DES DIVERSES ESPÈCES DE KÉMOIRE
E. Legodvé*
On dit la mémoire, on devrait dire les mémoires. Il y en
!• Voir la notice, p. 110.
a de toutes sortes : mémoire des faits, mémoire des dates, mémoire des lieux. Ces différentes mémoires s'unissent rarement dans le même individu et semblent même souvent s'exclure. Tel savant, qui retient imperturbablement toute une série de calculs et de problèmes mathématiques, traverse les pages les plus curieuses d'un livre d'histoire, sans en garder autre chose qu'une vague impression aussitôt effacée que reçue. La mémoire des dates ne concorde pas toujours avec celle des faits. La mémoire des figures est pour quelques personnes, pour moi entr'autres, une mémoire toute spéciale, et qui constitue un véritable tourment. Un visage entrevu une fois, par hasard, dans une visite, dans un voyage, et revu quatre ou cinq mois plus tard, me frappe comme un visage connu, avec mille points d'interrogation et mille scrupules : « Où donc ai-je vu cette figure-là? Appartient-elle à quelqu'un avec qui je suis en relation? Dois-je saluer? » Hé bien! en même temps, le croirait-on? je suis absolument dépourvu de la mémoire des lieux. Je ne reconnais pas un endroit que j'ai vu vingt fois. Je me perds, au retour, dans un chemin que j'ai parcouru une heure auparavant.
La mémoire littéraire elle-même se fragmente en plusieurs compartiments. Tel écolier apprend plus vite les vers que la prose, tel autre retiendra plus facilement un morceau d'éloquence qu'une narration. Or, la réflexion et mon expérience personnelle m'ont convaincu qu'il y avait là un indice psychologique très précieux. N'y aurait-il pas lieu de penser, en effet, que notre faculté mnémonique correspond à nos facultés créatrices, qu'il y a un rapport, une proportion chez chacun de nous, entre, d'une part se souvenir, et de l'autre imaginer, concevoir, sentir? Notre mémoire ou nos mémoires ne ressembleraient-elles pas aux protubérances du docteur Gall? Ne sont-elles pas des signes révélateurs de nos goûts, de nos aptitudes, de notre vocation?
Je livre celle observation aux parents et aux instituteurs.
E. LEGOUYE. — CONDILLAC 155
Si ce fait est vrai, comme je le crois, quel puissant auxiliaire dans réducationi Constater ce qu'un enfant est propre à apprendre, ce serait presque deviner ce qu'il est propre à faire.
{La Lecture en action^ p. 234-256.)