LE BUT DE L'ÉDUCATION DES FEUMES
Madame de Rémdsat^
Comme créature intelligente, la femme n'est pas différente de l'homme. Elle possède, sans doute à un moindre degré, les mêmes facultés, mais elle les possède, et c'est assez pour qu'elle mérite qu'on les exerce : leur nature étant commune, leur loi doit être la même; pourvue des mêmes moyens pour connaître et remplir les conditions ^ de son existence, l'éducation d'une femme ne doit pas différer essentiellement de celle de l'homme, du moins quant aux principes. En sa qualité d'être doué de raison, d'être moral et libre, parce qu'il est raisonnable, son éducation, si elle est raisonnable aussi, ne peut que vouloir se conformer à sa nature, en assurant sa moralité par l'empire de la raison sur la liberté.
1, Voir ia notice, p. 181»
MADAME DE RÉMDSAT 407
La femme est raisonnable, puiscpi'elle a la notion du vrai et du faux; elle est morale, puisqu'elle a le sentiment, sinon la connaissance du bien et du mal; elle est libre enfin; et que ce mot si redouté n'excite aucune alarme, puisqu'il ne désigne que cette liberté niée des s<^uls impies et définie par Bosstiet « le pouvoir de vouloir ou de ne vouloir pas ». Pourquoi donc laisserait-on sa raison sans aliment, sa conscience sans lumière, sa liberté sans règle? sur quel fondement lui refuserait-on la vérité? La vérité est la loi de l'âme, et jamais la suppression des lois n'a d'autre effet que l'oppression ou la licence. En effet, nous voyons que ceux qui ont ainsi tenté de dépraver ou de délier la raison des femmes ont presque réussi a en faire tour à tour des esclaves ou des révoltées. C'est le vice des systèmes d'éducation adoptés jusqu'à présent pour elles Par je ne sais quelle crainte de leur avenir, on a négligé, la plupart du temps, de leur donner ce qu'il faut de force morale pour les circonstances difficiles ou imprévues ; une précipitation paresseuse se hâte d'inculquer aux jeunes filles quelques habitudes dont on leur cache les raisons. On ne les avertit de rien, on les préserve soigneusement de toute expérience. La vanité maternelle, si délicatenient ombrageuse, voudrait éviter à l'enfant toute occasion d'agir en sens opposé des qualités qu'elle lui souhaite; et, repoussant les épreuves, elle se contente de nourrir son âme d'une morale prise généralement dans des conventions qui manquent de puissance et de vie. Presque toutes les mères préfèrent les préceptes aux principes ; en dictant à leurs filles ce qu'elles ont à faire, elles aiment mieux se servir du mot il faut, qui ne s'adresse point à la raison, que du mot vous devez qui n'est compris que d'elle. L'emploi de l'une ou l'autre de ces expressions peut changer tout un système d'éducation.
La morale de bonne compagnie, qui se réduit pour une femme à l'obligation d'être ce qu'on appelle dans le monde considérée, étant celle dont nous préoccupons surtout Tes-
prît de nos fiUes, il en résulte qu'elles deviennent bien plus attentives à ce qu'il faut qu'elles paraissent, qu'à ce qu'elles doivent être. Cependant comme il arrive parfois que les succès qu'on obtient dans le monde, et même ceux auxquels on doit mettre du prix, sont la suite d'une conduite plutôt adroite que sage, combien de mères qui, croyant n'avoir entretenu leur fille que de vertu et de religion, se trouvent, après de longs soins et une grande surveillance, ne lui avoir donné que ces leçons de ruse qu'on appelle de l'esprit de conduite, ou tout au plus une collection de maximes formulées pour un petit nombre de situations journalières et prévues! La morale du monde porte les consciences à ne point se reprocher ce qui est ignoré, ou ce qui n'est pas hautement désapprouvé. La vraie, la seule morale est celle qui s'applique à toutes les conditions de la vie elt qui en dépasse la durée. Chacun sait, ou tout au moins répète, que la raison se forme par la réflexion et l'expérience : pourquoi donc ne donner aux enfants que des réflexions toutes faites, pourquoi ne pas reconnaître de bonne foi que le but de l'éducation, et en même temps son moyen le plus efficace, est le bon emploi de la liberté? S'il est important de hâter l'expérience, croit-on y parvenir en réglant d'avance la vie, de manière que celle d'une jeune fille marche pendant quinze ou dixhuit ans sous la puissance minutieuse des volonlés maternelles? Quand toutes les actions se font par ordre, les devoirs se remplissent comme à l'insu de la raison; alors notre propre conduite ne nous profite pas. En surveillant un enfant, il faudrait donc le laisser maître de chercher lui-même, et de prendre, dans mainte occasion, le parti qu'il voudra. Je ne crois point, comme Rousseau, que son instituteur, ses parents, une mère surtout, feignant d'ignorer comme lui ce qu'il ignore, dussent consentir à faire, sous ses yeux, le mal, comme il le fait d'abord dans l'impuissance de commencer par le bien. Ce serait lui donner une étrange idée de la vie, de l'humanité et de la société que