SON BESOIN D'ACTION
COMÉNIOS.
Àmos Goinénius (1502-1671), Tun des penseurs les plus émincnts du dix-septième siècle, est surtout connu par les réformes qu'il essaya d'introduire dans réducation. Tchèque de naissance, et élevé dans les doc* trines religieuses des Frères moraves, il vit sa nation asservie, sa religion persécutée, et mena depuis l'âge de trente ans la vie errante d'un proscrit : après avoir résidé successivement en Pologne, en Angleterre, en Hongrie, il alla mourir à Amsterdam. Gomme l'a dit un de ses admirateurs, c Goménius, Slave d'origine, a été mis par l'exil au-dessus de toute patrie spéciale et appartient, par la généralité de ses vues, à l'humanité tout entière. >
On trouvera la biographie de Goménius dans le remarquable article que lui a consacré le Dictionnaire de pédagogie de H. Buisson : nous y renvoyons le lecteur. 11 suffira de rappeler ici que l'auteur de la Janua lin-
guarum et de VOrbia picttis, le premier apôtre de la méthode intuitive, a exposé l'ensemble de ses idées pédagogiques dans un grand ouvrage écrit en latin, la Didactica magna . Il y établit quatre degrés successifs dans l'éducation, à chacun desquels correspondrait une école. Ces quatre écoles, dont il a formulé dans tous les détails le plan d'études, seraient : 1* Yécvle maternelle, pour les enfants de moins de six ans; 2** ïécole élémentaire publique en langue vulgaire, pour les enfants de six à douze ans ; 3* V école latine ou le gymnase, pour les élèves de douze à dix-hilit ans ; 4* Vacadémie, pour les élèves de dix-huit à vingt-quatre ans.
Goménius s'est occupé avec une sollicitude particulière de l'éducation de la première enfance. Il veut que la mère soit la première éducatrice : ce qu'il appelle ïécole maternelle, ce n'est pas autre chose que les leçons de la mère. Il a écrit sur ce sujet spécial un petit livre, la Schola materni gremii, qui mériterait d'être traduit en français, et dans lequel on trouve déjà la plupart des idées que Rousseau, Pestalozzi et Frœbcl ont développées plus tard. Mous donnons ci-dessous des extraits de deux chapitres de ce livre, celui qui est consacré à la santé des petits enfants, et celui où l'auteur explique comment les enfants doivent être exercés à V action et au travail. Sans doute Goménius, malgré l'élévation de ses vues, reste par certains côtés un homme de son siècle : c'est un mystique, nourri de la lecture de l'Ancien Testament, et qui croit fermement à la prochaine venue du règne de Dieu sur la terre; c'est aussi un latiniste, préoccupé de faciliter à tous l'acquisition d'un idiome qu'il regarde comme la langue universelle de l'avenir. Hais ce qu'il conserve encore de préjugés et d'erreurs ne fait que mieux ressortir l'admirable bon sens qui lui donne, à travers ses visions bibliques, la divination de l'humain et du vrai; et il reste pour nous, comme l'a dit Michelet, a un beau génie, grand, doux, fécond, savant universel, le Galilée de la pédagogie. »
Lorsque l'enfant est venu au monde, les parents ont à fournir à cette frêle créature une couche chaude et moelleuse, et une nourriture convenable. Et ici on doit attacher une haute importance à ce que chaque mère soit vraiment mère et ne repousse pas loin d'elle sa propre chair : après avoir nourri de son sang l'enfant qu'elle portait dans son sein, elle ne doit pas lui refuser l'aliment que le Créateur lui a destiné, le lait de ses mamelles. Suivant une coutume blâmable, pernicieuse et cruelle, quelques mères (surtout parmi les dames nobles) ne veulent pas nourrir elles-mêmes leurs etifants, et les confient à des femmes étrangères : il est très nécessaire de combattre
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cet usage et d'enseigner aux parents ce que la raison ordonne de faire. Plus cet abus s'est répandu et enraciné, et plus il est urgent de ne pas garder le silence à ce sujet. Je dis par conséquent que cette séparation de Tenfant d'avec sa mère et cet allaitement par une étrangère — lorsque ceci n'est pas commandé par une impérieuse nécessité, et n'a lieu que pour s'éviter à soi-même l'accomplissement d'un devoir naturel et les incommodités qu'il entraîne — est une chose qui contredit aux lois de Dieu et de la ' nature, qui est nuisible aux enfants, nuisible également aux mères, et contraire à la véritable honnêteté et aux bonnes mœurs.
[Ici Coménius développe sa thèse très longuement, à grand renfort de citations des auteurs sacrés et profanes, et non sans une certaine éloquence. Nous supprimons ce morceau, obligés que nous sommes de nous restreindre aux passages essentiels des deux chapitres.]
Outre le lait, les enfants pourront être habitués peu à peu à d'autres aliments ; mais on procédera avec précaution, en commençant par ceux qui sont le plus semblables à leur aliment naturel. Habituer les enfants à prendre des médecines, comme le font quelques-uns, est une chose très nuisible; tout d'abord parce qu'on trouble ainsi le cours naturel de la digestion, ce qui met obstacle à la croissance de l'enfant. De plus, la nature s'accoutume aux médicaments, lorsqu'on les emploie sans nécessité ; ceuxci perdent ainsi leur vertu, et, si Ton veut ensuite en faire usage dans quelque maladie, ils n'ont plus d'efficacité, parce que le corps s'est habitué à les supporter.
Bien plus, et c'est là le résultat le plus fâcheux, ceux qui ont été habitués aux médecines dès leur enfance ne peuvent jamais arriver à une vigueur et à une santé parfaites : ils restent toujours malingres, pâles, délicats, et enfin meurent avant le temps.
C'est pourquoi, chers parents, soyez raisonnables, et écartez de vos enfants les médecines comme des çoisona^
lorsqu'elles ne leur sont pas nécessaires* Faites de même des aliments et des boissons dénature échauffante, tels que les mets épicés, le vin, Teau-de-vie, etc. Celui qui donne à ses enfants une semblable nourriture agit comme ferait un jardinier imprudent, qui, pour voir un arbre croître et porter des fleurs plus vite, en recouvrirait de chaux les racines, afin d'accélérer le développement de la chaleur vitale. L'arbre, il est vrai, croîtra plus rapidement et fleurira plus tôt, mais on le verra se dessécher avant d'avoir atteint la moitié de sa croissance. Le Créateur a voulu que le lait fût Taliment des enfants et des jeunes animaux en général, et c'est à ce régime qu'il faut s'en tenir,
Si le lait est pour eux la nourriture par excellence, on peut néanmoins leur donner aussi quelques aliments simples, comme le pain, le beurre, la bouillie, les légumes, l'eau, la bière. On les verra croître alors comme les plantes au bord d'une eau courante; qu'on leur permette seulement de bien dormir, de jouer souvent, de se donner du mouvement, et qu'on recommande à Dieu leur vie et leur santé par une fervente prière.
Il sera également à propos de les habituer à une vie réglée, en déterminant combien de fois par jour et à quelle heure ils doivent être couchés et levés, manger, jouer. Cela contribue beaucoup au maintien de la santé, et c'est une préparation au bon ordre qu'ils auront à observer plus tard dans leur conduite. Il pourra sembler incroyable à quelques personnes que les enfants puissent être habitués de la sorte à l'ordre et à la régularité; cela n'en est pas moins certain, et les exemples le prouvent.
La vie est semblable au feu ; et comme le feu, à moins d'un courant d'air et d'un perpétuel mouvement, s'éteint bientôt, ainsi les enfants ont absolument besoin d'avoir tous les jours du mouvement et de l'exercice : c'est aux parents à y pourvoir. C'est pour cette raison qu'on berce les enfants, avant qu'ils puissent se donner eux-mêmes le /nouvcmcnt nécessaire en marchant, qu'on les porte,
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qu*on les promène dans une petite voiture. Mais dès que Tenfant est un peu plus grand et peut se tenir sur ses piedsy il faut le laisser courir ou s'occuper ù quelque chose; plus Tenfant agit, court, travaille, et mieux il dort, mieux il digère, mieux il se développe de corps et d'esprit; il suffit de prendre garde qu'il ne se fasse du mal. 11 faut donc arranger pour les enfants des endroits où ils puissent courir et s'occuper en toute sécurité sous la surveillance de personnes attentives, nourrices ou bonnes. Le proverbe dit que" la gaîté est la moitié de la santé, et, selon Sirach, un cœur joyeux est la vie de l'homme : aussi ajouterons-nous en dernier lieu que les parents doivent faire en sorte de tenir leurs enfants en joie. Durant les premières années, par exemple, on les égaie en les berçant, en chantant, en les portant, en battant des mains, en leur donnant des hochets, en un mot en jouant avec eux, mais sans exagération et avec mesure ; à l'âge de deux, trois et quatre ans, on peut les faire jouer, courir, écouter de la musique, regarder de jolies choses, etc. ; bref, il ne faut pas leur refuser ce qui peut leur être agréable, mais au contraire chercher à les divertir avec ce qui peut amuser leurs yeux, leurs oreilles, ou leurs autres sens. Ces divertissements contribuent à la santé du corps et de l'esprit, pourvu qu'il n'y entre rien qui soit contraire à la piété et aux bonnes mœurs ; — mais de ceci il sera parlé en son lieu.
Les enfants aiment à faire toujours quelque chose; car l'enfance ne peut pas rester longtemps en repos, et cela est fort heureux. Aussi ne doit-on pas les empêcher de s'occuper, mais au contraire veiller à ce qu'ils aient toujours quelque chose à faire. Ils sont semblables aux fourmis, qui vont sans cesse courant çà et lA, portant ou traînant quelque chose, rangeant et dérangeant. Seulement, pour que leurs occupations soient réglées avec Intel li-
gence, il faut les aider et leur montrer comment ils doivent s*y prendre, lors même qu'il s'agit de choses puériles (les seules d'ailleurs qui soient à leur portée), et on ne doit point rougir de jouer avec eux.
On raconte d'un illustre Athénien, de Thémistocle, qu'un jeune homme, étant venu le voir, le trouva chevauchant sur un bâton avec son jeune fils; et comme le jeune homme paraissait fort surpris qu'un personnage aussi considérable se comportât de la sorte et condescendit à jouer avec un enfant, Thémistocle le pria de n'en rien dire à personne avant que d'avoir des enfants lui-même. Il donnait à entendre par là que lorsque son interlocuteur serait devenu père, il comprendrait ce qu'est Taffection paternelle, et ne trouverait plus rien d'étrange à des jeux qui maintenant lui paraissaient puérils.
Lorsque les enfants voient faire une chose aux autres personnes et cherchent à l'imiter, il ne faut pas les en empêcher. Mais comme certaines choses peuvent offrir du danger (par exemple un couteau, une hache, etc.), et que d'autres, si on les donne aux enfants, sont facilement endommagées (ainsi les pots, les verres, les livres, etc.), il sera bon, au lieu de leur donner les choses elles-mêmes, d'y substituer des jouets, tels que des couteaux de plomb émoussés, des sabres de bois, de vieux livres hors d'usage, des sifflets, des chevaux de bois, de petits chariots, de petits traîneaux, des maisonnettes, etc. On peut les laisser jouer constamment avec des objets de ce genre, qui servent aussi à exercer leur corps ; de cette façon ils développent leur intelligence et acquièrent en même temps de l'adresse. Les enfants aiment aussi à construire des maisons avec de Targile, des copeaux ou des pierres, ce qui est pour eux un premier essai d'architecture. En résumé ; toutes les fois que les enfants ont envie de jouer et qu'ils le peuvent sans se faire du mal, il faut les y aider plutôt que le leur défendre, car l'oisiveté est nuisible au corps insi qa*à l'esprit *
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Durant la première année, un enfant n*est pas capable d'autres exercices que d'apprendre à ouvrir la bouche pour manger, à tenir la tête droite, à tourner les yeux, à prendre quelque chose avec la main, à se tenir debout ou assis, etc. Mais la nature leur enseigne elle-même ces choses-là, sans grande étude.
Dans la seconde et la troisième année, ils pourront faire déjà quelques progrès dans ce que nous appellerons la mécanique. Ils apprennent ce que c'est que courir, sauter, se retourner, jouer avec quelque chose, allumer quelque chose et l'éteindre, verser de l'eau, porter une chose d'un endroit à un autre, lever, abaisser, abattre, bât-r, attacher, courber, redresser, briser, couper, etc. On peut les laisser faire tout cela, et même leur montrer au besoin la façon de s'y prendre.
Les quatrième, cinquième et sixième années seront toutes remplies d'occupations manuelles. En effet, ce n'est pas un bon signe quand l'enfant reste toujours en repos et n'aime pas à courir ; au contraire, être sans cesse en mouvement et toujours occupé de quelque chose est le signe certain d'une bonne santé et d'un esprit vif. Aussi, comme nous Tavons déjà dit, faut-il les laisser faire tout ce qu'ils ont envie d'essayer, et les y aider, afin qu'il y ait quelque méthode dans ce qu*ils font et que cela leur soit utile pour les choses plus importantes qui viendront ensuite.
11 faut aussi qu'à l'école maternelle les enfants appren^ nent à dessiner et à écrire. Dans la troisième ou quatrième année ^ selon que leur goût s'éveille plus ou moins vite, ils dessineront à la craie ou au chaibon des points, des lignes, des courbes, des cercles, lour ce qu'ils voudront: ce qui peut leur être montré peu à peu et par manière de jeu. Leurs mains apprendront ainsi à tenir la craie et à tracer des traits, et ils sauront ce que c'est qu'un point ou une ligne, ce qui sera d'un grand avantage pour l'enseignement qu'ils recevront plus tard de leurs m^VVc^^.
La musique est la chose qui nous est le plus naturelle. Car dès que nous venons de naître, nous commençons à chanter la chanson du paradis terrestre, en mémoire de notre chute, je veux dire à pleurer et à crier : c'est là notre première musique, on ne peut pas Tinterdire aux enfants, et, quand ce serait possible, on ne devrait pas le faire, parce que la santé s*en trouve bien. Car, ne pouvant avoir à cet âge-là d'autre exercice corporel, ils se fortifient et se nettoient ainsi les poumons et divers autres organes internes. La seconde année, les enfants commencent à prendre plaisir à la musique proprement dite, au chant^ au son des violons, des cymbales, des luths, et autres ihstruments. Il est bon de le leur faire entendre, pour que leurs oreilles et leur esprit s'habituent à la mélodie.
La troisième année, on commencera à les habituer quotidiennement à la musique sacrée : c'est-à-dire que là où Ton a coutume de chanter un cantique avant ou après le repas, les enfants devront être présents, et on les exhortera a chanter aussi ; si quelqu'un peut accompagner le chant en jouant de quelque instrument, qu'il le fasse. On les conduira aussi à l'église, où toute la communauté chante en chœur. La quatrième année, il n'est pas rare de voir des enfants pouvoir chanter eux-mêmes ; mais pour ceux qui sont plus lents à comprendre la musique, on pourra atten. dre encore. On peut aussi donner aux enfants, surtout aux garçons, un sifflet, des cymbales, un petit violon, etc., pour qu'ils apprennent à produire eux-mêmes des sons, et que leur oreille s'accoutume à toute sorte de mélodies.
La cinquième année — si l'on n'a pas commencé déjà durant la quatrième — il sera temps de former leur bouche aux hymnes et cantiques spirituels, et de leur enseigner à chanter les louanges de leur Créateur.
[Coménius donne ici le texte d'un certain nombre de cantiques destihcs ù être chantés le matin, le soir, avant ou après le repas, aux grandes fêtes de l'année, etc.]
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Tous ces cantiques, el bien d'autres encore, pourront être chantés avec les enfants, le soir ou après les repas, par les parents ou les nourrices, et les enfants les apprendront facilement; car la mémoire des enfants, à cet âge, relient déjà assez bien ce qu*on lui confie, et la rime et la mélodie y aideront. Mieux ils auront réussi à apprendre ces cantiques, et plus ils y trouveront de plaisir, et la louange de Dieu sortira ainsi de la bouche des enfants. Heureuse la maison dans laquelle on entend résonner cette sainte musique I
(Schola materni grernii, chap. v et vu.)
XiES BESOINS NATURELS DES ENFANTS
J.-J. Rousseau
Jean-Jacques Rousseau naquit à Genève, le 28 juin 1712, et mourut à Ermenonville, près de Paris, le 2 juillet 1778.
Ce n'est pas ici le lieu de raconter en détail l'existence étrange, troublée, maladive, douloureuse, trop souvent aussi désordonnée, dont il a luimême tracé le récit dans ses Confessions et dans les Rêveries du promeneur solilaire. Issu d'une humble famille d'artisans, il passa successivement, avant de devenir écrivain, par toutes sortes de conditions, depuis celle de laquais jusqu'au rôle plus digne de lui de précepteur et de professeur de musique.
Inventeur d'un système de notation musicale cliiiCrce, qui devait faire grande fortune depuis, il vint à Parip, à vingt-neuf ans, en 1741 ; mais son invention ne fut pas goûtée, et il vécut durant plusieurs années dans un état assez voisin de la misère, parvenant à grand'peine à fuirc jouer l'opéra des Muses galantes, et se liant avec ceux qu'on appelait alors les « pliiiosophes D, notamment avec Diderot, qui luiconiia la rédaction des articles de musique de ['Encyclopédie,
Ce fut à ce moment qu'allant voir un jour son ami emprisonné au donjon de Vincennes pour ce qu'on appellerait aujourd'hui un délit de presse, il lut dans un journal littéraire du temps l'annonce d'un concours ouvert par l'Académie de Dijon sur la question de savoir « si le rétablissement des sciences et des lettres a contribué à corrompre ou à épurer ]es mœurs ». Rousseau, comme il l'a raconté lui-même, se sentit soudainement ïUuminé par cette formule dont les Ictmct Vx\ %^tE^\V\^w\
38 LECTUHES PÉDAGOGIQUES
répondre à dos idées et à des sentiments qui depuis longtemps fermentaient en lui, et il saisit avec empressement cette occasion de -traduire d'enthousiasme pour le public le principe qu'il développa plus tard dans tous se écrits, et qui constitue ce qu'on pourrait appeler le fond même de sa doctrine, la contemplation et l'exaltation sous toutes les formes d'un idéal de perfection naturelle qu'il oppose à une sorte de dépravation fatale, résultat voulu ou inconscient de la vie civilisée.
11 concourut, il obtint le prix, et son Discours fit grand bruit. Son opéra du Devin de village^ qui fut joué à Versailles vers la même époque avec un succès éclatant, le rendit encore plus célèbre.
Malheureusement le défaut d'équilibre physique et moral, l'excessive chaleur d'imagination et de sentiment, qui était peut-être un des éléments du génie de Rousseau, devait, dans toutes les circonstances où la fortune le poussa, tourner contre lui et le rendre malheureux quand môme.
Au moment où ses plus beaux livres, dont nous ne prétendons pas même donner ici la liste, portaient au plus haut point sa renommée et rendaient son nom européen, il se brouilla successivement avec tous ses amis, et se ferma, pour des raisons qui n'étaient pas toujours à l'avantage de son caractère, plusieurs portes hospitalières ; quand des persécutions, beaucoup plus honorables pour lui, l'atteignirent dans ce qu'il a certainement fait de plus sain et de meilleur, il rendit plus amers, par ses préventions hypocondriqucs, des malheurs dont l'iniquité aurait dû le relever à ses proj^res yeux comme pour la postérité ; en sorte qu'il n'a pas paru impossible, quoiqu'il n'y ait jamais eu aucune preuve du fait, que la vie de cet homme, si bien doué pour sentir le bon et le beau et pour en jouir, ait été misérablement abrégée par le suicide.
Rousseau a abordé les questions d'éducation dans le même esprit que tout le reste : aussi n'cst-il pas ^tonnant que la fausseté même de son point de départ l'ait conduit à des exagérations et à des paradoxes dont il ne se défendait point ; encore moins préoccupé de faire de ses -théories un système maniable et pratique, il semble donner de propos délibéré un caractère utopique à des vues qui bien souvent ne sont irréalisables que sous la forme absolue qui plaisait à son éloquence. La justice oblige de reconnaître que toute k pédagogie moderne, en France comme dans le reste du monde, relève de Rousseau ; que Basedow, Pestalozzi, Fellenberg, le Père Girard, Frœbel, pour ne citer que les noms les plus connus, procèdent de lui, comme, de nos jours même. Bain et Herbert S):encer ; qu'enfm presque tous les hommes politiques qui, pendant la Révolution française, ont cherché à créer chez nous une éducation publique en rapport avec les principes d'un gouvernement libre et populaire, étaient les disciples de Rousseau.
Emile ou de l'Éducalwn, qui parut en 1762, est, au point de vue pé-
àa^ogique, le grand ouvrage de J.-J. Rousseau. Ce livre, moins pour ses
doctrines aventureuses sur certains points de l'éducation de l'eûfance et de
J.-J. UOUSSEAU 39
la jeunesse, qae parce qu'il attaquait toute révélation et prêchait le pur déisme, fut censuré par le Parlement et condamné au feu ; Rousseau, décrété de prise de corps, ne ()ut qu'à la protection du maréchal de Luxembourg les moyens de sortir de France.
Nous citons divers passages de V Emile ; nous en aurions pu prendre beaucoup d'autres ; mais ce n'est point un livre dont on puisse juger sur des spécimens, et c'est au texte même de VÉmile^ au moins aux éditions spéciales qui en ont été données à l'usage des maîtres des écoles, que nous renvoyons nos lecteurs.
Dans un roman plus célobie qui n*est guère lu aujourd'hui, la Nou^ velle UéloisCt publié deux ans avant V Emile, Rousseau avait aussi fait connaître épisodiquement ses vues sur l'éducation, surtout sur l'éducation physique et morale des enfants; nous en donnons un passage (p. 211).
La nature a, pour fortifier le corps et le faire croître, des moyens qu'on ne doit jamais contrarier. Il ne faut point contraindre un enfant de rester quand il veut aller, ni d'aller quand il veut rester en place. Quand la volonté des enfants n'est point gâtée par notre faute, ils ne veulent rien inutilement. 1) faut qu'ils sautent, qu'ils courent, qu'ils crient quand ils en ont envie. Tous leurs mouvements sont des besoins de leur constitution qui cherche à se fortifier; mais on doit se défier de ce qu'ils désirent sans le pouvoir faire eux-mêmes, et que d'autres sont obligés de faire pour eux. Alors il faut distinguer avec soin le vrai besoin, le besoin naturel, du besoin de fantaisie qui commence à naître....
11 y a un excès de rigueur et un excès d'indulgence, tous deux également à éviter. Si vous laissez pâtir les enfants, vous exposez leur santé, leur vie ; vous les rendez actuellement misérables ; si vous leur épargnez avec trop de soin toute espèce de mal-être, vous leur préparez de grandes misères, vous les rendez délicats, sensibles; vous les sortez de leur état d'hommes, dans lequel ils rentreront un jour malgré vous. Pour ne les pas exposer à quelques maux de la nature, vous êtes l'artisan de ceux qu'elle ne leur a pas donnés.
(Bmi(c, Uv. IU\
LA PROPRETÉ ; NÉCESSITÉ DE LAISSER AUX PETITS ENFANTS LA LIBERTÉ DE LEURS MOUITEMENTS
Madame Campa n
îkjnic Campan (1752-1822), femme de chambre de Marie-AïUoinelte, est surtout connue par les Mémoires où elle a consigné les souvenirs des années qu'elle passa auprès de la reine de France. Après la Révolution, elle fonda un pensionnat de jeunes filles qui eut un grand succès. En 1805, Napoléon la plaça à la tcte de la maison d'éducation d'Écoucn, destinée aux ûUes des membres de la Légion d'honneur. Tombée en disgrâce sous la Restauration, elle acheva ses jours dans la retraite.
Son Traité sur l'éducation des femmes, dont nous donnons plusieurs extraits, ne fut publié qu'après sa mort, en 1823. Sans être un chefd'œuvre, et quoiqu'il offre de nombreuses lacunes et quelques errcui*s cet ouvrage est encore aujourd'hui intéressant à consulter : c'est, comme l'a dit l'auteur lyi-méme, un utile « recueil d'épreuves, d'expériences et de remarques dont les élèves ont fourni à leur insu le sujet, les principes et le résultat. 9
La propreté la plus recherchée, la liberté des membres, la régularité la plus ponctuelle pour les heures de sommeil et des repas, sont les bases de la santé des enfants. Il faut rejeter parmi les préjugés de village l'idée qu'il peut exister des malpropretés salutaires. Nettoyez la tête de l'enfant dès qu'il vient au monde, mais n'employez jamais de réperciissifs ^ pour obtenir cette propreté.
Cédant aux touchantes exhortations de Rousseau en faveur du premier âge, on abandonna l'usage des bandes de neuf aunes qui servaient à faire d'un nouveau-né une espèce de momie. L'usage des lisières est également tombé; les lisières haussaient les épaules des enfants, et facilitaient trop souvent aux nourrices de village le moyen de se
1. De répercussi fs, ' c'esl-h-diie de substances ayant la propriété de faire re/luerau dedans du corps les humcuis qui produisent telle ou telle éruption sur la peau.
MADAME GÀMPAN 41
débarrasser de leurs nourrissons en les suspendant à quelque crochet.
On s'est servi ensuite de paniers d'osier qui entourent Tenfant depuis la ceinture. Ces paniers ont aussi de graves inconvénients. Leur base, qui s'élargit et qui garantit ainsi la sûreté des premiers pas, empêche l'enfant de calculer les distances ; lorsque ensuite on lui ôtc son panier, il se heurte contrefont ce qu'il rencontre, et, quand il se sert de son panier, c'est en y appuyant sa poitrine d'une manière nuisible. Le meilleur moyen pour donner à un enfant l'usage graduel de ses membres est de le coucher souvent sur un tapis, ou sur du gazon; là, il commence par se tourner de lui-même; bientôt, il s'exerce à marcher comme les petits quadrupèdes; plus tard, il se soulève, s'appuie sur quelques objets, et vient ensuite à faire quelques pas, sans autre secours que les mains de sa mère.
Désormais libres dans leurs premiers mouvements, que les enfants le soient dans leur volonté d'agir : suivez de l'œil les pas timides qu'ils essaieront de faire seuls ; et s'ils approchent de quelques meubles dangereux, gardez-vous de les avertir par des cris; ce serait le vrai moyen de les rendre peureux et maladroils. S'ils se heurtent, ayez du sang-froid ;*apaisez doucement leurs larmes, ditesleur d'une voix rassurante: Vous avez marché trop vile; vous navez pas regardé devant vous. 11 n'y a rien à espérer d'une mère assez insensée pour battre la table à laquelle sa fille vient de se frapper, d'une mère qui engage l'enfant à l'imiter, et fait naître la colère la plus blâmable à la place d'une remarque utile.
(De VÉducation, liv. I, chap. iv.)