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FÉNELON

bien parler sans aucune étude. On sait que, dans Tancienne Rome, la mère des Gracques conlribua beaucoup, par une bonne éducation, à former l'éloquence de ses enfants, qui devinrent de si grands hommes.

Elles devraiont aussi savoir les quatre règles de l'arilhmétique ; vous vous en servirez utilement pour leur faire faire souvent des comptes. C'est une occupation fort épineuse pour beaucoup de gens ; mais Thabilude prise dès l'enfance, jointe à la facilité de faire promptement, par le secours des règles, toutes sortes de comptes les plus embrouillés, diminuera fort ce dégoût. On sait assez que l'exactitude de compter souvent fait le bon ordre dans les maisons.

Il serait bon aussi qu'elles sussent quelque chose des principales règles de justice ; par exemple, la différence qu'il y a entre un testament et i:ne donation; ce que c'est qu'un contrat, une substitution, un partage de cohéritiers; les principales règles du droit ou des coutumes du pays où l'on est, pour rendre ces actes valides ; ce que c'est que propre , ce que c'est que communauté ; ce que c'est que biens meubles et immeubles. Si elles se marient, toutes les principales affaires rouleront là-dessus....

Après ces instructions, qui doivent tenir la premièii'e place, je crois qu'il n'est pas inutile de laisser aux filles, selon leur loisir et la portée de leur esprit, la lecture des livres profanes qui n'ont rien de dangereux pour les passions : c'est même le moyen de les dégoûter des comédies et des romans.

Donnez-leur donc des histoires grecque et romaine ; elles y verront des prodiges de courage et de désintéressement. Ne leur laissez pas ignorer l'histoire de France, qui a aussi ses beautés ; mêlez celle des pays voisins, et les relations des pays éloignés judicieusement écrites. Tout cela sert à agrandir l'esprit et à élever l'âme à de grands sentiments, pourvu qu'on évite la vanité et l'affectation....

Je leur permettrais aussi, mais avec un grand choix, la lecture des ouvrages d'éloquence et de poésie, si je voyais

qu'elles en eussent le goût, et que leur jugement fût assez solide pour se donner au véritable usage de ces choses ; mais je craindrais d'ébranler les imaginations trop vives, et je voudrais en tout cela une exacte sobriété : tout ce qui peut faire sentir Tamour, plus il est adouci et enveloppé, plus il me paraît dangereux.

La musique et la peinture ont besoin des mêmes précautions : tous ces arts sont du même génie et du même goût. Pour la musique, on sait que les anciens croyaient que rien n'était plus pernicieux à une république bien policée, que d'y laisser introduire une mélodie efféminée : elle énerve les hommes; elle rend les âmes molles et voluptueuses ; les sons languissants et passionnés ne font tant de plaisir qu'à cause que l'âme s'y abandonne à Tattrait des sens jusqu'à s'y enivrer elle-même....

La peinture se tourne chez nous plus aisément au bien : d'ailleurs elle a un privilège pour les femmes; sans elle leurs ouvrages ne peuvent être bien conduits. Je sais qu'elles pourraient se réduire à des travaux simples qui ne demanderaient aucun art; mais, dans le dessein qu'il me semble qu'on doit avoir d'occuper l'esprit en même temps que les mains des femmes de condition, je souhaiterais qu'elles fissent des ouvrages où l'art et l'industrie assaisonnassent le travail de quelque plaisir. De tels ouvrages ne peuvent avoir aucune vraie beauté, si la connaissance des règles du dessin ne les conduit....

On doit considérer, pour l'éducation d'une jeune fille, sa condition, les lieux où elle doit passer sa vie, et la profession qu'elle embrassera selon les apparences. Il n'y a guère de personne à qui il n'en coûte cher pour avoir trop espéré ; ce qui aurait rendu heureux n'a plus rien que de dégoûtant, dès qu'on a envisagé un état plus haut. Si une fille doit vivre à la campagne, de bonne heure tournez son esprit aux occupations qu elle y doit avoir, et ne lui laissez point goûter les amusements de la ville; monti*ezluiles avantages d'une vie simple et active. Si elle est d'une

FENELON. — CLAUDE FLEURY 403

condition médiocre de la ville, ne lui faîtes point voir des gens de la cour ; ce commerce ne servirait qu'à lui faire prendre un air ridicule et disproportionné : renfermez-la dans les bornes de sa condition, et donnez-lui pour modèles les personnes qui y réussissent le mieux; formez son esprit pour les choses qu'elle doit faire toute sa vie ; apprenez-lui l'économie d'une maison bourgeoise, les soins qu'il faut avoir pour les revenus de la campagne, pour les rentes et pour les maisons qui sont les revenus de la ville, ce qui regarde l'éducation des enfants, et enfin le détail des autres occupations d'affaires ou de commerce, dans lequel vous prévoyez qu'elle devra entrer, quand elle sera mariée.

(De VÉduccition des filles, ch. xi et xn.)

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