ELISÉE RECLUS
cules terreuses et des roches dont le poids les a durcies. 11 est assis sur un banc. Le banc a trois mètres de long, je le veux bien, mais ce banc est en chêne — et nous parcourons en imagination les grandes forêts de la France — ou en sapin, et nous voici gravissant les montagnes de la Norvège. Et que de voyages, que d'excursions dans l'espace, que de conversations amusantes sur les pierres et les clous des maisons, sur les fleurs du jardin et le ruisseau du village ! La géographie vient en même temps, mais sous forme vivante.
Certainement il faut prendre toujours jpour point de départ ce que Tenfant voit; mais ne voit-il donc que son école et son village? C'est là le petit bout de sa demeure, mais il voit aussi le ciel infini, le soleil, les étoiles, la lune. Il voit les orages, les nues, les pluies, l'horizon au loin, montagnes, collines, dunes ou simples renflements, et les arbres et les broussailles. Qu'on lui fasse bien regarder toutes ces choses, qu'on lui en parle. Voilà de la géographie vraie, et pour cela l'enfant n'a pas à sortir du milieu qui l'entoure et qui se montre à lui dans son infinie variété.
Bien plus, — et Fourier l'avait bien compris, — le moutard peut devenir créateur en géographie. Il voit la terre et il la refait. Je me rappelle nos joies d'enfant quand nous bâtissions une montagne, quand nous percions des grottes, quand nous tracions des ruisseaux, creusions des lacs et les parsemions d'îles. Que l'instituteur, s'il est intelligent, sache aider ses élèves dans ce travail de création; qu'il compare le ruisseau factice à la rigole de la rue et l'île artificielle au dépôt de vase d'à côté, et par cette simple comparaison les lois se découvrent, l'enfant devient géologue sans même avoir l'idée de ce grand mot grec.
Sans doute qu'en creusant une mer l'enfant ne « réalise » pas l'immensité de l'Océan, mais l'enfant ne «réalise » rien. Personne ne « réalise » rien. Rothschild dépense un million sans voir par l'esprit toutes les pièces de \vv\%<.
francs à côté les unes des autres. De même le marin traverse l'Océan sans en retrouver dans sa mémoire toutesies vagues qui se succèdent. Mais Tenfant a la passion du gigantesque, du colossal. Il en veut à tout prix. Il voit une pierre, il veut s'imaginer que c'est un rocher ; une taupinière, c'est une montagne pour lui. Quand nous lui disons d'une chose qu'elle est très grande, son imagination travaille sans cesse pour écarter les bornes que nous lui avons fixées d'abord. Je me rappelle encore le jour où mon grandpère me dit que le Sahara est un désert de sable où l'on peut marcher pendant des jours et des jours sans trouver autre chose que du sable. Depuis qu'il m'a donné cette première leçon de géographie, je me vois essayant sans cesse en imagination de « réaliser » cet espace sans bornes, Qui ne finit jamais et toujours recommence.
(Lettre inédite,)