Voir la notice, p
tOQaux, OÙ les noms de quelques enfants et de quelques instituteurs sont proclamés au milieu^des discours officiels et des pompes administratives; là aussi, on parle de <( porter haut et ferme le drapeau de Técole », d'une école de village; là aussi il y a des vaincus et des vainqueurs, ou» si vous voulez, des triomphateurs, et il y a des écoles de filles et des filles qui triomphent; là, le maître modeste, courageux et patient, qui s*est dévoué aux derniers de sa classe et s*est contenté de bien faire, rougit comme s'il n'avait rien fait, ou comme s'il avait mal fait; là, on commence à calculer ce qu'un lauréat rapporte et ce qu'il mérite qu'on se donne de peine pour le former et le disputer à sa famille et à l'apprentissage. Que paclé-je des concours cantonaux ! Us ont tué les prix de fii) d'année ; mais euxmêmes ils seront tués par les concours d'arrondissement qui commencent; ceux-ci seront tués par les concours de départemeilt qui viendront, en attendant le couronnement de l'édifice, le concours général de la France, d'où sera extrait le lauréat des lauréats, le génie de l'orthographe. Je signale l'abus monstrueux^ par acquit de conscicnv e, sans beaucoup espérer. Il y a trente ans, quand j'avais rhonneur de vivre près de V. Cousin, je me plaignais à lui de l'excès des concours ; il me répondit : « Nous sommes ainsi en France. On ferait un concours d'enfanls en nourrice, à qui bave le mieux! »
(Études et discours.)
Alphonse Daudet
M. Alphonse Daudet (né Jà Nîmes en 1840), l'auteur de tant
d'œuvres délicates et spirituelles, et d'un chef-d'œuvre que l'Académie
française a couronné, Fromont jeune et Risler ainé^ a retracé dans l'un
de SCS premiers romans, Ln petit Chose, les souyenîrs des années qu*il a passées comme maître d'études au collège de Sarlande. C'est à ce livre que nous^ empruntons le fragment ci-dessous.
. Ceux-là (les petits) n'étaient pas méchants; c'étaient les autres. Ceux-là ne me firent jamais de mal, et moi je les aimais bien, parce qu'ils ne sentaient pas encore le collège et qu'on lisait toute leur âme dans leurs yeux. .. Je ne les punissais jamais. A quoi bon? Est-ce qu'on punit les oiseaux?... Quand ils pépiaient trop haut, je n'avais qu'à crier : « Silence I » Aussitôt ma volière se taisait — au moins pour cinq minutes.
Le plus âgé de l'étude avait onze ans. Onze ans, je vous demande ! Et le gros Serrières qui se vantait de les mener i, la baguette I...
Moi je ne les menai pas à la baguette. J'essayai d'être tQujours bon, voilà tout.
Quelquefois, quand ils avaient été bien sages, je leur racontais une histoire.... Une histoire!... Quel bonheur! Vite, vite, on pliait les cahiers, on fermait les livres ; encriers, règles, porte-plumes, on jetait tout péle-méie au fond des pupitres, puis, les bras croisés sur la table, on ouvrait de grands yeux et on écoutait. J'avais composé à leur intention cinq ou six petits contes fantastiques : les Débuts d'une cigale, les Infortunes de Jean Lapin^ etc. Alors, comme aujourd'hui, le bonhomme La Fontaine était mon saint de prédilection dans le calendrier littéraire, et mes romans ne faisaient que commenter ses fables ; seule*» ment j'y mêlais un peu de ma propre histoire. Il y avait toujours un pauvre grillon obligé de gagner sa vie comme le petit Chose, des bêtes à bon Dieu qui cartonnaient en sanglotant, comme Eysette (Jacques). Cela amusait beau* coup mes petits, et moi aussi, cela m'amusait beaucoup. Malheureusement, M. Viot n'entendait pas qu'on s'amusât de la sorte.
Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aur
clefs faisait une tournée d'inspection dans le collège, pour voir si tout s'y passait selon le règlement.... Or, un de ces jours-là, il arriva dans notre étude, juste au moment le plus pathétique de Tliistoire de Jean Lapin. En voyant entrer M. Viot, toute Tétude tressauta. Les petits, effarés, se regardèrent. Le narrateur s'arrêta court. Jean Lapin, interdit, resta une patte en Tair, en dressant de frayeur sa grande oreille.
Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard d'étonnement sur les pupitres dégarnis. Une parlait pas, mais ses clefs s'agitaient d'un air féroce : « Frinc ! frinc! frinc! tas de drôles, on ne travaille donc plus ici I »
J'essayai, tout tremblant, d'apaiser le^ terribles clefs.
« Ces messieurs ont beaucoup travaillé ces jours* ci, balbutiai-je.... J'ai voulu les récompenser en leur racontant une petite histoire. »
M. Viot ne me répondit pas. 11 s'inclina en souriant, fit gronder ses clefs une dernière fois et sortit.
Le soir, à la récréation de quatre heures, il vint vers moi et me remit, toujours souriant, toujours muet, le cahier de règlement ouvert à la page 12 : Devoirs du maître envers les élèves.
Je compris qu'il ne fallait plus raconter d'histoires et je n'en racontai plus jamais.
Pendant quelques jours, mes petits furent inconsolables. Jean Lapin leur manquait et cela me crevait le cœur de ne pouvoir le leur rendre. Je les aimais tant, si vous saviez, ces gamins-là! Jamais nous ne nous quittions.... Le collège était divisé en trois quartiers très distincts : les grands, les moyens, les petits; chaque quartier avait sa cour, son dortoir, son étude. Mes petits étaient donc à moi, bien à moi. Il me semblait que j'avais trente-cinq enfants. . .
Deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il fallait mener les enfants en promenade. Cette promenade était un supplice pour moi.
D'habitude nous allions à la Prairiey une grande pelouse qui s'étend comme un tapis au pied de la montagne, à une demi-lieue dé la ville.... Quelques gros châtaigniers, trois ou quatre guinguettes peintes en jaune, une. source vive courant dans le vert, faisaient Tendroit charmant et gai pour l'œil.... Les trois études s'y rendaient séparément; une fois là, on les réunissait sous la surveillance d'un seul maître qui était toujours moi. Mes deux collègues allaient se faire régaler par des grands dans les guinguettes voisines, et, comme on ne m'invitait jamais, je restais pour garder les élèves.... Un dur mélier, dans ce bel endroit! . Il aurait fait si bon s'étendre sur cette herbe verte, dans l'ombre des châtaigniers, et se griser de serpolet en entendant chanter la petite source!... Au lieu de cela^ il fallait surveiller, crier, punir.... J'avais tout le collège sur les bras, c'était terrible....
Mais le plus terrible encore, ce n'était pas de surveiller les élèves à la Prairie, c'était de traverser la ville avec ma division, la division des petits. Les autres divisions emboîtaient le pas à merveille et sonnaient des talons comme des vieux grognards ; cela sentait la discipline et le tambour. Mes petits, eux, n'entendaient rien à toutes ces belles choses. Ils n'allaient pas en rang, se tenaient par la main et jacassaient le long de la roule. J'avais beau leur crier : « Gardez vos distances ! » Ils ne me comprenaient pas et marchaient tout de travers.
J'étais assez content de ma tête de colonne. J'y mettais les plus grands, les plus sérieux, ceux qui portaient la tunique, mais à la queue, quel gâchis ! Quel désordre I Une marmaille folle, des cheveux ébouriffés, des mains sales, des culottes en lambeaux.... Je n'osais pas les regarder.
Desinit in piscem^ me disait à ce sujet le souriant M. Viot, homme d'esprit à ses heures. Le fait est que ma queue de colonne avait une triste mine.
Comprenez-vous mon désespoir de me montrer dans les rues de Sarlande en pareil équipage et le dimawdA&^M\-
tout?... Les cloches carillonnaient» les rues ëtafient pleines de monde. On rencontrait des pensionnats de demoiselles qui allaient à vêpres, des modistes en bonnets roses, des élégants en^pantalons gris perle. Il fallait traverser tout cela avec un habit râpé et une division ridicule. Quelle honte!...
Parmi tous les diablotins ébouriffés que je promlenais deux fois par semaine dans la ville, il y en avait un surtout, un demi-pensionnaire, qui me désespérait par sa laideur et sa mauvaise tenue.
bnaginez un horrible petit avorton, si petit, si p'etit que c*en était ridicule; avec cela disgracieux, sale, mal peigné, mal vêtu, sentant le ruisseau, et, pour que rien ne lui man« quât, affreusement bancal.
Jamais pareil élève, s'il est permis toutefois de donnéri ça le nom d*élève, ne figura sur les feuilles d*inscriptioitt de l'Université. C'était à déshonorer un collège.
Pour ma part, je l'avais pris en aversion, et, quand je le voyais se dandiner à la queue de la colonne avec la grâce d'un jeune canard, il me venait des envies furieuses de le chasser à grands coups de botte pour Thonneur de ma' division.
Bamban, nous l'avions surnommé Bamban à cause de sa démarche plus qu'irrégulière, Bamban était loin d'appartenir aune famille aristocratique. Gela se voyait sans peine à ses manières, à ses façons de dire et surtout aux belles relations qu'il avait dans le pays.
Tous les gamins de Sarlande étaient ses amis.
Grâce à lui, quand nous sortions, nous avions toujours à nos trousses une nuée de polissons qui faisaient la roue sur nos derrières, appelaient Bamban par son nom, le montraient au doigt, hii jetaient des peaux de châtaignes, et mille autres bonnes singeries. Mes petits s'en amusaient beaucoup, mais moi je ne riais pas, et j*adressais chaque semaine au principal un rapport circonstancié sur l'élevé Bamban et les nombreux désordres c(v\& ^^ présence entraînait.
Malheureusement mes rapports restaient san& réponse, «t j*étais toujours obligé de me montrer dans les rues en compagnie de H. Bamban, plus sale et plus bancal que Jamais.
Un dimanche entre autres, un beau dimanche de fête et de grand soleil, il m*arriva pour la promenade dans un •état de toilette tel que nous en fûmes tous épouvantés. Vous n'avez jan\^is rien rêvé de semblable. Des mains noires, des souliers sans cordons, de la boue jusque dans les cheveux, presque plus de culotte.... Un monstre I
Le plus risible, c'est qu*évidemment on Tavait fait très beau ce jour-là avant de me l'envoyer. Sa tête, mieux pei-* gnèe qu'à l'ordinaire, était roide de pommade, et le nœud de cravate avait ie ne sais quoi qui sentait les doigts maternels. Mais il y a tant de ruisseaux avant d'arriver au •collège !
Bamban s'était roulé dans tous.
Quand je le vis prendre son rang parmi les autres, paisible et souriant comme si de rien n'était, j'eus un mouvement d'horreur et d'indignation.
Je lui criai : « Va-t'en I »
Bamban pensa que je plaisantais et continua de sourire. n se croyait très beau ce jour-là I
Je lui criai de nouveau : « Va-t'en ! »
Il me regarda d'un œil triste et soumis, son œil suppliait, mais je fus inexorable et la division s*ébranla, le laissant seul, immobile au milieu de la rue.
Je me croyais délivré de lui pour toute la journée, lorsqu'au sortir de la ville des rires et dos chuchotements à mon arrière-garde me firent retourner la tête.
À quatre ou cinq, pas derrière nous, Bamban suivait la promenade gravement.
f Doublez le pas, » dis-je aux deux premiers.
Les élèves comprirent qu'il s'agissait de faire une niche âu bancal, et la division se mit à filer d'un train d'enfer.
De temps en temps, on se retournait pour voir si Bamban
pouvait suivre, et on riait de l'apercevoir là-bas, bien loin, gros comme le poing, trottant dans la poussière de la route, au milieu de marchands de gâteaux et de limonade.
Cet enragé-là arriva à la Prairie presque en même temps que nous. Seulement il était pâle de fatigue et tirait la jambe à faire pitié.
J'en eus le cœur touché, et, un peu honteux de ma cruauté, je l'appelai prés de moi, doucement. *
Il avait une petite blouse fanée à carreaux rouges, la blouse du petit Chose, au collège de Lyon.
Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans moimême je me disais : « Misérable ! lu n'as pas honte ! Mais c'est toi, c'est le petit Chose que tu t'amuses à martyriiser ainsi I » Et, plein de larmes intérieures, je me mis à aimer de tout mon cœur ce pauvre déshérité.
Bamban s'était assis par terre, à cause de ses jambes qui lui faisaient mal. Je m'assis près de lui. Je lui parlai.... Je lui achetai une orange.... [J'aurais voulu lui laver les pieds....
A partir de ce jour Bamban devint mon ami, j'appris sur son compte des choses attendrissantes....
C'était le fils d'un maréchal-ferrant qui, entendant vanter partout les bienfaits de l'éducation, se saignait aux quatre membres, le pauvre homme! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au collège. Mais hélas I. Bamban n'était pas fait pour le collège et il n'y profitait guère.
Le jour de son arrivée, on lui avait donné un modèle de bâtons en lui disant : « Fais des bâtons! » Et, depuis un an, Bamban faisait des bâtons. Et quels bâtons, grand Dieu!... tortus, sales, boiteux, clopinants, des bâtons de Bamban.... •
Personne ne s'occupait de lui. Il ne faisait spécialement partie d'aucune classe; en général, il entrait dans celle qu'il voyait ouverte. Un jour, on le trouva en train défaire ses bâtons dans la classe de philosophie.... Un drôle d'élève ce Bamban !
' Je le regardais quelquefois à l'étude, courbé en deux sur son papier, suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume à pleines mains et appuyant de toutes ses forces, comme s'il eût voulu traverser la table.... A chaque bâton, il reprenait de l'encre, et, à la fin de chaque ligne, il rentrait sa langue et se reposait en se frottant les mains.
Bamban travaillait de meilleur cœur, maintenant que nous étions amis....
Quand il avait terminé une page, il s'empressait de gravir ma chaire à quatre pattes et posait son chef-d'œuvre devant moi sans parler.
Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant : « C'est très bien. » C'était hideux, mais je ne voulais pas le décourager.
De fait, peu à peu les bâtons commençaient à mardier plus droit ; la plume crachait moins et il y avait moins d'encre sur les cahiers.... je crois que je serais venu à bout de lui apprendre quelque chose; malheureusement la destinée nous sépara. Le maître des moyens quittait le collège.
Comme la fin de l'année était proche, le principal ne voulut pas prendre un nouveau maîtrç. On installa un rlîétoricien à barbe dans la chaire des petits, et c'est moi qui fus chargé de l'étude des moyens.
Je considérai cela comme une catastrophe.
D'abord les moyens m'épouvantaient. Je les avais vus à l'œuvre les jours de Prairie, et la pensée que j'allais vivre sans cesse avec eux me serrait le cœur.
Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j'aimais tant.... Comment serait pour eux le rhétoricien à barbe?... Qu'allait devenir Bamban? J'étais réellement malheureux.
Et mes petits aussi se désolaient de me voir partir. Le jour où je leur fis ma dernière étude, il y eut un moment d'émotion quand la cloche sonna.... Ils voulureat t<^^^
m*embrasser.... Quelques-uns même, je vous assure, trouvèrent des choses charmantes à me dire.
Et Bamban?...
Bamban ne parla pas. Seulement, au moment où je sortais, il s'approcha de moi, tout rouge, et me mit dans la main, avec solennité, un superbe cahier de bâtons qu*il avait dessiné à mon intention.
Pauvre Bamban I . . . (Le petit Chose.)
m. LUTZELHANM
EdMOKD ÂBOUT^
Le lendemain vers neuf heures du soir, les petites vacances étant finies, je repris mélancoliquement le chemin de ma prison. Ce n'était jamais sans douleur que je levais le lourd marteau de la porte. Je fus donc agréablement surpris en voyant que le marteau, la porte et le portier lui-même avaient disparu. Trois de mes camarades se tenaient sur le seuil, les bras ballants, les yeux écarquillés, tout ahuris de l'aventure. Un quatrième survint, «chargé de fruits confits et de beurre salé; il nous apprit que M. Lutzelmann^ avait donné la porte à repeindre et offert un mois de congé à ce cerbère de Lombard. Ce n'est pas tout : en gagnant le vestibule de la maison, je m'aperçus qu'on avait ôté la barrière entre les grands et les petits. Les deux cours n'en faisaient plus qu'une, et dix fois, vingt fois plus grande, car on pouvait circuler librement entre le mur d'enceinte et le couvent sécularisé. Le jardin même, cet impénétrable jardin du principal, avait sa grille ouverte à deux battants.