‹ Lectures pédagogiques à l'usage des écoles normales primairesChapitre 64 sur 226 · H. TAINE · texte numérisé non relu

H. TAINE

qu'ils viennent d'entendre. — Jusque-là, ils ne sont que des singes et des perroquets; mais ici se manifesté une délicatesse d*impression toute spéciale à l'homme. Vous prononcez devant un bambm dans son berceau le mot papa, en lui montrant son père; au bout de quelque temps, à son tour, il bredouille le même mot, et vous croyez qu'il l'entend au même sens que vous, c'est-à-dire que ce mot ne se réveillera en lui qu'en présence de son père. Point du tout; quand un autre monsieur, c'est-à-dire une forme pareille, en paletot, avec une barbe et une grosse voix, entrera dans la chambre, il lui arrivera souvent de l'appeler aussi papa. Le nom était individuel, il l'a fait général; pour vous, il ne s'appliquait qu'à une personne; pour lui, il s'applique à une classe. En d'autres termes, une certaine tendance correspondante à ce qu'il y a de commun entre les divers personnages munis d'un paletot, d'une barbe et d'une grosse voix s'est éveillée en lui, à la suite des expériences par lesquelles il les a perçus. Ce n'est pas cette tendance que vous vouliez éveiller; elle s'est éveillée toute seule; voilà la faculté du langage; elle est fondée tout entière sur ces tendances consécutives qui survivent à l'expérience d'individus semblables, et qui correspondent précisément à ce qu'il y adecommun en eux. A chaque instant nous voyons ces tendances opérées ^ans les enfants, et contre la langue, en sorte qu'on est obligé de rectifier leur œuvre spontanée et trop prompte. ■^ Une petite fille de deux ans et demi avait au cou une Médaille bénite; on lui avait dit : « c'est le bon Dieu », et ®'le répétait : « c'est le bo Du ». Un jour, assise sur les S^noux de son oncle, elle lui prend son lorgnon, et dit : * c'est le bo Du de mon oncle ». 11 est clair qu'involontairement et naturellement elle avait fabriqué une classe ^'individus pour laquelle nous n'avons pas de nom, celle ^®8 petits objets ronds, munis d'une queue, percés d'un ^ï]ou et attachés au col par un cordon; qu'une tendance distincte correspondante à ces quatre caractères généraux

et que nous n'éprouvons point, s'était formée et agissait en elle. Un an plus tard, la même enfant à qui Ton faisait nommer toutes les parties du visage, disait, après un peu d'hésitation, en touchant ses paupières : « Ça c'est les toiles des yeux. )> — Un petit garçon d'un an avait voyagé plusieurs fois en chemin de fer. La machine avec son sifflement, sa fumée et le grand bruit qui accompagne le train, l'avait frappé; le premier mot qu'il eût prononcé était fafer (chemin de fer) ; désormais un bateau à vapeur, une cafetière à esprit-de-vin, tous les objets qui sifflent, font du bruit et jettent de la fumée étaient des fafer. Un autre instrument fort désagréable aux enfants (pardon du détail et du mot, il s'agit d'un clysopompe) avait laissé en lui, comme de juste, une impression très forte. L'instrument, à cause de son bruit, avait été appelé un zizi. Jusqu'à deux ans et demi, tous les objets longs, creux et minces, un étui, un tube à cigares, une trompette, étaient pour lui des zizi et il ne s'approchait d'eux qu'avec défiance. Ces deux idées régnantes, le zizi et le fafer, étaient deux points cardinaux de son intelligence, et il partait de là pour tout comprendre et tout nommer.

A cet égard, le langage des enfants est aussi instructif pour le psychologue que les états embryonnaires du corps organisé pour le naturaliste. Ce langage est mouvant, incessamment transformé, autre que le nôtre ; non seulement les mots y sont défigurés ou inventés, mais encore le sens des mots n'y est pas le même que dans le nôtre; jamais un enfant, qui, pour la première fois, prononce un nom, ne le prend au sens exact que nous lui donnons; ce sens est pour lui plus étendu ou moins étendu que pour nous, proportionné à son expérience présente, chaque jour élargi ou réduit par ses expériences nouvelles, et très lentement amené aux dimensions précises qu'il a pour nous*. — Une

1. La différence est analogue si Ton compare les synonymes de deux langues. Clergyman et ecclésiastique y &od et Dieu, Liebe et avwur, ùrtght et brillant t girl et jeune fille, ne signifient pas la même chose,

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