‹ Lectures pédagogiques à l'usage des écoles normales primairesChapitre 146 sur 226 · AUGUSTIN THIERRY · texte numérisé non relu

AUGUSTIN THIERRY

d'entre nous qui ressentaient déjà le goût du beau et Tadrairation de la gloire. Nous nous disputions le livre ; il fut convenu que chacun l'aurait à son tour, et le mien vint un jour de congé, à Theure de la promenade. Ce jour-là^ je feignis de m*être fait mal au pied, et je restai seul à la maison. Je lisais ou plutôt je dévorais les pages, assis devant mon pupitre, dans une salle voûtée qui était notre salle d'études, et dont l'aspect me semblait alors grandiose et imposant. J'éprouvai d'abord un charme vague, et comme un éblouissement d'imagination; mais quand vint le récit d'Eudore, cette histoire vivante de Fempire à son déclin, je ne sais qvel intérêt plus aclif et plus mêlé de réflexion m'attacha au tableau de la ville éternelle, de la cour d'un empereur romain, de la marche d'une armée romaine dans les fanges de la Batavie, et de sa rencontre avec une armée de Franks.

J'avais lu dans l'Histoire de France à l'usage des élèves de l'École militaire, notre livre classique : « Les Franks ou Français, déjà maîtres de Tournay et des rives de l'Escaut, s'étaient étendus jusqu'à la Somme.... Clovisj fils du roi Ghildéric, monta sur le trône en 481 , et affermit par ses victoires les fondements de la monarchie française. )> Toute mon archéologie du moyen âge consistait dans ces phrases et quelques autres de môme force que j'avais apprises par cœur. Français, trône, monarchie^ étaient pour moi le commencement et la fin, le fonds et la forme de notre histoire nationale. Rien ne m'avait donné l'idée de ces terribles Franks de M. de Chateaubriand, pares de la dépouille des ours, des veaux marins, des urochs et des sangliers, de ce camp, retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands bœufs, de cette armée rangée en triangle où Von ne distinguait qu'une forêt de framées, des peaux de bêtes et des corps demi-nus, A mesure que se déroulait à mes yeux le contraste si dramatique du guerrier sauvage et du soldat civilisé, j'étais saisi de plus en plus vivement; l'impression que fit sur moi le chaat de

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guerre des Franks eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où j'étais assis, et, marchant d*un bout à l'autre de la salle, je répétai à haute voix et eu faisant sonner mes pas sur le pavé :

(( Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec Tépée.

a Nous avons lancé la francisque à deux tranchants; la sueur tombait du front des guerriers et ruisselait le long de leurs bras. Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de joie ; le corbeau nageait dans le sang des morts; tout l'Océan n'était qu'une plaie. Les vierges ont pleuré longtemps.

a Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée.

(( Nos pères sont morts dans les batailles, tous les vautours en ont gémi : nos pères les rassasiaient de carnage. Choisissons des épouses dont le lait soit du sang et qui remplissent de valeur le cœur de nos fils. Pharamond, le bardit est achevé, les heures de la vie s'écoulent; nous sourirons quand il faudra mourir.

« Ainsi chantaient quarante mille Barbares. Leurs cavaliers haussaient et baissaient leurs boucliers blancs eu cadence, et, à chaque refrain, ils frappaient du fer d'un javelot leur poitrine couverte de fer. »

Ce moment d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à venir. Je n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se passer en moi ; mon attention ne s'y arrêta pas; je l'oubliai môme durant plusieurs années: mais, lorsque, après d'inévitables tâtonnements pour le choix d'une carrière, je me fus livré tout entier à l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses moindres circonstances avec une singulière précision. Aujourd'hui^ si je me fais lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes émotions d'il y a trente ans.

(Récits des temps mérovingiens^ Préface.)

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