‹ Lectures pédagogiques à l'usage des écoles normales primairesChapitre 37 sur 226 · F. BACON · texte numérisé non relu

F. BACON

tinction les écarte et les rejette, non pas sans un très grand dommage; mais il faut bien conserver intacte toute l'autorité de ces préjugés chéris. J'aime beaucoup la réponse de celui à qui Ton montrait suspendus dans un temple les tableaux votifs de ceux qui avaient échappé au péril du naufrage, que l'on pressait de déclarer, devant de tels témoins, s'il reconnaissait la providence des dieux, et qui repartit : « Mais où donc a-t-on peint ceux qui malgré leurs vœux périrent? » C'est ainsi que procède toute superstition, astrologie, interprétation des songes, divinations, présages ; les hommes enchantés de ces sortes de chimères tiennent note des prédictions réalisées; mais de celles, bien plus nombreuses, que l'événement déçoit, ils ne tiennent compte et passent outre. C'est là un fléau qui pénètre bien plus subitement encore la philosophie et les sciences; dès qu'un dogme y est reçu, il dénature tout ce qui lui est contraire, quelque force et raison qu'il y rencontre, et le soumet à sa mesure. Et quand bien même l'esprit n'aurait ni légèreté, ni faiblesse, il conserve toujours une propension dangereuse à être plus vivement frappé d'un fait positif que d'une expérience négative; tandis que régulièrement il devrait prêter autant de crédit à Tune qu'à l'autre, et qu'au contraire, c'est surtout dans Texpèrience négative que se trouve le fondement des véritables principes.

L'esprit humain est surtout frappé des faits qui se présentent ensemble et instantanément à lui, et dont l'imagination est remplie d'ordinaire; une tendance certaine, mais imperceptible, le porte à supposer et à croire que tout le reste ressemble à ces quelques faits qui l'assiègent; il est, de son naturel, peu tenté d'aborder ces expériences inaccoutumées et en dehors des sentiers battus, où les principes viennent s'éprouver comme au feu, et très inhabile à les traiter, à moins que des règles de fer et une autorité inexorable ne lui fassent violence en ce point.

L'esprit humain ne reçoit pas avec sincérité la lu.-

lumière des choses, mais il y mêle sa volonté et ses passions; c*est ainsi qu'il se fait une science à son goût : car la vérité que Thomme reçoit le plus volontiers, c'est celle qu'il désire. Il rejette les vérités difficiles à saisir, à cause de son impatience à atteindre le résultat; les principes qui le restreignent, parce que son espérance y trouve des boirnes ; les lois les plus hautes de la nature, parce qu'elles gênent ses superstitions; la* lumière de l'expérience, par une arrogance superbe, pour que son intelligence ne paraisse pas s'occuper d'objets méprisables et fugitifs; les idées extraordinaires, parce qu'elles choquent les opinions vulgaires; enfin d'innombrables et secrètes passions pénètrent de toutes parts l'esprit et corrompent le jugement

(Novum Organum. — Trad. Lorquet.)

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