‹ Lectures pédagogiques à l'usage des écoles normales primairesChapitre 47 sur 226 · FRAGMENTS DE LA LETTRE SUR L'ASILE DE 8TAHS · texte numérisé non relu

FRAGMENTS DE LA LETTRE SUR L'ASILE DE 8TAHS

H. Pestalozzi

Pestalozzi naquit en 1746 à Zurich, où son père était médecin. Il étudia quelque temps la théologie, mais s'en (iétounia bientôt. Saisi de compassion pour les misères du peuple et enflammé par la lecture des écrits de Rousseau, il résolut de se consacrer au relèvement moral de lu classe pauvre. H commença par fonder à ses frais un orphelinat sur une propriété aji^ricole qu'il avait achetée à Ncuhof, près de Birr ; mais cette tentative échoua, et Pestalozzi y perdit sa petite fortune. Dans les années qui suivirent, il écrivit ses premiers ouvrages, entre autres son roman populaire de Léonard et Gertrude (1781), qui eut un grand succès. Après la révolution qui mit fin à l'existence des anciennes oligai'chies et qui constitua la Suisse en République helvétique, le nouveau gouvernement chargea Pestalozzi de la création d'un orphelinat à Stanz, où furent recueillis les enfants des victimes de la guerre dans rUnterwald (1798). Pestalozzi a raconté, dans la lettre célèbre dont nous donnons ci-dessous quelques fragments, la façon dont il accomplit la mission de bienfaisance qui lui était confiée. L'année suivante, les nécessités de la guerre obligèrent de transformer en un hôpital militaire le vieux couvent où les enfants avaient trouvé un asile, et Pcrphelinat de Stani cessa d'exister. Âprôs avoir enseigné quelque temps dans

la classe inférieure de l'école primaire de Burgdorf, (ou Berthoud), Pestalozzi obtint du gouvernement Tusagc du chfiteau de Burgdorf . pour y fonder une institution où il se proposait de donner une démonstration pratique de la possibilité de réformer l'éducation selon •es vues; en même temps il exposait ses théories dans l'ouvrage intitulé Comment Gertrude instruit ses enfants (1801). Mais à la suite d'un revirement politique, le gouvernement bernois lui reprit le château de Burgdorf, et Pestalozzi dut transporter son institut à Yverdon (1804; . Il y demeura vingt années, pendant lesquelles sa réputation attira de toute l'Europe de nombreux visiteurs. On trouvera plus loin (p. 105) une description de ce célèbre institut et de l'éducation qui s'y donnait, faite par un écrivain distingué, qui y passa deux ans comme élève. Cependant l'inexpérience de Pestalozzi comme administrateur, et la discorde qui se mit entre ses collaborateurs, firent péricliter l'établissement. Après de longs déboires, Pestalozzi abandonna son œuvre, et se retira chez son petit-fils à Neuhof. Il avait quatre-vingts ans. Aucune de ses entreprises n'avait réussi, mais la foi dans la vérité de ses principes survivait chez lui à toutes les désillusions; et il formula une dernière fois, dans son Chant du cygne, les grandes idées sur lesquelles il voulait fonder la réforme de l'éducation populaire. Il mourut le 17 février 1827.

Avant tout, je voulais et je devais chercher à gagner la confiance et Taffection des enfants. J'étais sûr que si j*y parvenais, tout le reste viendrait de lui-même. Mais songe à la situation qui m'était faite, ami S aux dispositions de ce peuple et des enfants, et tu sentiras combien de difficultés j'allais avoir à surmonter.

Ce malheureux pays avait souffert, par le fer et par le feu, toutes les horreurs de la guerre. La plus grande partie du peuple abhorrait la nouvelle constitution. Il était exas- Déré contre le gouvernement, et en considérait les secours mêmes comme suspects. D'un caractère naturellement mélancolique, opposé à toute nouveauté et à toute intervention étrangère, il tenait avec une opiniâtreté aigrie et méfiante à tout ce qui constituait son ancien état, quelque misérable qu'il pût être.

J'étais au milieu d'eux une créature de ce nouvel ordre de choses qu'ils haïssaient. Ils me considéraient, non il est

/. Cette lettre étaû adressée au libraire Gcssner, ami de Pestalozzi.

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vrai comme l'instrument aveugle, mais au moins comme ragent d'hommes qu'ils associaient dans leur pensée aux malheurs qui les avaient assaillis, et de qui, d'autre part, leurs opinions, leurs vœux, leurs préjugés ne pouvaient attendre aucune satisfaction. A cette antipathie politique venait s'ajouter une antipathie religieuse tout aussi forle. On me regardait comme un hérétique qui, s'il faisait quelque bien aux enfants, mettait en môme temps le salut de leur âme en danger. Ces gens n'avaient jamais vu un protestant remplir aucun emploi public, à plus forte raison venir s'établir au milieu d'eux comme instituteur de leurs enfants; et à ce moment-là, les défiances religieuses étaient excitées au plus haut point, entretenues qu'elles étaient par la terreur politique qui régnait à Stanz, ouvertement manifestées chez les uns, chez les autres essayant de se masquer sous une dissimulation calculée.

Représente-toi, mon ami, cette disposition du peuple» et, en regard, ma personne si peu imposante, et la position où je me trouvais. Pense à la malveillance à laquelle j'étais exposé, presque publiquement manifestée, et combien il fallait de patience et de douceur pour pouvoir continuer mon œuvre dans ces circonstances.

Cependant, si pénible que fût l'isolement où je me trou-»^ vais, il était, par un certain côté, favorable à mon entreprise. Il m'obligeait à être toujours tout pour mes enfants. J'étais à peu près seul au milieu d'eux du matin au soir. C'était de ma main qu'ils recevaient tout ce qui pouvait faire du bien à leur corps ou à leur âme. Tout secours dans le besoin, toute consolation, toute instruction leur venait immédiatement de moi. Leur main était dans ma main,, leurs yeux se reposaient dans mes yeux ; mes larmes coulaient avec les leurs, et mon sourire accompagnait leur sourire. Ils étaient hors du monde, ils étaient hors de Stanz;^ ils étaient avec moi, et j'étais avec eux. Leur soupe était ma soupe, leur boisson était ma boisson. Je n'avais autour de moi ni famille, ni amis, ni serviteurs, je n'avais qu'eux..

Avec eux quand ils étaient bien portants, à leur côlé quand ils étaient malades. Je dormais au milieu d'eux. J'étais le soir le dernier couché, et le matin le premier levé. Quand ils étaient couchés, je priais encore avec eux et je les instruisais jusqu'à ce qu'ils fussent endormis; eux-mêmes me le demandaient. Exposé sans cesse aux dangers d'une double contagion, je luttais de mes niains contre la malpropreté presque insurmontable de leurs vêtements et do leurs personnes. Voilà comment il a été possible que ces enfants s'attachassent peu àpeuà moi, et quelques-uns d'une affection si profonde que, lorsque leurs parents et leurs amis leur disaient du mal de moi, ils prenaient contre eux ma défense. Ils sentaient qu'on était injuste envers moi, et je Crois qu'ils m'en aimaient davantage.

[Pcstalozzi raconte ensuite les difOculli^s que lui créèrent une maladie qui régnait dans le pays et qui atteignit quelques enfants, puis le caractère dirficile de quelques élèves et les mauvais conseils de certains parents. l\ continue son récit en ces termes :]

Mais enfin leur propre conviction mit fin à la défiance hostile avec laquelle ils étaient arrivés. En 1799, le nombre des enfants s'élevait à près de quatre-vingts. La plupart étaient bien doués, quelques-uns même d'une manière distinguée. L'étude était pour presque tous quelque chose d'entièrement nouveau ; et dès que quelques-uns d'entre eux virent qu'ils réussissaient, leur zèle devint infatigable. 9es enfants qui n'avaient jamais ouvert un livre et qui savaient à peine réciter le Pater et VAve en vinrent en peu de semaines à étudier du matin au soir, presque sans relâche, avec le plus grand intérêt. Même après le souper, dans les premiers temps surtout, lorsque je leur disais : « Enfants, voulez-vous maintenant dormir ou étudier? » ils répondaient ordinairement : « Étudier. » 11 est vrai que ce zèle se refroidit dans la suite, lorsqu'ils durent se lever plus matin.

Mais ce premier feu imprima à l'établissement sa direc-

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tion et amena pour Tétudo un succès qui dépassa de beaucoup ma propre attente.

Toutefois, les difficultés que je rencontrais étaient encore inexprimables. Je ne trouvais pas la possibilité de créer une bonne organisation de renseignement.

Malgré toute leur confiance et tout leur zèle, je n^avaîs pu encore surmonter la sauvagerie des individus ni Tincoîiérence de Tensemble. Je devais chercher, pour établir Tordre général, un fondement plus élevé, qu'il fallait faire naître. Avant que ce fondement fût trouvé, il n'était pas possible d'organiser régulièrement ni l'enseignement ni l'économie intérieure de la maison. Je ne l'eusse d'ailleurs pas voulu. L'un et l'autre devaient venir non d'un plan préconçu et imposé, mais de mes rapports avec les enfants. C'est là que je cherchais des principes élevés et des forces éducatives, qui devaient se produire directement par la vie môme de l'établissement, par la communauté d'attention, d'activité et de besoins de mes enfants. Ce n'était pas dans l'organisation économique ni dans aucune discipline extérieure que je pouvais prendre un point d'appui pour tirer ces enfants de leur fange, pour les sortir de la grossièreté du milieu où ils avaient vécu et dont ils avaient gardé une empreinte si profonde. Si j'avais procédé dès le début par l'imposition d'une discipline extérieure rigide, ou par des sermons et des préceptes, loin de gagner le cœur des enfants et de l'ennoblir, je l'aurais aigri et je me serais éloigné de mon but. Je devais nécessairement agir tout d'abord sur leur être intérieur, éveiller en eux des sentiments de droiture et de moralité, afin d'obtenir ensuite leur activité, leur attention, leur bon vouloir et leur obéissance pour les choses extérieures. Je ne pouvais que suivre le noble précepte du Christ : « Nettoyez d'abord l'intérieur, afin que l'extérieur devienne aussi net. » Et si jamais la vérité de ce précepte a été manifestée d'une manière incontestable, c'est dans l'expérience que j'en ai faite alors.

Mon premier but était d*obtenir que cette nouveauté de vie commune et ce développement de leurs forces naissantes produisît entre eux une affection fraternelle, créât un véritable esprit de famille, desquels devaient résulter des. sentiments de justice et de moralité.

J'atteignis ce but avec assez de bonheur. On vit bientôt régner, parmi ces soixante-dix petits mendiants si incultes, une paix, une affection, des attentions cordiales qui sont rares même entre frères et sœurs.

Toute ma conduite à leur égard était fondée sur ce principe : Cherche d'abord à élargir le cœur de tes enfants, et, par la satisfaction de leurs besoins journaliers, à mettre l'amour et la bienfaisance sans cesse en rapport avec leurs impressions, leur expérience et leur activité, afin de développer et d'assurer ces sentiments dans leur cœur ; puis à leur faire acquérir toutes sortes de connaissances pratiques, afin qu'ils puissent appliquer leur bon vouloir autour d'eux en se rendant utiles de la manière la plus variée. Alors seulement, et en dernier lieu, sersrtoi des qualificatifs qui désignent le bien et le mal : rattacheles aux occupations et aux événements journaliers de la maison, et veille à ne pas l'écarter de ce cercle d'expériences directes, afin que ces mots servent à éclairer pour les enfants leurs propres actes et leurs propres sentiments, et qu'ils produisent en eux une conscience droite et vraie. Mais; quand tu devrais passer des nuits pour chercher à dire en deux mots ce que d'autres expliquent en vingt, ne regrette pas tes nuits sans sommeil.

J'ai donné à mes enfants très peu d'explications ; je ne leur ai enseigné ni morale, ni religion; mais quand ils' étaient si tranquilles qu'on pouvait entendre la respiration de chacun d'eux, je leur disais : « N'êtes-vous pas . plus raisonnables et plus sages, quand vous êtes comme TOUS voilà, que quand vous faites du bruit? » Quand ils me sautaient au cou en m'appelant père, je leur demandais : «r EnÎ3in% est-ce bien de tromper votre père? Est-ce

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