‹ Lectures pédagogiques à l'usage des écoles normales primairesChapitre 104 sur 226 · UTIUTÉ DES EXERCICES DU CORPS POUR LES ENFANTS · texte numérisé non relu

UTIUTÉ DES EXERCICES DU CORPS POUR LES ENFANTS

J.-J. Rousseau^

Les premiers mouvements naturels de l'homme étant de se mesurer avec tout ce qui l'environne, et d'éprouver dans chaque objet qu'il aperçoit toutes les qualités sensibles qui peuvent se rapporter à lui, sa première étude est une sorte de physique expérimentale relative à sa propre conservation, et dont on le détourne par des études spéculatives avant qu'il ait reconnu sa place ici-bas. Tandis que ses organes délicats et flexibles peuvent s'ajuster aux corps sur lesquels ils doivent agir, tandis que ses sens encore purs sont exempts d'illusions, c'est le temps d'exercer les

. 1. Voir la notice, p. 37.

uns et les autres aux fonctions qui leur sont propres ; c'est le temps d'apprendre à connaître les rapports sensibles que les choses ont avec nous. Comme tout ce qui entre dans Tentendement humain y vient par les sens, la première raison de l*homme est une raison sensitive ; c'est elle qui sert de base à la raison intellectuelle: nos premiers maîtres de philosophie sont nos pieds, nos mains, nos yeux. Substituer des livres à tout cela, ce n*est pas nous apprendre à raisonner, c'est nous apprendre à nous servir de la raison d'autrui; c'est nous apprendre à beaucoup croire, et à ne jamais rien savoir.

Pour exercer un art, il faut commencer par s'en procurer les instiniments, il faut les faire assez solides pour résister à leur usage. Pour apprendre à penser, il faut donc exercer nos membres, nos sens, nos organes, qui sont les instruments de notre intelligence; et, pour tirer tout le parti possible de ces instruments, il faut que le corps, qui les fournit, soit robuste et sain. Ainsi, loin que la véritable raison de Thomme se forme indépendamment du corps, c'est la bonne constitution du corps qui rend les opérations de l'esprit faciles et sûres.

{ÉmUe^ livre II.)

SXERCaCE PHYSIQUE

Madame Necker de Saussure^

Nous voudrions pouvoir passer sous silence l'éducation physique. Il est triste d'avoir à reprocher aux mères de ne pas s'occuper de la santé de leurs filles avec assez de suite ou de bon sens. Les mères, si promptement alarmées quand le mal vient attaquer des êtres si chers, seraient-elles cou-

i. Voir la notice, p. 143.

pables de négligence? Rarement, sans doute; leurs soins sont plutôt mal dirigés; mais cest presque toujours à Téducation qu*est la faute.

Pourquoi est-ce précisément dans la classe aisée, dans celle où la civilisation a le plus profondément pénétré, que les femmes sont les plus maladives? Qu'a-t-on, dans cette classe, de mieux à faire que de procurer aux enfants le don terrestre, de tous le plus précieux? Pourquoi? C'est qu'on en perd souvent Tidée de vue. Les mères ont à cœur tout autre progrès que celui des forces physiques, progrès qui, dans leur espérance, se fait de lui-même. Oui, si nous ne nous mêlions de rien, il se ferait sans doute de lui-même. La nature se tirerait très bien d'affaire sans nous, pourvu qu'on lui laissât une liberlé entière ; mais voilà ce que l'éducation des jeunes filles ne permet pas. La contrainte dont nous usons avec elles est souvent si douce, nous mettons si bien en jeu leur amour-propre, Teffet de l'exemple, l'idée de devoir, que leur volonté même nous est soumise, et qu elles répriment sans regrets une foule de mouvements qui leur auraient été salutaires. Mais l'organisation physique ne se paie pas de ces raisons ; les causes morales sont nulles pour elle. On lui refuse de l'élan, elle refuse de la vigueur; son pouvoir réparateur nous est retiré. Il devient inutile alors de compter sur la nature qui n'agit plus en notre faveur; il faut des soins actifs, positifs, prémédités, pour réparer le mal qu'on a fait en s'écartanl de sesvues. Heureux encoresi elle consentàsecondernosefforts!

L'effet d'une extrême tendresse, dans des âmes faibles, est souvent de leur faire repousser très longtemps l'idée du danger. Tant que les mères ne voient pas d'inconvénient palpable à suivre une certaine marche, elles se rassurent; et pourtant les inconvénients les plus à craindre sont ceux qui ne se voient pas. Ma fille est bien, disent-elles, il n'y a en elle aucun changement. C'est là un vain motif de sécurité, leur répondrai-je, car il faudrait qu'il y eût des changements. Le surcroit de force, une élasticité uqu.h^U^^

doivent à tout moment se manifester. La loi qui régit l'enfance veut qu'un développement physique accompagne tous les autres développements, sous peine d'un déclia général de coYps et d'esprit.

On est si accoutumé maintenant à voir des femmes débiles que, faute de bons modèles, l'idéal de leur figure a changé dans beaucoup d'imaginations. Quels traits vante-t-on de nos jours dans les romans? Est-ce une éclatante fraîcheur? est-ce l'élan gracieux et la vivacité de la jeunesse? Non, c'est une forme svelte, aérienne, une figure de sylphide, une pâleur intéressante passagèrement relevée par une nuance d'incarnat; c'est un regard expressif, doucement empreint de mélancolie. Mais la plupart de ces indices sont précisément ceux d'une santé faible. L'extrême minceur de la taille, des couleurs qui vont et viennent, la langueur du regard, n'annoncent rien de bon pour la mère future, pour l'épouse appelée peut-être à aider son mari dans l'adversité. Et en attendant, ces sortes de lectures fascinent l'imagination d'une jeune fille, de sa mère même, et leur font craindre de nuire à des charmes aussi séduisants. Telle jeune personne ne veut pas manger, de peur de prendre de l'embonpoint, telle autre ne veut pas marcher, de crainte que son pied ne grossisse. Quelle misère l

Nous ne voulons pas former des Clorindes, de fières Amazones, non, assurément; mais l'extrême opposé dans lequel les femmes de nos jours sont tombées prouve que la race féminine a dégénéré. C'est de quoi ou se plaint partout, en Angleterre, en Suisse et en Amérique plus qu'ailleurs. Les victimes de la maternité se multiplient; dos veufs, jeunes encore, attristent souvent nos regards; les médecins ne conseillent plus l'allaitement aux mères, tant elles-mêmes et leurs nourrissons resteraient faibles. De nombreux établissements orthopédiques, tristes et incertains correctifs d'une éducation défectueuse, en attestent les funestes suites. Gomment se fait-il que dans un siècle où les sciences médicales ont fait d'étonnants progrès,

Thygiène soit si reitardëe à l'égard des femmes, de cette moitié du gem'e humain de qui dépend surtout la santé de l'espèce entière? A elle sera due l'existence d'une génération saine, active, vigoureuse, ou molle, vacillante, énervée, soumise à Tempire de nerfs trop mobiles, comme les femmes le sont si souvent.

Dans les villes surtout, l'inaction, l'immobilité physiques ont des effets bien déplorables; on croit avoir fait beaucoup, quand on mène les jeunes filles à la promenade si le temps est beau. Mais quel essor, je le demande, peut leur donner une marche compassée, où il est de rigueur de se tenir bien droite, de veiller sur sa contenance, sur ses vêtements, de parler très bas. A peine la circulation du sang est-elle assez accélérée pour répandre dans les membres quelque chaleur. Les muscles des bras, des épaules, des reins restent inactifs, ces muscles si nécessaires qui unissent les os ensemble et les empêchent de fléchir, qui contiennent par leur jeu l'épine dorsale et la maintiennent dans une bonne position, ces muscles nç prennent aucune force; l'épine, restée molle et flexible, succombe sont le poids de la tête et des bras, et se courbe bientôt dans l'endroit le plus faible.

Pourquoi la taille des jeunes garçons est-elle, en général, plus régulière? C'est qu'ils s'ébattent librement à la sortie des écoles et que toute leur personne est en mouvement. On reconnaît pour eux l'utilité de la gymnastique, et pourtant combien ne pourraient-ils pas mieux s'en passer que les jeunes filles, eux qui, dans les promenades publiques, osent sauter, gambader, jouer au ballon et se défier mutuellement à la course?

On peut suivre diverses marches pour arriver aux mêmes résultats; mais nous ne saurions trop exhorter les parents à destiner au moins une heure et demie de chaque journée aux moyens de développer les forces physiques des jeunes filles. La moitié de ce temps serait consacrée à

des exercices réguliers, tels que la gymnastique ou la danse, arts qui apprendraient à exécuter des mouvements plus variés et plus gracieux que ceux auxquels on se livre de soi-même; Tautre moitié se passerait en plein air autant que possible, et serait employée à divers jeux : à sauter à la corde, à lancer des ballons, à porter de légers fardeaux sur la tête, sans y toucher, ou enfin à se promener. Un tel régime exactement observé donnerait bientôt aux jeunes personnes une élasticité, un élan qui se repor- . teraient sur leurs éludes, sur leurs affections, sur l*ensemble de leur ^tre moral ; et i'être physique y gagnerait • non seulement une santé plus ferme, mais encore cette beauté de formes, de proportions, de coloris dont nos malheureux raffmements privent la jeunesse, en dépit de la nature, plus habile que nous à prendre soin de la beauté.

{Education progressive.)

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