‹ Lectures pédagogiques à l'usage des écoles normales primairesChapitre 103 sur 226 · HERBERT SPENCER · texte numérisé non relu

HERBERT SPENCER

la mode d*.un extrême à Tautre, — affecte aussi nos habitudes de table, et par conséquent le régime alimentaire que l'on fait suivre aux enfants. Après une époque où Ton buvait et mangeait vigoureusement, est venue une époque de sobriété relative ; les sectes des teetotallers * et des végétariens sont les formes extrêmes de la protestation contemporaine contre les excès du temps passé. Avec ce changement d*habitudes chez les adultes s'est produit parallèlement un changement dans le régime des enfants. Nos pères croyaient que plus on pouvait faire manger les enfants, mieux cela valait: et même aujourd'hui, chez les paysans et dans les provinces reculées, où les vieilles idées se conservent plus longtemps, on trouve des parents qui excitent leurs enfants à manger jusqu'à la réplétion. Mais dans les classes supérieures, où la réaction vers Tabstinence est plus marquée, on peut observer une disposition à ne point nourrir suffisamment les enfants. Nous dirons même que c'est plutôt par le régime qu'ils imposent à leurs enfants que par celui qu'ils mènent eux-mêmes, que ces partisans de la sobriété manifestent leur éloignement pour les grossiers appétits des temps passés; car» tandis que leur ascétisme est modéré, chez eux-mêmes, par les réclamations de la nature, il se donne librement carrière dans la législation qu'ils font pour la jeunesse. C'est une vérité banale que trop manger et manger trop peu sont mauvais l'un et l'autre. Des deux excès pourtant le dernier est le pire. Ainsi que l'a dit une haute autorité, « les effets de la réplétion accidentelle sont moins préjudiciables et plus tôt réparés que ceux de l'inanition. » (Encyclopédie de médecine pratique.) De plus, quand on n'intervient point d'une façon peu judicieuse, il est rare que les enfants se donnent des indigestions.. « Manger avec excès est le vice des adultes plutôt que celui des enfants,

*4. On appelle en Angleterre teetotallers les partisans de rabstcnlion absolue des boissons aloooli(}ue9, même du vin et de la bière.

qui sont rarement gourmands et épicuriens, si ce n'est par la faute de ceux qui les élèvent. » [Ibid,) Ce système de restriction, que tant de parents croient nécessaire d'imposer, est fondé sur des observations insuffisantes et sur de faux raisonnements. On abuse de la réglementation dans la nursery S comme dans l'Etat ; et une des formes les plus fâcheuses de cet abus, c'est la façon dont on rationne les enfants pour leur nourriture.

« Mais, dira-t-on, faut-il permettre aux enfants de surcharger leur estomac, de se bourrer de friandises, et de se rendre malades comme ils le feront certainement? »* La question ainsi posée ne souffre qu'une réponse; mais auissi, posée en ces termes, elle préjuge le point même qui fait l'objet du débat. Nous prétendons que, comme l'appétit est un guide sûr chez tous les animaux, — un guide sûr chez le nourrisson, un guide sûr chez le malade, un guide sûr chez les adultes qui mènent une vie régulière, — on peut en inférer avec certitude qu'il est un guide sûr chez les enfants. Il serait étrange que, chez eux seulement, ce guide ne méritât point confiance. . Quelques personnes, peut-être, supporteront impatiemment cette réponse, pereuadées qu'elles peuvent citer des faits qui la contredisent complètement. Il peut sembler absurde de nier Tautorité de ces faits, et pourtant notre thèse, malgré son apparence paradoxale, est parfaitement soutenable. En réalité, les excès qu'on voudrait nous objecter sont ordinairement le résultat du système restrictif dont ils semblent devoir fournir la justification. Ce sont les réactions sensuelles produites par le régime ascétique. Ils prouvent en petit cette vérité générale : que ceux qui, pendant la jeunesse, ont été soumis à la discipline la plus rigoureuse, sont disposés à se jeter dans la suite dans les plus grandes extravagances. Us démontrent la force irrésistible de désirs

1. Nom donne en Angleterre à la partie de l'appartement réservée aux enfants

HERBERT SPENCER til .

longtemps comprimes. Considérez les goûts des enfants et la manière dont on les traite. Le goût des sucreries est très marqué et presque universel chez eux. Probablement, quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent s'imaginent qu'il n'y a rien là qu'une sensualité du palais, et que, de même que d'autres désirs sensuels, elle doit être réprimée. Le physiologiste, cependant, que ses découvertes ont conduit à voir de plus en plus dans toutes choses un ordre qu'il faut respecter„soupçonneque, dans ce goût des sucreries, il y a quelque chose de plus que ce qu'on suppose ordinairement, et bientôt ses recherches confirment ses soupçons. Il découvre que le sucre joue un rôle important dans le développement de l'organisme. Les matières sucrées, ainsi que les matières grasses, sont oxygénées dans notre corps, et il s'en dégage de la chaleur. Le sucre est la forme sous laquelle plusieurs autres composés doivent passer avant de pouvoir nous fournir de la chaleur animale. Or si, à ce fait que les enfants ont un désir prononcé de sucreries, nourriture productive de calorique, nous joignons cet autre fait, qu'ils ont en général un dégoût non moins prononcé pour l'aliment qui donne le plus de calorique pendant son oxydation, c'est-à-dire pour les matières grasses, nous avons des raisons de penser que l'excès de l'un compense l'absence de l'autre, et que l'organisme réclame davantage de sucre parce qu'il ne peut pas s'assimiler beaucoup de graisse. De même, les enfants aiment les acides végétaux. Les fruits de toute espèce font leurs délices; et, en l'absence de quelque chose de meilleur, ils dévorent les groseilles vertes et les pommes les plus âpres. Or, non feulement les acides végétaux sont de très bons toniques, et sont bienfaisants à ce titre quand on les prend avec modération, mais, quand ils sont donnés sous leur forme naturelle, ils ont d'autres avantages. « Les fruits mûrs, dit le D'Andrew Combe, sont donnés beaucoup plus abondamment sur le continent que chez nous, et ils sont souvent très utilement employés à stimuler les intestine

qui fonctionnent imparfaitement. » Voyez maintenant quel désaccord existe entre les besoins instinctifs des enfants et le régime auquel on les astreint ordinairement. Voilà deux goûts qui sont dominants chez eux et qui, selon toute apparence, expriment certains besoins âe nature dans l'enfance ; et non seulement on les méconnaît, mais habituellement on les contrarie. On s'en tient strictement au pain et au lait le matin, au thé avec du pain et du beurre le soir, ou à quelque autre nourriture également insipide. Toute satisfaction du palais est jugée inutile ou même mauvaise. Quelle en est la conséquence? Quand, les jours de fête, les enfants peuvent obtenir l'usage sans réserve des choses qui leur sont agréables, quand un peu d*argent de poche leur permet de s'approprier l'étalage longtemps envié du confiseur, ou quand on les laisse courir librement dans un verger, alors le désir trop longtemps comprimé conduit à de grands excès. C'est un carnaval impromptu, dû en partie à ce que la contrainte cesse, en partie à ce qu'on prévoit ]un carême prolongé. Et alors, quand surviennent les indigestions, on prétend qu'il ne faut pas laisser les enfants se guider par leurs appétits I Ces résultats désastreux des restrictions artificielles sont donnés pour preuve qu'il faut encore plus de restrictions! Nous soutenons donc que les raisonnements employés pour justifier ce système d'intervention sont vicieux. Nous soutenons que, si Ton permettait aux enfants d'user quotidiennement de ces aliments plus savoureux qui répondent chez eux à des besoins physiologiques, ils en prendraient rarement plus que leur nécessaire, ce qu'ils font aujourd'hui, quand l'occasion se présente. Si les fruits, comme . dit le D' Combe, « formaient une partie de leur nourri- . ture habituelle » (pris, ainsi qu'il le conseille, non entre les repas, mais aux repas mêmes), ils n'éprouveraient point cette convoitise qui les porte à dévorer des pommes vertes et des prunelles. Il en est de même dans les autres cas.

HERBERT SPENCER. — l.-J. ROUSSEAU 249

Le père d'un enfant de cinq ans, qui est plus grand de toute la tête que tous les garçons de son âge, robuste à proportion, rosé, actif, nous disait : « Je ne puis trouver aucune règle artificielle pour connaître la quantité^ de nourriture dont mon fils a besoin. Si je dis : c Ceci suffit, » ce n'est qu'une supposition; et la supposition peut être fausse aussi bien qu'elle peut être juste. Consèquemment, comme je ne me crois point devin, je laisse Tenfant manger à son appétit. » Certainement, quiconque jugera par le résultat obtenu admettra la sagesse de cette conduite. La confiance en eux-mêmes avec laquelle les parents légifèrent pour Testomac de leurs enfants prouve leur ignorance des lois de la physiologie; s'ils étaient plus instruits, ils seraient plus modestes : « l'orgueil de la science est de l'humilité comparée à l'orgueil de l'ignorance. »

(L'éducation intellectuelle y morale et physique.)

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