PESTALOZZI
bien de m'embrasser, et de faire derrière mon dos ce qui m'afflige? » Quand on pariait de la misère du pays, et qu'ils se sentaient heureux de leur sort, je leur disais : « Dieu n'est-il pas bon d'avoir fait le cœur de Thomme compatissant? »
Je leur demandais aussi parfois : « N'y a-t-il pas de la différence entre un gouvernement qui élève les pauvres pour qu'ils puissent ensuite gagner leur vie, et un gouvernement qui les abandonne, ou qui ne leur offre que le pain de la mendicité et l'hôpital, sans venir efficacement à leur aide, sans chercher un remède réel à leurs vices et à leur oisiveté? »
Souvent, je leur peignais le bonheur d'un ménage modeste et paisible, qui par la prévoyance et le travail s'est assuré son pain et s'est mis en position de pouvoir conseiller les ignorants et secourir les malheureux. Quand ils se pressaient contre mon cœur, je demandais aux meilleurs d'entre eux, dès les premiers mois : « N'aimerais-tu pas à vivre comme moi au milieu des malheureux et des pauvres, à les soigner, aies élever pour en faire des hommes? » Alors leur cœur palpitait, leurs yeux se mouillaient de larmes, quand ils me répondaient : <( Jésus Marie I si je pouvais un jour en faire autant ! »
Ce qui les relevait surtout, c'était la perspective de ne pas rester toujours misérables, mais de se retrouver un jour au milieu de leurs semblables avec des connaissances et des talents, de pouvoir leur être utiles, et de jouir de leur estime. Ils sentaient que grâce à moi, ils avançaient plus que d'autres enfants; ils comprenaient que ce qu'ils faisaient dans la maison les préparait à leur vocation future, et un avenir heureux se présentait à leur imagination comme un résultat assuré de leur persévérance. C'est pourquoi l'application leur devint bientôt facile : son objet était en harmonie avec leurs vœux et leurs espérances. Ami, la vertu se développe par cette concordance comme la jeune plante par la concordance du sol avec la nature et les besoins de ses tendres organes.
iOi LECTURES PÉDAGOGIQUES
J*ai vu s'éveiller chez les enfants une force intérieure dont Tuniversalitê a dépassé de beaucoup mon attente, et dont les manifestations ont souvent excité mon étonnement, en me touchant profondément.
Lors de l'incendie d'Allorf*, je les rassemblai autour de moi et je leur dis: « Altorf est brûlé; peut-être qu'en ce moment cent enfants sont sans abri, sans pain, sans vêtements; ne voulez -vous pas prier notre bon gouvernement qu'il en reçoive une vingtaine dans cette maison? » Je vois encore Témotion avec laquelle ils me répondirent : «Ah oui! ah, mon Dieu, oui! — Mais, enfants, leurdis-je alors, réfléchissez bien à ce que vous demandez. Notre maison n'a pas autant d'argent que nous voulons; et il n'est pas sûr qu'à cause de ces pauvres enfants on nous en donnera plus qu'à présent. Vous pourriez donc vous trouver obligés de travailler davantage pour votre entretien, tout en ayant moins à manger, et peut-être môme de partager vos vêtements avec eux. Ne dites donc pas que vous désirez que ces enfants viennent, à moins que vous ne soyez disposés à supporter de bon cœur tout cela pour eux. » Après leur avoir ainsi parlé avec toute la force dont j'étais capable, je leur fis répéter à eux-mêmes ce que j'avais dit, pour être bien sûr qu'ils avaient clairement compris quelles seraient les conséquences de leur offre. Mais ils restèrent fermes dans leur décision, et répétèrent : « Oui, oui, quand même nous devrions avoir moins à manger, et travailler davantage, et partager nos habits avec eux, nous serons contents qu'ils viennent. »
Des émigrés des Grisons' m'ayant un jour glissé dans la main quelques écus pour notre maison, je retins ces
1. Le bourg d' Altorf, chef-lieu du canton d'Uri, fut détruit par un in^ cendie le 5 avril 1799.
2. Le pays des Grisons, un moment occupé par les troupes françaises, ▼cnait d'être reconquis par les coalisés (mai 1799', et les partisans de la Uépubliquc helvétique avaient dû s'expatrier pour échapper aux proscriptions.
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hommes» et, après avoir appelé les enfants, je disà ceux-ci : c Enfants, ces hommes ont dû quitter leur patrie; ils ne savent peut-être pas où ils trouveront un asile demain; eh bien, voici ce que dans leur malheur ils me donnent pour vous. Venez les remercier. » L'attendrissement des enfants fit verser des larmes aux émigrés.
C'est ainsi que je m'efforçais d'éveiller le sentiment vivant de chaque vertu avant d'en parler; car je regardais comme mauvais de causer avec des enfants sur des sujets qui les obligent à parler sans bien savoir ce qu'ils disent.
{Lettre de Pestalozzi à Gessner, imprimée pour la première fois en 1807).