous ne sommes point contents jusqu'à ce que nous ayons retrouvé celui dont l'image accompagnait habituellement dans notre esprit le souvenir de cette personne. Mais d'où ce nom peut-il venir pour

s'offrir à nous, sinon de notre mémoire, puisque lors même que nous le reconnaissons quand quelqu'un nous en a averti , il ne saurait procéder que d'elle ? Car nous ne le reconnaissons pas comme nouveau ; mais notre souvenir fait que nous demeurons d'accord que c'est le nom que nous cherchions ; au lieu qu'on nous en avertirait inutilement s'il était complètement effacé de notre mémoire. Ainsi nous ne pouvons pas dire avoir entièrement oublié ce que nous nous souvenons d'avoir oublié ; et nous ne pourrions pas chercher ce que nous aurions perdu , si nous l'avions de tout point oublié.

Mais vous , Seigneur, en quel lieu de ma mémoire demeurez-vous ? En quel lieu y avez-vous établi votre séjour? Quel logement y avez-vous bâti pour vous recevoir ? Quel sanctuaire vous y êtes-vous consacré? Je ne puis douter que vous ne favorisiez ma mémoire de votre présence , mais la difficulté est de comprendre en quelle partie de ma mémoire vous demeurez. Car lorsque je me suis souvenu de vous, j'ai passé au delà de toutes ces puissances qui nous sont communes avec les bêtes, parce que je ne vous trouvais point parmi les images des choses qui sont corporelles. Je suis allé de là jusque dans cette puissance de ma mémoire à qui je donne en garde toutes les affections de mon esprit, et je ne vous y ai pas trouvé davantage. Je suis entré jusque dans le lieu que mon esprit occupe aussi dans ma mémoire, car l'esprit se souvient aussi de soi-même, et je ne vous y ai point non plus trouvé, parce que comme vous n'êtes point une image corporelle, ni une passion de l'esprit, telles que sont la joie, la tristesse, le désir, la crainte, le souvenir, l'oubli, et toutes les autres choses semblables ; vous n'êtes pas non plus mon esprit, puisque étant Dieu vous êtes le Seigneur et le maître de mon esprit.

Toutes ces choses sont sujettes au changement; mais vous, parce que vous êtes immuable, vous demeurez tou-

jours élevé au-dessus de toutes choses , et daignez vous abaisser jusqu'à demeurer dans ma mémoire depuis que je vous ai connu. Mais pourquoi m'arrêtai-je à chercher en quel lieu de ma mémoire vous demeurez, comme s'il y avait des lieux en elle? Il me suffit de savoir que vous y demeurez, puisque je me souviens de vous depuis le temps où j'ai commencé à vous connaître, et que c'est dans ma mémoire que je vous trouve toutes les fois que je me souviens de vous.

(Saint Augustin. Confessions, liv. X. chap.viii-xix, \xv.')

T.F.S Pf:RE^ ET LA PHILOSOPHIE. ;02

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