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LA MÉTHODE ANALYTIQUE

M.-J.-Anloine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcel, né en 1743, fut l'un des plus illustres savants du dix-huitième siècle. 11 se distingua surtout comme mathématicien, et à Tâge de vingt-six ans il entrait à rAcadémie des sciences. Lié avec Vullairc, d'Alembert, Diderot^ et toute la génération des encyclopédistes, quoique plus jeune que la plupart d'entre eux, il fut le plus illustre représentant de cette école philosophique dans les Assemblées de la Révolution. Élu membre de la Législative en 1701, et de la Convention en 1792, il rédigea, au nom du Comité d'instruction publique, un remarquable plan d'éducation nationale. Proscrit pendant la Terreur, il dut se cacher, et écrivit dans sa retraite Touvrage intitulé Esquisse d'un tableau histoi'ique des progrès de Vesprit humain^ qui ne fut publié qu'après sa mort. C'est à cet ouvrage que nous empruntons le fragment consacré à l'exposé de la méthode ' analytique et des services qu'elle a rendus aux sciences.

Ayant quitté sa retraite en avril 1794 pour ne pas compromettre la personne qui lui donnait asile, Gondorcet lut reconnu, arrêté, et se iclonna la mort dans sa prison.

Enfin Locke ^ saisit le fil qui devait guider la philosophie ; il montra qu*une analyse exacte, précise des idées, en les réduisant successivement à des idées plus immédiates dans leur origine, ou plus simples dans leur composition, était le seul moyen de ne pas se perdre dans ce chaos de notions incomplètes, incohérentes, indéterminées, que le hasard nous a offertes sans ordre, et que nous avons reçues sans réflexion.

Il prouva, par cette analyse même, que toutes sont le résultat des opérations de notre intelligence sur les sensations que nous avons reçues, ou plus exactement encore des combinaisons de ces sensations que la mémoire nous représente simultanément, mais de manière que l'attention s'arrête, que la perception se borne à une partie seulement de chacune de ces sensations composées.

11 fit voir qu'en attachant un mot à chaque idée, après l'avoir analysée et circonscrite, nous parvenons à nous la rappeler constamment la même, c'est-à-dire toujours formée des mêmes idées plus simples, toujours renfermée dans les mêmes limites, et par conséquent à pouvoir l'employer dans une suite de raisonnements, sans jamais risquer de nous égarer.

Au contraire, si les mots ne répondent point à une idée bien déterminée, ils peuvent successivement en réveiller de différentes dans un même esprit, et telle est la source la plus féconde de nos erreurs.

Ënfm, Locke osa, le premier, fixer les bornes de l'intelligence humaine, ou plutôt déterminer la nature des vérités qu'elle peut connaître, des objets qu'elle peut embrasser.

Cette méthode devint bientôt celle de tous les philosophes; et c'est en l'appliquant à la morale, à. la politique, à l'éco-

i. SuV locke, vojr la notice p. 7,

nomie publique, qu'ils sont parvenus à suivre dans ces sciences une marche presque aussi sûre que celle des sciences naturelles ; à n'y plus admettre que des vérités prouvées, à séparer ces vérités de tout ce qui peut rester encore de douteux et d'incertain; à savoir ignorer, enfin, ce qu'il est encore, ce qu'il sera toujours impossible de connaître.

Ainsi, l'analyse de nos sentiments nous fait découvrir, dans le développement de notre faculté d'éprouver du plaisir et de la douleur, l'origine de nos idées morales, le fondement des vérités générales qui, résultant de ces idées, déterminent les lois immuables, nécessaires du juste et de l'injuste; enfin les motifs d'y conformer notre conduite, puisés dans la nature même de notre sensibilité, dans ce qu'on pourrait appeler, en quelque sorte, notre constitution . morale.

Cette même méthode devint en quelque sorte un instrument universel; on apprit à l'employer pour perfectionner celle des sciences physiques, pour en éclaircir les principes, pour en apprécier les preuves; on l'étendit à l'examen des faits, aux régies du goût.

Ainsi cette philosophie, s'appliquant à tous ces objets de l'intelligence humaine, analysait les procédés de l'esprit dans chaque genre de connaissances, faisait connaître la nature des vérités qui en forment le système, celle de l'espèce de certitude qu'on y peut atteindre; et c'est ce dernier pas de la philosophie qui a mis en quelque sorte une barrière éternelle entre le genre humain et les vieilles erreurs de son enfance; qui doit l'empêcher d'être jamais ramené à son ancienne ignorance par des préjugés nouveaux, comme il assure la chute de tous ceux que nous conservons, sans peut-être les connaître tous encore; de ceux même qui pourront les remplacer, mais pour ne plus avoir qu'une faible influence et une existence éphémère.

(Esquisse d'un tableau historique des progrès de C esprit humain; Paris, an 111, p. 249.)

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