DE L'INDUCTION
E. LiTTRÉ
Emile Littré naquit à Paris en 1801 . Après avoir fait brillamment ses classes et obtenu diverses nominations au grand concours, il embrassa l'étude de la médecine, et fut reçu interne des hôpitaux; mais,, sans pousser plus loin la pratique, sans même prendre le titre de docteur, il se lança de bonne heure dans des recherches d'érudition. La trace de ses études médicales est restée, entre autres travaux, dans une traduction des œuvres du médecin grec Hippocrate en 10 volumes in-4*', et dans une édition du Dictionnaire de médecine d'après le plan suivi par ^'ystcn, qu'il publia en collaboration avec Charles Robin.
l\ fut l'un des premiers adeptes du système de philosophie positive proposé par Auguste Comte, et il publia, pour l'exposition et la vulgarisation de cette doctrine, de nombreux ouvrages, dont les principaux sont le Traité de la philosophie positive (in-S", 1845} et un volume ayant pour titre Auguste Comte et la philosophie positive (in-8°, 1863).
Hais les plus grands titres de Littré à la reconnaissance et au respect de la postérité sont ses immenses travaux sur l'histoire littéraire et surtout sur la linguistique. Il en a publié une bonne partie dans les tomes XXI, XXII et XXIII de l'Histoire littéraire de la France, vaste et ancienne publication placée sous les auspices de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et dans le Journal des savants, autre publication émanant également de Tlnstitut. Son Histoire de la langue française (1862, 2 vol. in-13) est un recueil de ces articles. Enfin aou BictionnaxTc de\a.
langue 'française, publié de 1863 à 1872 (4 vol. grand iD-4", avec un supplément), est une de ces œuvres gigantesques qui honorent ua homme et un siècle. Il contient, outre les renseignements ordinaires des dictionnaires français, des exemples de chacun des sens des mots, avec l'indication précise des sources, c*est-à-dire des auteurs et des ouvrages classiques où ils ont été employés, plus l'historique de chaque mot suivi, dans les écrivains de chuque siècle, depuis l'origine de ce mot jusqu'au dix-septième et au dix-hnilicme siècle.
Littré avait été reçu en 1839 à l'Académie des inscriptions, et, en 1871, à l'Académie française, où Mgr Dupanloup refusa de venir siéger à côté de lui, à cause de ses opinions philosophiques.
A plusieurs reprises, Littré, sincèrement attaché à l'idée libérale et républicaine, fut mêlé à la vie politique. En 1848, il avait été nommé conseiller municipal de la ville de Paris; en 1871, il fut élu représentant de la Seine à l'Assemblée nationale ; en 1875, il avait été élu sénateur inamovible.
11 est mort le 1" juin 1881, âgé de 80 ans.
La méthode qui désormais préside à toutes les sciences est la méthode expérimentale. Bacon, le premier, Ta établie comme leur fondement et leur véritable philosophie. Le raisonnement montrait que c'était bien la bonne voie, mais le succès a passé toute attente. Les sciences naturelles, grâce à cette méthode qui ne laisse rien perdre et qui ne permet jamais qu*on sorte du droit chemin, ont fait plus de progrès depuis trois siècles qu'elles n'en avaient fait depuis les commencements de l'histoire grecque jusqu'à la Renaissance. Elle consiste à observer avec tout le soin et l'exactitude possibles les faits particuliers. Ces faits une fois reconnus, c'est à l'esprit d'induction à les classer, à les coordonner, et à en tirer les lois les plus compréhensives qu'ils renferment. Alors, quand le calcul est applicable, il généralise les données, il révèle des conséquences que nulle combinaison n'aurait peut-être découvertes : admirable instrument qui multiplie immensément les forces de l'esprit, comme les machines multiplient les forces du corps, mais auquel il ne faut jamais demander plus qu'on n'y a mis.
C'est par ce travail de détails et d'inductions qu'on arrive
E. UHRÉ. — CONDORCET 77
aut lois générales, d*autant plus belles qu'elles renferment elles-mêmes Fexplication d'un plus grand nombre de faits particuliers. La plus admirable, sans doute, est celle de Newton : deux particules de matière s'attirent en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré des distances. De cette loi les astronomes tirent non seulement tout l'ensemble du système du monde, mais encore tous les détails; ils expliquent les perturbations et les exceptions apparentes, poursuivant ainsi le grand travail commencé par Newton, continué pendant un siècle par les hommes les plus habiles, et non encore achevé.
Les anneaux de la science sont solides, sa texture est ferme, et la part que la raison pure y prend est grande. Les résultats et les prévisions où elle arrive par ses inductions ont, quand les faits sont bien observés et les inductions bien établies, une sûreté remarquable.
(La science 'au point de vue philosophique ^ 3® édition, p. 48 et 49.)