GEORGE SAND
pouvez VOUS y risquer, vous n*en aurez guère plus haut que les genoux. » Les enfants s'appellent vous dans ces sortes de mimodrames. Ils ne croiraient pas jouer une scène s'ils se tutoyaient comme à Tordinaire. Us représentent toujours certains personnages qui expriment des caractères, et ils suivent très bien la première donnée. Ils ont même des dialogues très vrais, et que des acteurs de profession seraient bien embarrassés d'improviser sur la scène avec tant d'à-propos et de fécondité.
Sur rinviiation d'Ursule, je lui observai que, puisque Teau était basse, nous pouvions bien passer sans nous mouiller ; il ne s'agissait que de relever un peu nos jupes et d'ôter nos chaussures. « Mais, dit-elle, si nous rencontrons des écrevisses, elles nous mangeront les pieds. — C'est égal, lui dis-je, il ne faut pas mouiller nos souliers, nous devons les ménager, car nous avons encore bien du chemin à faire. »
A peine fus-je déchaussée, que le froid du carreau me fit l'effet de l'eau véritable, et nous voilà, Ursule et moi, pateaugeant dans le ruisseau. Pour ajouter à l'illusion générale, Hippolyte imagina de prendre le pot à eau et de le verser pjir terre, imitant ainsi un torrent et une cascade. Cela nous sembla délirant dlinvention. Nos rires et nos cris attirèrent enfin l'attention de ma mère. Elle nous regarda et nous vit tous les trois pieds et jambes nus, barbottant dans un cloaque, car le carreau avait déteint, et notre ileuve était fort peu limpide. Alors elle se fâcha tout de bon, surtout contre moi, qui élpis déjà enrhumée ; elle me prit par le bras, m'appliqua une correction manuelle assez accentuée, et, m'avant rechaussée elle-même en me srrondant beaucoup, elle chassa Hippolyte dans sa chambre e1 nous mit en pénitence, Ursule et moi, chacune dans un coin. Tel fut le dénoûment imprévu et dramatique de notre représentation, et la toile tomba sur des larmes et des cris véritables.
(Histoire de nia vie^ Calmann-Lévy, éditeur,^
162 ' LEGtURES PÉDAGOGIQUES
Am MOTEHS DE REHÉDIER A L'INÉGAUTÉ DES FACULTÉS
F. GuizoT*
Tous les hommes naissent avec des facultés semblables bien qu'inégales; s'ils ont plus ou moins de mémoire, d'imagination, d'attention, aucun d'euirn'en est complètement dépourvu. Quelques-uns possèdent ces avantages à un degré éminent ; d'autres ne les ont reçus qu'à un degré inférieur; mais cette inégalaté des individus entre eux^ quant aux facultés de l'esprit en général, n'est pas ce qufe. l'éducation a le plus d'intérêt à examiner; la disparité qui en résulte n'est qu'un fait qu'elle doit reconnaître, pour resserrer ou étendre proportionnellement le champ qu'elle a à parcourir : une fois reconnu, ce fait est peu fécond en développements utiles. Ce qui importe toujours, c'est d'étudier l'inégalité des facultés entre elles dans chaque individu, afin de savoir quelles sont celles dont la faiblesse demande à être fortifiée, pour que l'empire trop exclusif des autres ne détruise pas ce juste équilibre qui assure à chacune de nos facultés la part d'inAuence qu'elle doit avoir dans l'exercice de notre esprit.
L'existence de cette inégalité naturelle est incontestable; la nécessité de cet équilibre ne l'est pas moins. Quelles que soient la portée de notre intelligence et la spBère où elle doit agir, elle a besoin que la mémoire lui foiïrîiisse les matériaux de l'expérience, que l'attention les examine sous leurs diverses faces, et que l'imagination, toujours prompte à se décider, parce qu'elle est prompte à voir, n'empêche pas le jugement de mûrir ses décisions. Si la mémoire manque, l'esprit sera trompé, parce qu'il oubliera
/. Voir la notice, p. 13.
ce qu'il aurait besoin de se rappeler; si elle domine exclusivement, l'esprit, embarrassé de ses souvenirs, deviendra minutieux, incertain, et perdra de son étendue. L'imagination est'-elle trop forte? elle entraine l'homme si rapidement qu'il ne peut rien examiner; est-elle trop faible? il avance terre à terre et avec lenteur, sans connaître ces plaisirs ou arriver à ces découvertes qui demandent un vol plus élevé et plus agile. L'équilibre des facultés est, dans rintelligence humaine, ce qu'est dans le monde physique l'équilibre des forces : il maintient Tordre sans gêner le mouvement. Toute faculté, assez puissante pour suspendre ou enchaîner l'action des autres facultés, est un despote, et, pour être sain, l'esprit a besoin d*être libre. C'est donc un devoir impérieux pour l'éducation de s'opposer, dés l'origine, à ime source si féconde d'inconvénients et d'erreurs
Les penchants moraux différent entre eux par leur nature même : l'emportement est l'opposé de la douceur ; la faiblesse est le contraire de la fermeté, et l'éducation ne parviendra jamais à mettre la fermeté où la nature a niis la faiblesse, ni la douceur à Ja place de Temporlement; tout ce qu'elle peut tenter, c'est d'enseigner à l'enfant, par l'exemple et le développement de sa raison, comment il doit soumettre ce qui est mal à l'empire de ce qui est bien. Mais les facultés intellectuelles ne différent ?ue par leur degré de force et d'étendue : elles existent toutes dans l'enfant, et toutes sont bonnes; on n'en a aucune à combattre; il s'agit simplement de nourrir, de fortifier celles qui seraient tentées de rester languissantes. L'esprit est plus traitable que le caractère; ses fccultés se développent plus lentemient, et, pour ainsi dire, plus à notre insu ; elles ne sont pas les moteurs immédiats ^le la volonté : nous ne rencontrons, dans nos soins pour les dissiper et les régler, que les obstacles qui naissent de 'ft nature des choses; l'enfant ne nous oppose pas ici
celte résistance capricieuse ou raisonnée qui naît des contrariétés que nous lui causons, et qui, trouvant presque à chaque moment une occasion de se déployer, retarde le succès de nos efforts.
Comment Texpérience ne prouverait-elle pas, en effet, la possibilité de fortifier dans l'enfance les facultés faibles ou paresseuses, lorsque nous voyons les tentatives de ce genre réussir dans Tâge mûr? Personne n'ignore le pouvoir qu'ont l'exercice et l'habitude pour rendre la mémoire plus facile, l'attention plus soutenue; c'est une remarque vulgaire que nos facultés, au lieu de s'user, s'accroissent par l'usage : les exemples des succès de la volonté qui s'applique au perfectionnement d'une faculté quelconque sont innombrables. C'est ici que viennent se ranger la finesse de tact des aveugles, la force de tête des calculateurs, etc., etc.
Et indépendamment même des effets d'une volonté raisonnée , ne sait-on pas que les hommes qui s'occupent de beaucoup de travaux différents où ils ont presque exclusivement besoin tantôt de mémoire, tantôt d'imagination, tantôt de réflexion, sentent chacune de ces facultés diminuer ou augmenter en eux selon qu'ils se livrent à ce qui l'exerce ou à ce qui la laisse oisive? Forcez un homme doué d'une imagination vive et féconde à faire de longues recherches chronologiques; quand il les aura terminées, il aura grand'peine à composer tout à coup des vers faciles et brillants; qu'il s'abandonne quelque temps à son imagination, il en retrouvera toute la richesse. L'habitude a, ici, sa puissance accoutumée. Que sera-ce chez les enfants qui n'ont point encore d'habitudes contraires à celles que nous voulons leur faire contracter, qui nous laissent maîtres de diriger et d'exercer, comme nous le jugeons nécessaire, des facultés encore incertaines, qu'ils n'ont pas encore appris à connaître, et dont leur volonté ne s'est pas encore emparée pour les employer à son grèl
Le pouvoir de l'éducation pour influer sur le développement de l'esprit est donc inconleslable. Comment doitelle s'en servir pour rendre ce pouvoir vraiment efficace et utile?
El d'abord qu'on ne s'avise pas de combattre directement une faculté prédominante; cette tentative n'aurait, je crois, pour résultat que de dénaturer et de dérouter l'esprit, qui perdrait ainsi son originalité, sa vigueur, et qui peut-être reviendrait tôt où tard à sa disposition prirailive, avec cette violence que cause une longue contrariété. C'est un beau don du ciel qu'une qualité supérieure quelle qu'elle soit. Est-ce à nous de rejeter un présent qui nous' élève et nous honore ou d'en diminuer la valeur ? Parce qu'un enfant est doué d'une imagination ardente, et que vous en craignez pour lui les écarts, vous chercheriez à l'éteindre, vous vous opposeriez à son développement? Supposons que vous y soyez parvenu; vous avez fait un homme médiocre de celui qui, suivant sa nature, serait peut-être devenu un homme supérieur; vous l'avez privé des nobles plaisirs dont cette supériorité aurait été la source, et des services qu'elle l'aurait mis en état de rendre au genre humain. La vie d'un homme est si petite et si passagère qu'il doit s'estimer heureux lorsqu'il peut l'agrandir et la prolonger, et vous avez réduit au niveau des existences communes une existence qui eût pu être utile et distinguée 1 Cette étroite prudence n'est pas de la sagesse. La Providence a été plus libérale et plus sensée, lorsqu'en douant votre fils d'une faculté supérieure, elle vous adonné les moyens d'en diriger et d'en régler les progrès en fortifiant en lui les autres facultés dont il aura besoin pour tirer un Jour, de la supériorité qu'il a reçue en partage, toutes les richesses qu'elle peut fournir, et les employer avec fruit. La roule nous est ainsi tracée : étudier le naturel de l'enfant, reconnaître quelle disposition est en lui prédominante, faire de cette disposition le point central de son éducation et de vos soins, non pour la combattre, mais pour en se-
conder le développement en y rapportant vos conseils et ses études, en cultivant en lui celles de ses facultés qui, par leur concours et leur harmonie, rendront moins partielle et plus profitable cette supériorité particulière qui, à leur défaut, pourrait entraîner à côté de ses avantages de graves inconvénients. C'est là ce que vous devez faire, car c'est là ce qui est utile. Tout ce que vous tenterez hors de cette route n'aboutit qu'à des efforts infructueux ou à des résultats peu désiraMes.
N'allez pas, en revanche, par une complaisance mal entendue, vouloir jouir trop tôt des dispositions brillantes qu'annonce votre fifs pour tel ou tel objet d'étude et en hâter trop rapidement les progrès pour satisfaire votre orgueil paternel. Outre le tort que doit faire au caractère moral de l'enfant une pareille conduite en lui inspirant beaucoup d'amour-propre, elle use ses facultés en détruisant de bonne heure leur équilibre. Les enfants précoces ne le sont pas en tout, même quand ils paraissent l'être : c'est le développement excessif de telle ou telle Tacultë particulière qui donne à leur esprit ce mouvement, cette activité dont les parents s'enorgueillissent, dont les étrangers s'amusjBut et qui trompe sur la médiocrité réelle de la] plupart des autres facultés, en trompant peut-être aussi sur la supériorité véritable de celle que l'on cultive avec une vanité si empressée. Je n'ai pas besoin d'insister sur les dangers de cette culture en serre chaude, qui faif croître tout à coup les plantes jusqu'à une grande hauteur, sans fortifier proportionnellement leur tige.
(Conseils d'un père sur V éducation.)
SAINT-HARG GIIURDIM 107