ANTOINE ARNAULD
routes différentes, les unes vraies, les autres fausses, et c'est à la raison d'en faire le choix. Ceux qui choisissent bien sont ceux qui ont Tesprit juste ; ceux qui prennent le mauvais parti sont ceux qui ont l'esprit faux; et c'est la première et la plus importante différence qu'on peut mettre entre les qualités de l'esprit des hommes.
Ainsi la principale application qu'on devrait avoir serait de former son jugement et de le rendre aussi exact qu'il peut l'être; et c'est à quoi devrait tendre la plus grande partie de nos études. On se sert de la raison comme d'un instrument pour acquérir les sciences, et l'on devrait se servir, au contraire, des sciences comme d'un instrument pour perfectionner sa raison; la justesse de l'esprit étant infiniment plus considérable que toutes les connaissances spéculatives auxquelles on peut arriver par le moyen des sciences les plus véritables et les plus solides : ce qui doit porter les personnes sages à ne s'y engager qu'autant qu'elles peuvent servir à cette fin, et à n'en faire que ^ l'essai et non l'emploi des forces de leur esprit.
Le peu d'amour que les hommes ont pour la yérité fait qu'ils ne se mettent pas en peine la plupart du temps de distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux. Ils laissent entrer dans leur âme toutes sortes de discours et de maximes; ils aiment mieux les supposer comme véritables que de les examiner; s'ils ne les entendent pas, ils veulent croire que d'autres les entendent bien; et ainsi ils se remplissent la mémoire d'une infinité de choses fausses, obscures et non-entendues, et raisonnent ensuite sur ces principes, sans presque considérer ce qu'ils disent, ni ce qu'ils pensent.
La vraie raison place toutes choses dans le rang qui leur convient; elle fait douter de celles qui sont douteuses, rejeter celles qui sont fausses, et reconnaître de bonne focelles qui sont évidentes.
(La Logique^ \P i\viss^\%^
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LES PRÉJUGÉS ET L^ESPRIT SCIEimFIQUE
F. Bacon
Lord Francis Bacon (1561-1626), grand cliancclier d'Angleterre, est l'un des maîtres de la philosophie moderne. Dans son ouvrage principal, le Novum Organum, il a établi les principes de la méthode scientifique, procédant par l'expérience et l'induction. Toutefois, Bacon fut plutôt, selon l'expression de M. de Rémusat, un promoteur qu'un inventeur, a II n'a, dit M. Marion, ni inventé ni même pratiqué utilement pour son compte la méthode expérimentale : témoin passionné des grandes découvertes du seizième siècle, il s'est borné à analyser minutieusement les procédés auxquels était dû cet essor des sciences de la nature. II a donné les règles de l'observation et de l'expérience ; mais d'autres déjà les avaient appliquées d'instinct. Le service qu'il a rendu — et il est encore immense — a été de tirer ces règles au clair dans des formules précises, quoique un peu compliquées, et surtout de répandre le respect et le goût des sciences, en les célébrant avec autant d'autorité que de verve. » Gondorcet, dans son beau livre Esquisse dun tableau historique des progrès de V esprit humain^ y a parlé de Bacon en ces termes : « Bacon a révélé la véritable méthode d'étudier la nature, d'employer les trois instruments qu'elle nous a donnés pour pénétrer ses secrets : l'observation, l'expérience et le calcul. Il veut que le philosophe, jeté au milieu de l'univers, commence par renoncer à toutes les croyances qu'il a reçues, et même à toutes les notions qu'il s'est formées, pour se recréer en quelque sorte un entendement nouveau, dans lequel il ne doit plus admettre que des idées précises, des notions justes, des vérités dont le degré de certitude ou de probabilité ait été rigoureusement pesé, o
L'esprit humain, dès qu'une fois certaines idées Font séduit, soit par leur charme, soit par Tempire de la tradition et de la foi qu'on leur prête, contraint tout le reste de revenir à ces idées et de s'accorder avec elles; et quoique les expériences qui démontrent la fausseté de ces idées soient plus nombreuses et plus concluantes, l'esprit ou les néglige ou les méprise, ou par une dis-
L Voir ci-dessous p. 77 un extrait de ce Vivre.