PLAN D'INSTRUCTION PUBLIQUE PRÉSENTÉ A LA CONSTITUANTE
Ta l leyra nd - Périgord
Le Comité de constitution de l'Assemblée nationale constituante avait été chargé de présenter à cette assemblée un plan d'organisation de l'instruction publique. Ce fut M. de Tallcyrand-Périgord, ancien évêque d'Autun et administrateur du département de Paris, qui donna lecture du rapport du Comité dans les séances des 10 et H septembre 179i. S'il faut en croire le témoignage de quelques contemporains, ce rapport, qui est resté comme un monument des idées de la Constituante en matière d'instruction publique, serait l'œuvre de Desrenaudes, ancien grand vicaire de l'évêquc d'Autun.
Les pouvoirs publics sont organisés : la liberté, l'égalité, existent sous la garde toute-puissante des lois; la propriété a retrouvé ses véritables bases; et pourtant la constitution pourrait sembler incomplète, si Ton n'y attachait enfm,^omme partie conservatrice et vivifiante, Vinstruction publique, que sans doute on aurait le droit d'appeler un pouvoir, puisqu'elle embrasse un ordre de fonctions distinctes qui doivent agir sans relâche sur le perfectionnement du corps politique et sur la prospérité générale.
Nous ne chercherons pas ici à faire ressortir la nullité ou les vices innombrables de ce qu'on a nommé yis«jv'V
volonté commune. Mais pour que cette volonté, qui doit se trouver toute dans les représentants de la nation chargés par elle d'être ses organes, ne soit pas à la merci des volontés éparses ou tumultueuses de la multitude souvent égarée; pour que ceux de qui tout pouvoir dérive ne soient pas tentés, ni quant à l'émission de la loi ni quant à son exécution, de reprendre inconsidérément ce qu'ils ont donné, il faut que la raison publique, armée de toute la puissance de Tinstruction et des lumières, prévienne ou réprime sans cesse ces usurpations individuelles, destructives de tout principe, afin que le parti le plus fort soit aussi, et pour toujours, le parti le plus juste.
Les hommes sont déclarés libres; mais ne sait-on pas que l'instruction agrandit sans cesse la sphère de la liberté civile, et seule peut maintenir la liberté politique contre toutes les espèces de despotisme? Ne sait-on pas que, môme sous la constitution la plus libre, l'homme ignorant est à la merci du charlatan, et beaucoup trop dépendant de riiomme instruit; et qu'une instruction générale, bien distribuée, peut seule empêcher, non pas la supériorité des esprits qui est nécessaire, et qui même concourt au bien de tous, mais le trop grand empire que cette supériorité donnerait, si l'on condamnait à l'ignorance une classe quelconque de la société ? Celui qui ne sait ni lire ni compter dépend de tout ce qui l'environne; celui qui connaît les premiers éléments du calcul ne dépendrait pas du génie de Newton, et pourrait même profiter de ses découvertes.
Les hommes sont reconnus égaux ; et pourtant combien celte égalité de droits serait peu sentie, serait peu réelle, au milieu de tant d'inégalités de fait, si l'instruction ne faisait sans cesse effort pour rétablir le niveau, et pour affaiblir du moins les funestes disparités qu'elle ne peut détruire I
Enfin, et pour tout dire, la constitution existerait-elle véritablement si elle n'existait que dans notre code ; si de là elle ne jetait ses racines dans l'âme de tous les citoyens;
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si elle n'y imprimait à jamais de nouveaux sentiments, de nouvelles mœurs, de nouvelles habitudes? Et n'est-ce pas à l'action journalière et toujours croissante de l'instruction que ces grands changements sont réservés?
Tout proclame donc l'instante nécessité d'organiser l'instruction : tout nous démontre que le nouvel état des choses, élevé sur les ruines de tant d'abus, nécessite une création en ce genre ; et la décadence rapide et presque spontanée des établissements actuels qui, dans toutes les parties du royaume, dépérissent comme des plantes sur un terrain nouveau qui les rejette, annonce clairement que le moment est venu d'entreprendre ce grand ouvrage.
.... 11 doit exister pour tous les hommes une première instruction commune à tous. Il doit exister pour un grand nombre une instruction qui tende à donner un plus grand développement aux facultés, et éclairer chaque élève sur sa destination particulière. Il doit exister pour un certain nombre une instruction spéciale et approfondie, nécessaire à divers états, dont la société doit retirer de grands avantages.
La première instruction serait placée dans chaque canton, ou, plus exactement, dans chaque division qui renferme une assemblée primaire; la seconde, dans chaque district; la troisième répondrait à chaque département, aiin que par là chacun pût trouver, ou chez soi, ou autour de soi, tout ce qu'il lui importe de connaître.
.... Par là répondront aux divers degrés de la hiérarchie administrative les différentes gradations de l'instruction publique; et de même qu'au delà de toutes les administrations se trouve placé le premier organe de la nation, le corps législatif, investi de toute la force de la volonté publique, ainsi, tant pour le complément de l'instruction que pour le rapide avancement de la science, il existera dans le chef-lieu de Tempire, et comme au faite de toutes les instructions, une école plus particulièrement nationale, un Institut universel qui, s'enrichissant des lumières de toutes
les parties' de la France, présentera sans cesse la réunion (les moyens les plus heureusement combinés pour renseignement des connaissances humaines et leur accroissement indéfini. Cet institut, placé dans la capitale, cette patrie naturelle des arts, au milieu des grands modèles de tous les genres qui honorent la nation, nous a paru correspondre, sous plus d'un rapport, dans la hiérarchie instructive, au corps législatif lui-même, non qu'il puisse jamais s'arroger le droit d'imposer des lois ou d'en surveiller l'exécution, mais parce que, se trouvant naturellement le centre d'une correspondance toujours renouvelée avec tous les départements, il est destiné, par la force des choses, à exercer une sorte d'empire, celui que donne une confiance toujours libre et toigours méritée; que, réunissant des moyens dont l'ensemble ne peut se trouver que là, il deviendra, par le privilège légitime de la supériorité, le propagateur des principes, et le véritable législateur des méthodes; qu'à l'instar du corps législatif, ses membres seront aussi l'élite des hommes instruits de toutes les parties de la France, et que les élèves eux-mêmes, dont la première éducation, distinguée par des succès, méritera d'être perfectionnée pour le plus grand bien de la nation, étant choisis dans chaque département pour être envoyés à cette école, ainsi qu'il sera expliqué ci-après, seront, en vertu d'un tel choix, comme les jeunes députés, sinon de la confiance, au moins de l'espérance nationale
Cette hiérarchie oinsi exposée, il paraîtrait naturel de passer l'indication des objets et des moyens d'exécution, sur chacun des degrés que nous venons de marquer; mais auparavant il est une c|nestion à résoudre, et sur laquelle les bons^ esprits sont eux-mêmes partagés : c'est celle qui regarde la gratuité de l'instruction.
Il doit exister une école gratuite ; le principe est incontestable; mais jusqu'à quel point doit-elle être gratuite? sur quels objets seulement doit-elle l'être? quelles sont, en