XXVI. DE L'ACCORD DE LA RAISON ET DE LA FOI
AUGUSTlJï A COSSENTIUS.
Augustin à son très-cher et très-honoré frère en Jésus- Christ, Consentius, salut dans le même Jésus-Christ.
L'esprit qui éclate dans vos écrits m'a été un grand sujet de joie, et c'est pourquoi je vous ai prié de venir auprès de nous. Car, quoique vous ne soyez pas éloigné, j'aurais été bien aise que vous eussiez lu ici, plutôt qu'ailleurs, quelques-uns de mes ouvrages que j'ai crus nécessaires à votre instruction , afin que s'il se trouvait quelque chose que vous eussiez de la peine à entendre, vous pussiez m'en demander l'explication , et qu'avec le secours de ce qu'il plairait à Dieu de me rendre capable de vous dire, et qu'il vous ferait la grâce de concevoir dans les entretiens que nous aurions ensemble, vous corrigeassiez vous-même dans vos livres ce qui vous paraîtrait en avoir besoin. Vous avez en etfet une facilité à vous exprimer qui vous rend très-capable de bien faire entendre vos sentiments , et vous méritez , par ce qu'on découvre en vous de vertu et d'humilité, de n'en avoir que de justes et de conformes à la vérité. Je persiste donc dans le même avis que je vous ai déjà donné, et auquel il me semble que vous ne devez point hésiter à vous rendre, qui est qu'en lisant où vous êtes ce que vous avez d« mes ouvrages, vous marquiez les endroits qui vous semblent obscurs, et que vous me les apportiez ici, pour avoir des éclaircissements sur les passages que vous aurez notés. Ainsi je vous exhorte à faire ce que vous n'avez point encore fait, et à quoi vous pourriez avoir quelque répugnance si vous l'aviez entrepris et que vous y eussiez trouvé de ma part quelque dif-
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ficulté. Je vous avais encore mandé, sur ce que vous vous plaigniez que dans les copies que vous avez de quelquesuns de mes ouvrages , il y a une infinité de fautes qui vous lassent, que vous n'aviez qu'à recourir aux copies que j'ai ici, que vous trouveriez plus correctes.
Quant à ce que vous souhaitez que j'emploie tout ce que je puis avoir de doctrine et de sagacité à discuter la question de la Trinité, c'est-à-dire la question de l'unité de Dieu et de la distinction des personnes , « afin que les nuages de votre esprit étant dissipés par les clartés du mien , pour me servir de vos expressions , vous puissiez contempler, à la faveur de cette lumière, ce que vous n'avez pu comprendre jusqu'ici ; « voyez si ce que vous me demandez là s'accorde avec ce que vous établissez dans la même lettre, comme une maxime constante, que c'est par la foi plutôt que par le raisonnement qu'on peut atteindre à la vérité? En effet, dites-vous, si l'on ne parvenait à la foi de l'Église que par les raisonnements, et non point par une humble et pieuse crédulité , le bonheur éternel ne serait que pour les orateurs et les philosophes. Mais, comme celui qui a choisi ce qu'il y a de plus faible dans le monde pour confondre tout ce qu'il y a de plus fort , a jugé à propos de faire de la folie de la prédication l'instrument du salut de ceux qui croiraient, il vaut mieux suivre avec soumission l'autorité des saints que de s'attacher à demander raison des choses de Dieu. Jugez donc par ce principe si , dans une matière comme celle-ci , où se trouve le principal point de notre foi , il ne vaut pas mieux se contenter de suivre l'autorité des saints , que de vouloir que je tâche, à force d'arguments, de vous en donner l'intelligence. Car, quand je me mettrais en devoir de vous élever en quelque sorte jusqu'à l'intelligence de ce mystère (ce dont je serais incapable à moins que Dieu ne vous éclairât intérieurement), que ferais- je autre chose que vous rendre raison de ce que la foi nous enseigne sur ce sujet? Si donc vous pensez pouvoir recourir à moi, ou
à quelque autre docteur, afin de comprendre ce que vous croyez, corrigez votre principe, non jusqu'à rejeter la voie de la foi, mais au moins jusqu'à reconnaître que ce que la foi nous oblige à croire peut être pénétré par la lumière de la raison.
Dieu nous garde en effet de penser qu'il haïsse en nous cette faculté excellente par laquelle il nous a élevés audessus des autres animaux. A Dieu ne plaise que la soumission où nous sommes sur tout ce qui a rapport à la foi nous empêche de chercher à nous rendre compte de ce que nous croyons, puisque nous ne pourrions pas même croire , si nous n'étions capables de raison. Que si, en de certaines' choses qui font partie de la doctrine du salut, et que nous ne sommes pas encore capables de concevoir par la raison , quoique nous le puissions devenir un jour, nous disons qu'il faut que la foi précède , afin qu'elle purifie le cœur et le rende capable de soutenir le grand jour de la raison, c'est la raison même qui le déclare. Aussi est-ce la raison même qui parle par la bouche du Prophète, quand il dit : u Si vous ne croyez , vous ne comprendrez pas; » par où il distingue ces deux choses, nous conseillant de commencer par croire , afin de pouvoir comprendre ce que nous croirons. Ainsi, c'est la raison qui veut que la loi marche devant; et si le précepte que donne le Prophète n'était pas selon la raison , il faudrait qu'il fût contre la raison, ce que Dieu nous préserve de supposer.
Que si c'est la raison même qui exige que, sur des sujets importants et que nous ne sommes pas encore capables de concevoir, la foi précède la raison, évidemment la raison même qui nous le persuade précède la foi.
C'est pour cela que l'apôtre saint Pierre veut que nous soyons toujours prêts à répondre de notre foi et de notre espérance à quiconque nous en demandera compte. Si donc un infidèle me demande compte de ma foi et de mon espérance, et que je voie qu'il est incapable de comprendre jusqu'à ce qu'il croie, ce sera en lui disant cela
même que je lui rendrai compte, afin de lui faire entendre, s'il est possible, qu'il est contre la raison et contre l'ordre de demander raison de ce qu'on ne saurait comprendre qu'on ne le croie.
Que si c'est un fidèle qui demande compte de ce qu'il croit déjà et qui voudrait le comprendre, il faut considérer quelle est sa capacité et y proportionner les explications qu'on lui proposera de ce qu'il croit, et par où on tâchera de lui ouvrir l'intelligence , ce que l'on obtiendra plus ou moins selon que. sa capacité sera plus ou moins grande. Mais il importe qu'il se tienne toujours dans la voie de la foi en attendant qu'il puisse atteindre à la perfection et à la plénitude de la connaissance. C'est ce que l'Apôtre recommande quand il dit : « Si vous avez quelque sentiment qui ne soit pas tel qu'il doit être , Dieu vous éclairera et vous fera connaître la vérité, pourvu que nous nous tenions fermes dans les choses où nous sommes déjà parvenus. » Or, nous sommes déjà parvenus à la voie de la foi si nous sommes fidèles ; et pourvu que nous ne nous en écartions point, non -seulement nous arriverons au plus haut degré de l'intelligence des choses incorporelles et immuables, autant qu'on en peut jouir en cette vie, mais nous parviendrons infailliblement à les contempler et k les voir face à face, comme dit le grand apôtre. Car il se rencontre des hommes , et des moins éclairés , qui , marchant avec persévérance dans la voie de la foi , s'élèvent jusqu'à cette contemplation béatifique; et il y en a d'autres au contraire d'un génie supérieur et qui conçoivent déjà en quelque sorte ce que c'est qu'une nature invisible, immuable et incorporelle, mais qui , ne voulant pas se tenir dans le chemin de cette infinie béatitude, parce que Jésus-Christ, qui en est la voie, leur paraît une folie, ne sauraient élever leur intelligence jusqu'à ce divin sanctuaire de la paix , quoique leur esprit aperçoive quelquesuns des rayons qui s'en échappent et s'épanchent jusque sur les cœurs les plus éloignés.
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Or, il y a des choses que nous ne croyons point quand on nous les dit et que nous ne laissons pas de trouver vraies quand on nous les explique , quoique auparavant elles nous parussent incroyables. Aussi les infidèles ne refusent-ils de croire les miracles de la toute-puissance de Dieu que parce qu'ils n'en voient point les causes. Car il y a des choses dont on ne saurait rendre raison , mais qui ne laissent pas d'avoir leur raison, puisqu'il n'y a rien dans la nature que Dieu n'ait fait avec raison. Mais il est à propos que les raisons de quelques-unes des merveilles de Dieu ne se voient pas aisément ; autrement elles perdraient tout leur prix à l'égard de certains esprits dégoûtés , sur qui les choses ne produisent impression qu'autant que l'admiration les pique. Car beaucoup d'hommes sont plus touchés des moindres phénomènes qui les jettent dans l'admiration que des plus grands prodiges dont ils connaîtraient la cause. De là vient que dans les théâtres un danseur de corde attire plus l'attention que la musique, quoiqu'on ne voie dans les exercices du jongleur que des tours de force surprenants, au lieu qu'un harmonieux concert donne par lui-même un plaisir qui charme et qui attache. Il faut donc à ces sortes d'esprits des miracles visibles pour les porter à la foi des choses invisibles et les mettre au point qu'étant peu à peu purifiés par le feu de la charité et familiarisés , en quelque sorte, avec la vérité, ils cessent d'admirer ce qu'ils admiraient auparavant.
Tout ce qui précède ne tend qu'à vous faire désirer d'arriver à l'intelligence, dont l'âme devient capable par la foi et à quoi la vraie raison conduit. Je dis la vraie raison^ parce qu'il y a défausses raisons, comme celles qui ont conduit quelques-uns à croire que dans la Trinité, qui est le Dieu que nous adorons, le Fils n'est pas coéternel au Père, ou qu'il est d'une autre substance, ou que le Saint-Esprit est dissemblable en quelque chose et par conséquent inférieur au Père, ou que le Père et le Fils sont bien d'une même
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substance , mais non pas le Saint-Esprit. C'est par des raisons qu'on persuade ces erreurs ; mais par des raisons qu'il faut rejeter ou détester, non parce qu'elles sont raisons, mais parce qu'elles sont fausses; car si elles étaient vraies, elles ne conduiraient pas à l'erreur. De la même manière donc que de ce qu'il y a de faux discours il ne s'ensuit pas qu'il faille rejeter toutes sortes de discours, ainsi de ce qu'il y a de fausses raisons il ne s'ensuit pas que nous devions rejeter toutes sortes de raisons.
On en peut dire autant de la sagesse, et il ne faut pas repousser la véritable sous prétexte qu'il y en a une fausse. Et la fausse sagesse est celle qui regarde comme une folie Jésus-Christ crucifié, quoiqu'il soit la puissance et la sagesse de Dieu ; c'est celle aussi à laquelle Dieu a opposé la folie de la prédication, qui est le moyen par où il lui a plu de sauver ceux qui croiraient : « Car ce qui vient de Dieu et qui paraît une folie est plus sage que toute la sagesse des hommes. »
Voilà ce qu'on n'a pu persuader à quelques-uns d'entre les philosophes et les orateurs, parce qu'ils suivaient une voie qui n'avait que l'apparence de la vérité et qui ne servait qu'à les tromper et k leur donner moyen de tromper les autres. Mais il y en a eu aussi à qui on l'a persuadé , et Jésus-Christ crucifié n'est pour ceux-là ni un scandale, ni une folie, parce qu'ils sont de ce nombre élu d'entre les Juifs et les Gentils , pour qui Jésus-Christ est la force et la sagesse de Dieu. Or, une sainte humilité a fait avouer à tout ce qu'il y a eu d'orateurs même et de philosophes parmi ceux que la grâce a conduits dans cette voie , qui n'est autre que Jésus- Christ crucifié, et qu'elle a rendus capables d'en connaître la droiture et la vérité; une sainte humilité , dis-je , leur a fait avouer que des pécheurs, qui les y ont précédés, y ont marché d'un pas bien plus ferme qu'eux, les surpassant nonseulement par la force de leur foi , mais par la clarté et la hauteur de leur intelligence. Car ayant vu que Dieu
avait choisi à dessein ce qu'il y a dans le monde de plus faible et de moins sage en apparence , pour confondre tout ce qu'il y a de fort et de sage parmi les hommes , et que toute leur sagesse n'était qu'erreur et illusion et toute leur force que faiblesse, une confusion salutaire les a forcés à reconnaître leur faiblesse et leur folie. Par là ils se sont trouvés au rang de ce qu'il a plu à Dieu de choisir de dépourvu de force et de sagesse, et sont devenus véritablement sages et solidement forts par la vertu de ce qui ne paraît que folie et faiblesse, mais qui, procédant de Dieu, est plus fort et plus sage que toute la force et toute la sagesse des hommes.
Lors donc que notre foi et notre piété commencent à nous faire rougir d'une certaine idolâtrie, que la faiblesse de nos pensées appesanties par le commerce et les impressions des choses visibles tâche d'établir dans notre cœur, ce n'est qu'à la faveur des lumières d'une raison droite et épurée que nous nous débarrassons de toutes ces fausses imaginations, que j'appelle une idolâtrie. N'est-ce pas en effet une espèce d'idolâtrie qu'au lieu de concevoir comme quelque chose d'invisible, d'incorporel et d'immuable, cette Trinité que nous adorons, nous nous la représentions comme trois masses vivantes qui, avec tout ce que nous leur saurions donner de grandeur et de beauté, seraient toujours bornées à un certain espace et ne pourraient être que chacune dans le sien , quoique voisines et contiguës; soit que l'on suppose qu'elles se trouvent, pour ainsi dire, posées sur une même ligne, en sorte qu'il y en ait une au milieu et les deux autres à chaque côté de celle-là; ou qu'elles soient placées en forme de triangle, en sorte que chacune des trois touche les deux autres, et qu'ainsi il n'y en ait aucune que l'on puisse dire séparée des autres? N'est-ce pas une espèce d'idolâtrie, encore une fois, de se figurer ainsi les trois personnes divines, puisque, quelque grandes et quelque excellentes qu'on puisse les imaginer, il est clair que si
elles sont quelque chose d'étendu, il faut qu'elles aient leurs bornes et leur circonscription ?
N'est-ce pas une espèce d'idolâtrie enfin de se figurer la divinité commune aux trois personnes, non comme quelque chose de semblable à quelqu'une des trois, mais comme une quatrième substance, qui soit comme l'âme commune de toutes les trois et tout entière en chacune, et de croire que c'est par là que l'on peut dire que ces trois personnes ne sont qu'un seul Dieu ? de vouloir aussi que les personnes ne soient que dans le ciel, mais que cette divinité soit partout et que ce soit, à cause de cette divinité, commune aux trois, qu'il soit vrai dé dire que Dieu est dans le ciel et sur la terre, quoiqu'on ne puisse pas dire que le Père, le Fils et le Saint-Esprit soient sur la terre, parce que la Trinité n'a point d'autre demeure que le ciel ? Dès qu'une droite raison a commencé à ébranler ce vain fantôme, que des pensées toutes charnelles nous composent de ce que les impressions des sens laissent en nous, le secours et la lumière de Celui qui ne veut point habiter dans nos cœurs avec de telles idoles achève Ijientùt de nous les faire briser et purifie si bien notre foi de toutes ces fausses imaginations qu'il n'y en reste pas la moindre trace.
Il est vrai que si la foi ne venait la première dans notre cœur, pour y former des sentiments de piété, lesquels nous préparent à bien recevoir les raisons que l'on nous présente, et qui par le secours des lumières de la vérité, dont Dieu nous éclaire intérieurement, nous découvrent la fausseté de ces sortes d'imaginations , toutes ces raisons , quelque vraies qu'elles soient, ne feraient point leur effet. Mais quand la foi a précédé et rempli son office, la raison venant ensuite nous révèle quelque chose de ce que nous cherchions. Ainsi il est hors de doute que nonseulement la vraie raison qui nous donne l'intelligence de ce que nous croyons, mais la foi même qui nous attache fermement à ce que nous ne concevons pas encore, est
préférable à la fausse raison , puisqu'il vaut mieux croire ce qui est vrai , quoiqu'on ne le voie pas encore , que de prendre pour vraies des faussetés et des chimères que l'on croit voir. Car la foi a ses yeux, qui lui font voir en quelque sorte la vérité de ce qu'elle ne voit pas encore, comme ils lui font voir très-clairement qu'elle ne voit pas encore ce qu'elle croit. Aussi bien, celui qui est parvenu k ce point que la vraie raison lui donne l'intelligence de ce qu'il croyait auparavant sans l'entendre, est dans une meilleure condition que celui qui en est encore à désirer d'entendre ce qu'il croit : et s'il n'avait pas ce désir-là même, et qu'il s'imaginât qu'il faut s'en tenir à la foi, au lieu que nous devons aspirer à l'intelligence , ce serait ne pas savoir quelle est la fin et l'utilité de la foi. Car, comme la foi sainte et salutaire ne subsiste point sans espérance et sans charité , il faut que l'homme fidèle non-seulement croie ce qu'il ne voit pas encore, mais qu'il aime à le voir , qu'il y travaille et qu'il espère y parvenir.
Il y a d'ailleurs des choses visibles de leur nature où nous ne devons néanmoins prétendre d'atteindre que par la foi, parce qu'elles sont passées, et desquelles nous croyons simplement qu'elles ont été, sans espérer jamais les voir. C'est ainsi que nous croyons que Jésus-Christ est mort une fois pour nos péchés , qu'il est ressuscité pour ne plus mourir, et sans que la mort puisse jamais avoir d'empire sur lui. Il y en a d'autres qui sont encore à venir, et que non-seulement nous croyons, mais que nous espérons voir, quoiqu'on ne puisse les démontrer présentement , comme la résurrection de nos corps. Enfin il y en a d'autres qui ne passent point et qui ne sont point à venir, mais qui subsistent éternellement, et de celles-là les unes sont invisibles comme la justice et la sagesse, et les autres visibles comme le corps glorieux et immortel de Jésus-Christ. Pour celles qui sont invisibles, c'est les voir que de les comprendre; et ainsi celles-là môme se
voient de la manière qui convient à leur nature ; et quand on les voit de cette sorte, on les voit beaucoup plus sûrement que celles qui sont à la portée de nos sens; et si on les appelle invisibles, ce n'est que parce que les yeux du corps n'y sauraient atteindre. Mais pour celles qui sont visibles de leur nature et qui doivent subsister éternellement, comme le corps de Jésus-Christ, nous pourrions les voir même des yeux du corps si elles nous étaient présentes ; et c'est ainsi que Jésus-Christ apparut après sa résurrection à ses disciples , et même après son ascension à saint Paul et à saint Etienne.
A l'égard de ce qu'il y a de visible parmi les objets de notre foi, et de ce qui doit subsister éternellement, non-seulement nous le croyons, mais nous espérons même le voir quelque jour, quoique cela ne nous apparaisse point présentement, sans néanmoins nous efforcer de le concevoir par la raison el par l'intelligence, qu'autant qu'il est nécessaire pour le mieux distinguer de ce qu'il y a d'invisible. Or, dès là 'que nous en sommes encore à nous former des idées qui puissent nous représenter ces objets visibles de notre foi , nous comprenons assez qu'ils ne nous sont pas encore connus comme ils le doivent être. Car notre esprit sait se représenter les choses qu'il ne connaît point aussi bien que celles qui lui sont connues , mais d'une manière différente. C'est ainsi qu'encore que je n'aie jamais vu Antioche , je ne laisse pas de me représenter cette ville, mais d'une manière bien différente de celle dont je me représente Carthage que j'ai vue. En effet, à l'égard de l'une, l'idée que j'en ai n'est qu'une production de mon imagination, au lieu que celle que j'ai de l'autre est un souvenir et une image de la chose telle qu'elle est. Cependant je ne doute non plus de ce que je sais de l'une, sur la foi de plusieurs témoins, que de ce que je sais de l'autre, sur le témoignage de mes propres yeux.
Mais à l'égard de la sagesse, de la justice et de toutes les autres choses de pareille nature, il ne faut pas croire
que l'imagination y puisse atteindre aussi bien que l'esprit. Ce n'est que par une action très-simple de la raison et de l'intelligence que les choses invisibles se voient, et elles ne nous présentent ni masse, ni figure, ni linéaments, ni distinction de membres ou de parties, ni lieu , ni terme, ni espace fini ou infini -
C'est ainsi que nous voyons cette luniière même qui nous fait établir toutes ces différences, et à la faveur de laquelle nous distinguons sans peine ce que nous croyons, quoique notre intelligence n'y puisse atteindre, d'avec ce qui lui est clairement connu ; les idées de ce que nous avons vu, d'avec celles de ce que nous nous imaginons sans l'avoir vu; ce qui se manifeste à nous par les sens, d'avec ce que notre imagination nous représente de semblable aux natures corporelles; et ces productions mêmes de notre imagination , d'avec ce que la pure intelligence nous découvre, et qui ne tient rien de la matière, mais que nous ne voyons pas pour cela moins clairement. Car cette lumière intérieure qui nous fait discerner tout ce que je viens de dire, n'est pas une lumière étendue dans l'espace comme celle du soleil et des autres corps lumineux, et ce n'est point par des rayons visibles et sensibles qu'elle éclaire notre intelligence, mais d'une manière invisible et ineffaçable. Cependant elle luit très-certainement dans notre intelligence, et elle ne nous est pas moins manifestement connue que toutes les choses qu'elle nous révèle.
Il y a donc trois genres de choses visibles. Le premier comprend les corps , comme le ciel et la terre avec tout ce qu'ils renferment, et à quoi les sens peuvent atteindre. Le second comprend les images des corps qui se forment ou se conservent dans notre esprit, et parle moyen desquelles nous nous représentons les choses dont nous nous souvenons, et même celles que nous avons oubliées, et de ce genre est encore tout ce qui nous apparaît dans les songes ou dans de certaines extases de l'àme, et qui nous présente toujours quelque sorte d'étendue. Le troisième.
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qui ne tient rien des deux premiers , comprend ce qui non-seulement n'est point corps, mais qui n'a nul rapport aux corps , comme la sagesse qui ne se voit que par la pure intelligence, et dont la lumière nous fait seule bien juger de tout le reste.
Cela posé, dans lequel de ces trois genres devons-nous mettre cette Trinité que nous voudrions connaître ? Car il faut nécessairement qu'elle appartienne à l'un des trois ou qu'elle ne se rapporte à aucun.
Si elle appartient à l'un de ces genres , sans doute c'est à celui qui est plus excellent que les deux autres , et dans lequel est comprise la sagesse. Que s'il y a en nous quelque rayon de sagesse, souvenons-nous que comme il n'y peut être que dans un degré inférieur à cette souveraine et immuable lumière que nous appelons la sagesse de Dieu, il ne faut pas que l'idée que nous nous formerons de la source soit inférieure à celle que nous avons du ruisseau. Si donc cette lumière ineffaçable nous éclaire de quelque rayon, lequel produit apparemment tout ce qu'il y a en nous de sagesse , et qui n'y est qu'autant que l'état présent , où nous ne voyons les choses qu'en énigme et comme dans un mi- ■ roir obscur, nous permet d'y participer; nous ne devons laisser rien entrer dans l'idée que nous en avons de tout ce qui tient du corps et de tout ce qui a rapport au corps.
Et quand la Trinité ne se pourrait mettre dans aucun de ces trois genres et qu'elle serait invisible à l'intelligence même, d'autant moins devrions-nous croire qu'elle eût rien de semblable aux corps, ni aux images des corps qui se conservent dans notre esprit. Car si elle est audessus des corps, ce n'est point par la beauté extérieure ni parla grandeur de la masse ou de l'étendue, mais par l'excellence de sa nature , entièrement différente de celle des corps. Si donc elle est d'un autre genre que les biens mêmes de notre esprit, tels que la sagesse, la justice, la charité , la chasteté et les autres biens de même nature , en sorte qu'elle ne puisse être comparée à ces biens invi-
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sibles que nous ne mesurons point par une étendue semblable à celle des corps, et que nous ne nous figurons point comme des beautés corporelles , mais que tous ceux qui les conçoivent comme il faut voient dans la pure lumière de l'intelligence, sans y rien imaginer de corporel ni de semblable à ce qui nous représente les corps ; combien moins peut-elle être comparée à tout ce qui tient de l'étendue et des qualités des corps!
Il ne faut pas croire cependant que la sainte Trinité soit tellement hors de la portée de notre intelligence que nous n'y puissions atteindre , et c'est l'Apôtre qui nous en assure quand il dit, que « les grandeurs invisibles de Dieu, et même sa puissance éternelle et sa divinité sont devenues comme visibles par la création du monde, et se font connaître par ses ouvrages. » Cette Trinité ayant donc créé les âmes aussi bien que les corps , elle est sans doute quelque chose de plus excellent que l'une ou l'autre de ces deux natures. Néanmoins, si nous sommes capables de connaître l'âme et d'en considérer l'essence, et surtout l'essence de l'âme intellectuelle et raisonnable, c'est-àdire de l'âme de l'homme, que Dieu a faite à son image et ressemblance; si ce qu'elle a de plus excellent, c'est-àdire son intelligence même, n'est pas au-dessus de nos pensées, et que nous la puissions concevoir, pourquoi ne songerions-nous pas à nous élever, avec le secours du Créateur, jusqu'à le pouvoir concevoir lui-même? Que si nous ne pouvons pas seulement nous élever jusqu'à concevoir notre âme, et si elle demeure court sur elle-même, contentons-nous d'une foi humble et pieuse, pendant que nous sommes dans cet exil, qui nous tient éloignés du Seigneur ; et attendons en paix que Dieu , qui peut accomplir en nous au delà de tout ce que nous pouvons demander ni comprendre, y accomplisse ce qu'il a promis.
Cela dit, mon cher Gonsentius, je voudrais que vous commençassiez par lire plusieurs ouvrages que j'ai déjà composés sur cette matière, el même ceux auxquels je tra-
vaille encore présentemeTit , et que la vaste étendue d'un sujet si difficile à traiter ne m'a pas encore permis d'achever. Cependant vous devez croire d'une foi inébranlable que le Père , le Fils et le Saint-Esprit sont ce que nous appelons la sainte et adorable Trinité , quoiqu'ils ne soient qu'un seul Dieu , et vous ne devez pas croire que la divinité soit comme une quatrième chose commune à tous les trois, mais bien qu'elle n'est autre chose que cette même indivisible et ineffable Trinité : que le Père seul engendre le Fils : que le seul Fils est engendré du Père, et que le Saint-Esprit est l'esprit du Père et du Fils. Et quand vous élèverez vos pensées jusqu'à ce mystère, tout ce qui se présentera à vous de semblable aux corps , chassez-le , désavouez-le , écartez-le , rejetez-le. Car , en attendant que nous soyons capables de connaître ce que Dieu est, ce n'est pas être peu avancé dans cette connaissance, que de savoir au moins ce qu'il n'est pas. Aimez à entendre et à concevoir, puisque ces mêmes Écritures , qui nous conseillent la foi et qui veulent qu'avant de comprendre les grandes choses, et pour en être capables, nous commencions parles croire, ne vous sauraient être utiles si vous ne les entendez comme il faut. Car si nous ne les entendons bien, il arrive fort souvent que , croyant suivre l'Écriture , nous ne suivons en effet que nos erreurs et nos pensées particulières ; et c'est ce que nous voyons dans tous les hérétiques , qui font profession comme nous de suivre l'Écriture, et d'en reconnaître l'autorité, et qui par conséquent ne sont pas hérétiques faute de la respecter, mais faute de la bien entendre".
Pour vous , mon cher fils , demandez à Dieu , par des prières ardentes et fidèles , qu'il vous ouvre l'intelligence , afin que par là les leçons et les instructions qu'on vous donnera extérieurement vous puissent profiter. Car « celui qui plante, ni celui qui arrose ne sont rien ; et c'est Dieu seul qui donne l'accroissement. »
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Or, quand nous disons à ce Dieu adorable, « notre Père qui êtes dans le ciel, » cela ne veut pas dire qu'il soit là sans être ici, puisque, par une présence qui ne tient rien de celle des corps , il est tout entier partout : mais ce que nous voulons dire par ces paroles, c'est qu'il habite en ceux dont il anime el soutient la piété, et que ceux-là sont proprement dans le ciel , où il est vrai de dire que nous vivons et que nous conversons dès à présent, si notre bouche est sincère , lorsque , dans la célébration des saints mystères , nous répondons au ministre que « notre cœur se tient élevé vers le ciel. •>
Ainsi , quoique nous nous représentions sous une forme humaine et avec des membres comme les nôtres le corps adorable de Jésus-Christ, qu'il a élevé dans le ciel, après l'avoir tiré glorieux du tombeau, nous ne devons pas croire pour cela que ce qui est dit dans le Symbole, qu'il est '<■ assis à la droite du Père, » signifie qu'il ait le Père assis à sa gauche. Car dans cet état de souveraine béatitude qui surpasse tout ce que les hommes en peuvent concevoir, il n'y a point de gauche : tout est « la droite; » et ce mot ne signifie autre chose que le bonheur même de cet état. Il ne faut pas non plus que ces paroles de Jésus-Christ ressuscité, à la Madeleine : « Ne me touchez pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père , » nous fassent tomber dans une imagination aussi absurde que de croire que Jésus-Christ n'ait voulu , avant son ascension, être touché que par des hommes, et qu'il ait réservé, après son ascension, à se laisser toucher par des femmes. Mais par ces paroles adressées à la Madeleine, qui figurait toute l'Église, Jésus-Cbrist a voulu marquer qu'il ne serait véritablement monté vers son Père qu'à l'égard de ceux qui comprendraient qu'il lui est égal. C'est par cette foi salutaire qu'on le touche comme il désire d'être touché ; car ce ne serait pas le bien toucher que de croire qu'il n'est pas ce qu'il a paru dans sa chair murlelle, lorsqu'il s'est montré aux hommes, et c'est ainsi qu'il a
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été touché par l'hérétique Photin , qui a cru que Jésus- Christ n'était qu'homme.
Peut-être qu'on pourrait encore donner à ces paroles de Jésus-Christ quelque meilleur sens , et qui leur conviendrait mieux; mais toujours est-il que c'est une erreur qu'il faut rejeter sans hésiter, que de penser que la substance du Père n'est dans le ciel qu'en tant que le Père est une des personnes de la Trinité; mais que pour la divinité, elle est non-seulement dans le ciel, mais partout, comme si autre chose était le Père, et autre chose sa divinité, qui lui est commune avec le Fils et le Saint- Esprit. Il ne faut pas s'imaginer non plus que la Trinité soit contenue dans un lieu comme quelque chose de corporel; qu'il n'y ait d'incorporel dans la Trinité que la divinité commune aux trois personnes ; et enfin qu'il n'y ait que cette divinité qui soit partout , et tout entière partout. Car, quand cette divinité serait une qualité des personnes, ce que nous devons bien nous garder de croire, puisqu'en Dieu substance et qualité ne sont point choses différentes; quand, dis-je, il serait possible que cette divinité fût une qualité des personnes, elle ne pourrait être ailleurs que dans la substance qui lui servirait de soutien, et pour être ailleurs il faudrait qu'elle fût ellemême substance , et substance différente de celle des trois personnes , ce qu'on ne saurait croire sans erreur.
Que si vous ne concevez pas bien la différence qu'il y a entre « substance » et « qualité, » vous concevrez au moins bien aisément que cette divinité de la Trinité, que l'on suppose différente de la Trinité même, mais commune aux trois personnes , est ce qui fait que les trois personnes ne sont qu'un seul Dieu et non pas trois Dieux, vous concevrez, dis-je, bien aisément qu'il faut ou que cette divinité soit une substance, ou qu'elle n'en soit pas une. Si c'est une substance, comme elle est d'ailleurs quelque chose de différent du Père, du Fils et du Saint- Esprit pris ensemble ou séparément , c'est donc une sub- I. 31
Si2 DEUXIÈME PARTIE :
stance différente de celle des trois personnes. Or, c'est ce que la vérité rejette et condamne.
Que si ce n'est pas une substance, comme d'ailleurs elle est Dieu , puisqu'on suppose que c'est elle qui est partout et tout entière partout, et non pas la Trinité, Dieu n'est donc pas une substance. Or, c'est ce qu'un catholique n'oserait dire. De plus, comme dans votre hypothèse ce n'est que par cette divinité commune aux trois personnes, que la Trinité n'est qu'un seul Dieu , on ne pourrait pas dire, si ce n'était pas une substance, que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont d'une même substance, mais qu'ils ont seulement une même divinité qui n'est point une substance.
Or, vous savez que c'est une vérité constante de la foi catholique que ce qui fait que le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit ne sont qu'un seul Dieu, quoique ce soient trois personnes distinctes, c'est qu'ils sont d'une même et indivisible substance, ou essence, si vous aimez mieux user de ce mot. Car quelques-uns de nos docteurs, et principalement des Grecs , en parlant de la Trinité qui est le Dieu que nous adorons, emploient plus volontiers le mot d'essence , que celui de substance, faisant ou trouvant quelque différence entre ces deux termes. Mais sans examiner cette différence , quand on donnerait a cette divinité , que l'on suppose comme quelque chose de différent des trois personnes , le nom d'essence , au lieu de celui de substance, la même fausseté s'ensuivra toujours de cette supposition. Car si cette divinité est quelque chose de différent des trois personnes , et qu'elle soit une essence , ce sera une essence différente de la Trinité, et c'est ce qu'un catholique se doit bien garder d'affirmer. Nous ne pouvons donc croire autre chose sur ce sujet sinon que la Trinité est tellement d'une même substance , que son essence n'est autre chose que la Trinité même.
Mais , enfin , quelques progrès que nous puissions faire en cette vie dans la connaissance de cette Trinité adora-
ble, nous n'en verrons rien ici-bas qu'en énigme et comme dans un miroir obscur. Et alors même qu'après la résurrection , qui, selon les promesses de l'Écriture , rendra nos corps tout spirituels , chacun de nous verra la Trinité, autant qu'il en sera capable, il est certain que, soit que nous la voyions par la seule intelligence, ou que, par une merveille incompréhensible , le don ineffable de l'immortalité dont nos corps seront revêtus nous rende capables de la voir de nos yeux même corporels , nous ne la verrons point dans un espace , en sorte qu'il en paraisse moins dans une moindre partie de l'espace , et plus dans une plus grande , parce qu'enfin ce n'est point un corps , et qu'elle est tout entière partout.
Quant à ce que vous dites dans votre lettre qu'il vous semble, ou plutôt qu'il vous semblait autrefois, que la justice n'est point une substance vivante , et qu'ainsi vous ne sauriez concevoir que Dieu , qui est une substance vivante, soit quelque chose de semblable à la justice, puisqu'elle n'est vivante qu'en nous , et non pas en ellemême; et qu'à parler exactement, c'est nous qui vivons selon la justice, quand nous sommes justes , et non pas elle qui vit en nous, puisque par elle-même elle n'est rien de vivant , je veux que vous puissiez vous répondre à vous-même; et pour cela, voyez , je vous prie , si l'on pourrait dire que la vie qui fait vivre tout ce que nous pouvons appeler véritablement vivant, n'est rien de vivant? Car je crois que vous trouverez qu'il n'y a rien de plus absurde que de dire que la vie , qui est ce qui fait qu'on est vivant, ne soit pas elle-même vivante. Si, au contraire, il n'y a rien de si vivant que ce qui rend vivant tout ce qui l'est , songez un peu quelles sont les âmes que l'Écriture appelle mortes , et vous trouverez que ce senties âmes injustes, impies et infidèles. Cependant les âmes même impies ont toujours quelque sorte de vie, puisqu'elles font vivre des corps. Ainsi les âmes de ceux mêmes dont il est dit : « Laissez les morts ensevelir leurs
morts, >i sont vivantes d'une vie qu'elles ne sauraient perdre; c'est la vie qui fait qu'on appelle les âmes immortelles, et sans laquelle elles ne pourraient communiquer la vie aux corps, mais qui n'empêche pas qu'il ne soit vrai de dire que les âmes sont mortes , quand elles ont perdu la justice qui est leur véritable vie, et, pour ainsi dire, la vie de la vie de ces substances d'ailleurs immortelles , et incapables de perdre cette autre sorte de vie qu'elles communiquent à leurs corps, qui ne sauraient vivre par eux-mêmes. Comme donc de ce que le corps n'est vivant que par l'âme, en sorte qu'il meurt dès qu'elle l'abandonne, il s'ensuit que l'âme ne saurait être sans avoir toujours en elle-même quelque sorte de vie; ainsi, de ce que les âmes elles-mêmes tirent leur véritable vie de la justice , en sorte que l'on traite de mortes celles qui l'ont perdue, quoiqu'elles ne cessent pas pour cela de vivre d'une autre sorte de vie , il s'ensuit, et à bien plus forte raison, que cette justice qui fait vivre les âmes est en elle-même quelque chose de vivant.
Or, cette justice qui est vivante en elle-même, et d'une vie immuable et inaltérable, n'est autre chose que Dieu. Et de la même manière que ce Dieu, qui est vie par luimême, devient notre vie lorsque nous participons en quelque sorte à son essence , ainsi ce même Dieu , qui est justice par lui-même, devient notre justice, lorsqu'étant unis à lui nous menons une vie juste et sainte; et nous sommes plus ou moins justes, selon que nous lui sommes plus ou moins unis. Aussi est-il dit du Fils unique de Dieu, qui est la justice et la sagesse du Père toujours subsistante en elle-même, « qu'il nous a été donné de Dieu pour être notre justice et notre sagesse, notre sanctification et notre rédemption, afin que, comme il est écrit, celui qui se glorifie, ne se glorifie que dans le Seigneur. >• Et c'est ce que vous avez vous-même entrevu , lorsqu'après ce que je viens de rapporter de votre lettre, vous
LES PÈRES ET LA PHILOSOPHIE, îf io
ajoutez : Mais peut-être que ce qu'il peut y avoir de justice dans les hommes n'est point justice , et que Dieu est la seule véritable justice. C'est sans doute ce Dieu souverain qui est la véritable justice , ou, ce qui est la même chose , c'est ce vrai Dieu qui est la souveraine justice; et comme notre justice dans ce pèlerinage, où elle n'est que commencée , est d'avoir faim et soif de cette souveraine justice, la consommation de notre justice dans l'éternité sera d'en être rassasiés. Ne concevons donc pas Dieu comme quelque chose de semblable à notre justice, mais concevons plutôt que nous serons d'autant plus semblables à Dieu, que nous serons plus justes, par une plus grande participation de cette souveraine justice.
Que si nous devons bien nous garder de concevoir Dieu comme quelque chose de semblable à notre justice, puisque la lumière primitive, dont toutes les autres lumières empruntent tout ce qu'elles ont de clarté , doit être sans comparaison plus excellente que tout ce qui en est éclairé , combien plus nous devons nous garder de concevoir Dieu, comme quelque chose de moins noble et de moins excellent que notre justice? Quand cette justice est en nous, ou quelque autre vertu que ce soit, qui nous fait vivre selon les règles de la sagesse, n'est-ce pas ce qui produit la beauté de l'homme intérieur, selon laquelle il est vrai de dire , plutôt que selon la beauté extérieure du corps , que nous avons été faits à l'image de Dieu , comme l'Apôtre nous l'explique par ces paroles : « Ne vous conformez point au siècle présent ; mais qu'il se fasse en vous une transformation par le renouvellement de votre esprit, afin que vous reconnaissiez ce que Dieu demande , ce qu'il y a de bon, d'agréable à ses yeux, et de parfait. »
Si donc nous faisons consister tout ce que nous appelons beauté de l'âme , et tout ce que nous en pouvons concevoir et désirer pour nous-mêmes, non dans une masse de parties étendues et séparées les unes des autres , comme sont celles des corps que nous voyons ou
que nous imaginons, mais dans une certaine excellence à quoi la seule intelligence peut atteindre, et si c'est en revenant à cette sorte de beauté que nous sommes « transformés et renouvelés , » et que l'image de Dieu se retrace en nous, évidemment la beauté de ce Dieu qui nous a créés, et qui nous crée de nouveau à son image , ne consiste pas non plus dans rien de massif ni de corporel; et si cette beauté est incomparablement plus grande que celle de l'âme des justes, il faut croire que ce n'est qu'en ce que la justice qui y luit est incomparablement plus juste que tout ce qui l'est le plus. Mais c'est assez discourir, et peutêtre plus que vous ne l'espériez ; plus même que la mesure ordinaire des lettres ne le comporte, quoique ce soit bien peu pour l'importance et l'étendue de la matière. Je ne prétends pas, néanmoins, que cela suffise pour votre instruction : mais je crois qu'en y joignant ce que vous pourrez lire et apprendre d'ailleurs , vous serez en état de corriger vous-même ce que vous avez écrit de contraire à cette doctrine. C'est ce que vous ferez d'une manière d'autant plus parfaite , que vous y apporterez plus d'humilité et de foi.
(Saint Augustin. Lettre CXI'.)
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