‹ Lectures scientifiques. Extraits de mémoires originaux et d'études sur la science et les savants. Physique et chimieChapitre 10 sur 120 · n s'agit ici de lieues de 2 000 toises · texte numérisé non relu

n s'agit ici de lieues de 2 000 toises

rière lesquelles on plaçait de grands miroirs de métal poli, pour réfléchir la lumière; et toutes les observations devaient se faire de nuit. Mais malgré tant de précautions, la chose était-elle possible, et la clarté de quelques lampes pourrait-elle p^cer à travers une si grande profondeur d'air? Voilà ce qui n'était nullement certain, et ce dont nous n'avions malheureusement que trop de raisons de douter.

Quelque effrayants que fussent ces obstacles, nous ne perdîmes point courage : nous résolûmes d'établir nos stations sur les montagnes les plus hautes, d'où les feux pouvaient le plus aisénlent être aperçus; d'y rester obstinément plusieurs mois, s'il le fallait, et d'attendre tout du hasard, d'une nuit favorable, d'un temps calme, d'un ciel parfaitement serein.

Pour exécuter ce plan avec sûreté et promptitude, nous nous partageâmes les préparatifs. M. Arago alla établir notre cabane et nos cercles sur la montagne du Desierto de las Palmas, que Méchain avait choisi pour l'un des sommets du grand triangle. On appelle ainsi cette montagne, parce qu'il y croît en abondance une petite espèce de palmier à feuilles en éventail, que les botanistes nomment le Chamœrops humilis. Pour moi, je passai dans l'île d'Yvice avec M. Rodriguez*. Nous parcourûmes toutes les montagnes qu'elle présente au nord, et d'où la côte d'Espagne peut être aperçue par un temps serein. Méchain en avait choisi une dont la position se prêtait au double projet qu'il avait formé de faire arriver la chaîne des triangles dans Yvice, par Mayorque, ou par la côte de Valence; mais, maintenant que l'on s'était décidément arrêté à ce dernier projet, on pouvait trouver sur la côte d'Yvice d'autres montagnes plus favorablement situées pour cette destination particulière. Nous en distinguâmes

1. C'était Tun des commissaires adjoints aux astronomes français par le gouvernement espagnol. — J. G.

une appelée Campvey, qui réunissait les avantages d'être plus au nord que toutes les autres, d'être aussi plus élevée, plus isolée, et dont le sommet chauve, tout formé d'un calcaire blanchâtre , devait être surtout facile à reconnaître de loin. Du haut de cette montagne, on voyait aussi la petite île de Formentera, dans le sud, à vingtcinq minutes de distance. En liant cette île à nos triangles, on prolongeait Tare de toute cette quantité. Nous y allâmes, M. Rodriguez et moi, afin de reconnaître par nous-mêmes la possibilité de cette jonction, et aussi pour déterminer le point de la cote d'Espagne sur lequel on pourrait établir le sommet de ce dernier triangle. Ce plan arrêté, nous fixâmes notre dernière station dans la partie la plus montueuse de l'île, et nous louâmes, pour cet objet, la maison d'un pauvre paysan, bien étonné de voir des étrangers venir de si loin chercher une pareille habitation. De retour dans Yvice, on porta les réverbères sur le sommet de Campvey; on y dressa une tente et une petite cabane en planches, que Méchain avait fait construire à Barcelone, et qui pouvait se monter et se démonter à volonté. Nous avions trois de ces cabanes pour les trois sommets du grand triangle, où nous devions séjourner longtemps; faible abri contre les coups de vent et les tempêtes auxquelles nous avons été si souvent exposés sur nos montagnes. Le temps, couvert et nuageux, ne laissant pas voir la côte de Valence, nous dirigeâmes de notre mieux les miroirs des lampes avec une boussole, d'après la position que les cartes donnaient au Desierlo de las Palmas, où M. Arago était déjà placé. M. Rodriguez resta dans l'île avec quatre matelots, pour veiller à l'entretien des réverbères, et à ce qu'ils fussent exactement allumés toutes les nuits. Ce n'est qu'après avoir vu ces lieux sauvages, que l'on peut apprécier tout ce qu'il faut de zèle et de dévouement pour se résoudre à passer ainsi un hiver entier dans une pareille solitude, n'ayant pour compagnons que des matelots, pour nourriture que les

aliments les plus grossiers, pour promenades que des débris de rocs, pour perspective que la vue uniforme de la mer. Et, ce qui achevait de rendre cette situation pénible, M. Rodriguez n'avait pas même la satisfaction de savoir si nous apercevions ses signaux; il devait ignorer pendant plusieurs mois s'il nous était utile, ou si ses soins, ses veilles et sa persévérance étaient perdus

Après avoir établi à Campvey M. Rodriguez, je repassai en Espagne

Deux sommets de notre grand triangle étaient déterminés; il fallait fixer le troisième. Celui que Méchain avait indiqué, était la colline du cap Cullera, qui n'a que 200 mètres (100 toises) d'élévation et du haut de laquelle il n'était pas môme sûr alors que l'on découvrît l'île d'Yvice, quoique nous en ayons reconnu depuis la possibilité. A une journée de là, dans l'ouest, il y avait une autre montagne, appelée le Mongo, trois fois plus haute, singulièrement remarquable par son sommet arrondi, par ses arêtes taillées à pic, et surtout par la manière dont elle s'avance dans la mer, à l'extrémité du cap Saint- Antoine. D'Yviza, on apercevait le Mongo par un temps serein, même étant dans une chaloupe au niveau de la mer : à plus forte raison devait-on le découvrir du haut des montagnes. Déterminé par ces circonstances favorables, je n'hésitai point à y établir une station. Il n'y avait pas de chemin pour arriver au sommet : on en tailla un dans le roc; mais ensuite, lorsque l'on connut mieux la montagne, on en trouva un autre un peu plus commode dans le fond d'un ravin creusé par les pluies et par les éboulements des neiges. Ce fut à travers ce ravin, à peine praticable pour des hommes, que l'on monta, non sans peine, les caisses des réverbères, les miroirs, une tente et les planches de la cabane ; mais ces faibles abris étant incapables de résister aux terribles coups de vent auxquels cette montagne est exposée, à cause de sa hauteur et de son isolement dans la mer, on fut obligé de construire

une petite maison en pierres sèches dans une anfractuosité du rocher. Là, des matelots s'établirent et passèrent la moitié de l'hiver au milieu des ouragans et des neiges, allumant nos signaux toutes les nuits, jusqu'à l'époque où nous vînmes nous-mêmes les remplacer avec nos cercles, et porter en ce point le centre de nos observations. D'autres matelots étaient chargés de leur apporter des vivres, et jusqu'à de l'eau, qui manquait sur ce sommet isolé ; car c'est ainsi, avec de pauvres matelots et des paysans espagnols volontairement engagés à notre service, et dévoués à notre entreprise, que nous avons exécuté toute l'opération. Ce moyen était le seul praticable, à moins de se jeter dans des dépenses excessives; et, pour ces pauvres gens eux-mêmes, c'était l'attachement que nous avions réussi à leur inspirer, et l'espèce de gloire qu'ils mettaient à vaincre tous les obstacles, bien plus que l'attrait d'un modique salaire qui pouvait les engager à quitter leur paisible chaumière pour la misérable vie que nous menions avec eux....

Dès que je fus de retour en Espagne, je courus retrouver M. Arago sur le sommet du Desierto de las Palmas. J'espérais qu'il aurait déjà vu et observé plusieurs fois nos signaux; mais cette espérance était vaine, et nous devions attendre longtemps encore avant de les apercevoir.

Cette épreuve était d'autant plus fâcheuse, que les nuits avaient été très claires, et que l'on avait vu plusieurs fois, au coucher du soleil, les montagnes d'Yvice s'élever dans le lointain, au-dessus de l'horizon de la mer, distinctes et bien déterminées. Si l'on n'avait pas vu les feux, il y avait bien sujet de croire qu'ils n'étaient pas visibles, et qu'on ne les découvrirait jamais davantage. Pour surcroît de malheur, un de nos cercles que nous avions apporté de Paris, s'était trouvé brisé quand on avait voulu le déballer sur la montagne. Il ne nous en restait plus qu'un seul, construit par M. Lenoir : c'était le plus grand, à la vérité, et le meilleur pour observer à de grandes distances; mais,

en supposant que nous pussions observer les feux d'Y' vice, si ce dernier cercle venait aussi à se briser en le transportant sur d'autres montagnes, tout était fini, et l'opération était perdue. Ainsi les circonstances les plus défavorables se réunissaient contre nous.

Nous demeurâmes dans cette incertitude depuis le milieu du mois d'octobre, jusqu'au milieu de décembre, restant obstinément sur notre montagne, veillant toutes les nuits; n'ayant le jour d'autre société que quelques aigles qui venaient planer autour de notre habitation, ou de pauvres chartreux d'un couvent situé à 200 toises audessous de notre ermitage, qui s'échappaient quelquefois dans leurs promenades pour venir causer un instant avec nous. Déjà nous avions vu passer l'époque à laquelle nous aurions dû nous rendre dans Yviza pour faire les observations de latitude. Il était déjà décidé que cette opération, que l'on avait espéré terminer dans un hiver, durerait au moins deux années, si pourtant elle était possible.

Combien de fois, assis au pied de notre cabane, les yeux fixés sur la mer, n'avons-nous pas réfléchi sur notre situation, et rassemblé les chances qui pouvaient nous être favorables ou contraires I Combien de fois en voyant les nuages s'élever du fond des vallées, et monter en rampant sur le flanc des rochers jusqu'à la cime où nous étions, n'avons-nous pas recherché dans leurs oscillations les présages heureux ou malheureux d'un ciel couvert ou serein? On a dit, avec vérité, que l'aspect des lieux prend une couleur agréable ou sombre, selon les sentiments dont Tàme est agitée. Nous l'éprouvions bien fortement alors. De la porte de notre cabane nous avions une des plus belles vues du monde : à notre gauche, mais fort au-dessous de nous, le cap Oropeza élevait dans les airs ses aiguilles qui servent de signaux aux navigateurs; derrière nous, en se prolongeant dans l'ouest, s'étendaient les chaînes de montagnes noirâtres, qui, comme un rideau,

abritent le royaume de Valence du côté du nord, et conservent à cet heureux climat la douce température dont il jouit. Sur notre droite, à l'autre extrémité du golfe, le Mongo sortait du sein de la mer, semblable à une île éloignée; tandis qu'à nos pieds, dans une enceinte de plus de trente lieues, on voyait, le long de la mer, ces belles et fertiles plaines de Valence, vaste jardin entrecoupé de mille ruisseaux, et tout couvert d'oliviers, d'orangers, de citronniers, dont la verdure éternelle formait le plus doux contraste avec les sommets blancs des montagnes neigées. Plusieurs villes et de nombreux villages embellissaient encore et variaient cette perspective par leurs formes diverses ou par les souvenirs qu'ils rappelaient. A queU ques lieues de notre désert, nous voyions Castillan de la Plana^ où Méchain est mort, et où est son tombeau. Plus loin, l'ancienne Sagonte, aujourd'hui Murviedro, dont les habitants se brillèrent autrefois, avec leurs familles, pour ne pas tomber en esclavage, et dont la colline, théâtre et témoin muet des révolutions des âges, porte à sa base des restes de monuments romains, sur sa pente des ruines de fortifications arabes, et sur sa cime des ermitages chrétiens. Plus loin encore, on découvrait les tours de la brillante ville de Valence, heureux séjour du peuple le plus insouciant et le plus frivole. Mais ces beautés, que notre imagination nous retrace aujourd'hui avec tant de charmes, n'avaient alors pour nous aucun attrait. Tout remplis de la seule idée qui nous occupait, nous ne songions, nous ne pouvions songer qu'à nos travaux, et aux invincibles obstacles qui, nous arrêtant au commencement de notre entreprise, nous ôtaient les itioyens et jusqu'à l'espoir de la terminer. Tantôt nous pensions que les miroirs avaient été mal dirigés, ou que quelque coup de vent avait emporté la cabane et l'avait jetée dans la mer; car nous avions déjà perdu plusieurs tentes par de semblables accidents, et nous n'avions pu en préserver notre pauvre cabane qu'en passant par-dessus des câbles, et la liant au

LA GRANDEUR ET LA i'iGUKÈ DE La ÏËllkË. ol

rocher. Quelquefois Tappi'oche d'une belle nuit nous remplissait d'espoir; mais cet espoir était toujours trompé.

Enfin, après deux mois de séjour et de tentatives, nous imaginâmes un moyen simple et décisif pour lever toutes nos incertitudes, et pour découvrir sûrement nos signaux, si toutefois il était possible qu'on les aperçût. Nous plaçâmes le plan de notre cercle dans une situation horizontale; puis, au coucher du soleil, un soir que le ciel était parfaitement serein, et que le beau temps et Tabsence de la lune promettaient une nuit profondément obscure, nous promenâmes lentement Tune de nos lunettes le long de Thorizon de la mer, jusqu'à ce qu'elle rencontrât les montagnes d'Yvice qui s'élevaient au-dessus de cet horizon à d'inégales hauteurs. Après les avoir longtemps examinées, nous choisîmes la plus haute, la plus au nord, celle dont le sommet nous paraissait le plus découvert, celle, en un mot, dont l'aspect et la forme ressemblaient davantage à ce que j'avais remarqué dans la montagne de Campvey. Certains que c'était là le lieu précis où étaient placés nos feux, nous fixâmes la lunette dans cette position et nous attendions avec une vive impatience que la nuit, devenue tout à fait sombre, nous permît de les distinguer. Cette fois notre espérance fut satisfaite : nous aperçûmes dans le champ de la lunette un point lumineux, très petit, presque imperceptible, semblable à une étoile de cinquième ou sixième grandeur, mais qui se distinguait d'une étoile par son immobilité. C'était donc à cela que se réduisait la vive et brillante lumière de nos lampes : pouvions-nous être surpris de ne l'avoir pas distinguée dans nos lunettes, en les promenant au hasard sur le ciel pendant la nuit? et au contraire n'eût-il pas été surprenant que nous eussions pu la remarquer? Ce n'était donc pas une impossibilité physique qui avait arrêté nos observations; c'était une difficulté désormais connue et facile à surmonter, en traçant sur notre cercle des indices qui

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pussent nous faire retrouver justement cette direction au milieu de Tobscurite la plus profonde. C'est ce que nous fîmes en dirigeant la seconde lunette de notre cercle sur un autre signal de feu placé seulement à dix lieues de distance, et qui était visible presque toutes les nuit» à cause de sa proximité. En lisant sur le cercle Tangle compris entre les deux lunettes, cet angle, une fois connu, permettait de diriger exactement l'une d'elles sur le signal dTvice dès que l'autre était sur le signal voisin. Je ne saurais exprimer l'émotion que nous éprouvâmes, lorsqu' après tant de peines et tant de doutes, nous eûmes enfin la certitude de réussir. En vain voulûmes-nous commencer une série d'observations, cela nous fut impossible : nous faisions mille fautes, nous nous trompions sans cesse ; et bientôt de légères vapeurs, s'élevant de la mer, voilèrent la faible clarté de nos feux. Mais cela ne nous inquiétait guère : la réussite était désormais certaine et n'exigeait plus que de la constance.

Ce fut alors que je montrai à M. Arago une lettre de Méchain que l'on m'avait confiée, et dans laquelle il exprimait les doutes qu'il avait conçus contre la possibilité de l'opération, « dont le succès (ce sont ses propres termes) lui paraissait plus qu'incertain; et, ajoutait-il, même en supposant ce succès possible l'éloignement du terme où il pourrait être effectué est si grand, qu'il m'accable et me tue, et que je n'en puis supporter l'idée. Cette malheureuse commission, dont le succès est si éloigné, beaucoup plus qu'incertain, sera plus que probablement uja perte. » Ces doutes d'un si bon observateur, je les connaissais en entrant en Espagne; mais ils étaient trop propres à nous décourager tous, pour que je vcmlusse en faire part à mes compagnons avant l'événement. Si l'on pouvait penser que nous avons exagéré en quelque chose les difficultés de l'entreprise, ces craintes d'un observateur si exercé et si patient suffiraient pour nous justifiei».

Depuis cette heureuse époque, notre opération ne nous

parut plus qu'un travail ordinaire, et les observations continuèrent sans interruption. Nous eûmes pourtant encore quelques obstacles à vaincre. Souvent la tempête emportait nos tentes, déplaçait nos stations. M. Arago, avec une constance infatigable, allait aussitôt les rétablir et replaçait les signaux, ne se donnant, pour cela, de repos ni jour ni nuit. Étant tombé malade de la fièvre, je fus obligé pendant douze jours de quitter la montagne pour aller me rétablira Tarragone. Durant cet intervalle, M. Arago resta seul chargé des observations, les continua sans relâche ; et bientôt un des commissaires espagnols, M. Chaix, vint nous joindre au désert et partager notre habitation. Nous quittâmes cette première station à la fin de janvier, après y être restés trois mois et demi, et nous revîmes avec quelque plaisir la ville de Valence. Nous nous transportâmes de même aux autres sommets du grand triangle, observant à chacun d'eux tous les angles dont il était le centre. (Biot, Mélanges scientifiques et littéraires^ t. I, p. 47.)

Troisième voyage entrepris en Italie et en Espagne pour la déter^ minatîon de la figure de la Terre y dam les années 1824 et 1825, par M. Biot.

Les opérations dont j'ai rendu compte dans les notices précédentes, avaient pour objet de mesurer les longueurs des degrés terrestres, et les variations d'intensité de la pesanteur sur l'arc du méridien qui s'étend depuis l'île d'Unst la plus boréale des Shetland, jusqu'à Formentera la plus australe des Pythiuses, ce qui comprenait une amplitude de plus de 22 degrés. Mais pour connaître la configuration réelle du sphéroïde terrestre, il faut mesurer sa courbure non seulement dans la direction de ses méridiens, mais aussi dans le sens des arcs parallèles à l'équateur qui croisent ces premiers à angles droits. Ce second genre d'opérations fournit même des caractères plus

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manifestement décisifs que les premières. Car, si la constitution de la masse terrestre est, par exemple, celle d'un ellipsoïde de révolution extérieurement et intérieurement régulier, comme on Ta supposé d'abord, après qu'on eut constaté que sa forme externe est presque sphérique, ces parallèles devront être des cercles parfaits, sur chacun desquels les longueurs des degrés seront toutes égales entre elles et l'intensité de la pesanteur constante ; deux conditions qui, à elles seules, suffiront pour constater la vérité ou la fausseté de l'hypothèse elliptique, selon qu'elles se trouveront, ou ne se trouveront pas, matériellement réalisées. C'est pourquoi, dès que je fus revenu d'Espagne en 1808, et que l'on eut mesuré de nouveau, il Paris, la longueur du pendule à secondes, avec les mômes appareils que j'avais rapportés de Formentera, pour constater qu'ils n'avaient pas subi de détérioration, M. Laplace détermina le Bureau des Longitudes à nous envoyer, M. Mathieu et moi, répéter les mêmes expériences en divers points de la France, particulièrement sur le 45^ parallèle , où les opérations de Delambre avaient fait déjà reconnaître des irrégularités considérables dans les longueurs des degrés du méridien. Or, étant allés, dans cette intention, nous établir successivement à Bordeaux, Figeac et Clermont-Ferrant, au milieu des volcans éteints de l'Auvergne, trois stations situées sur ce parallèle, qui nous avaient été spécialement désignées, nous trouvâmes que les longueurs du pendule à secondes étaient loin d'y être constantes, et qu'ainsi les perturbations, observées dans les longueurs des degrés du méridien à cette latitude, coexistaient avec des inégalités considérables dans l'intensité de la pesanteur sur \o parallèle correspondant, ce qui rendait extrêmement désirable que l'on mesurât aussi les longueurs des degrés terrestres dans ce sens transversal. Mais cette opération exigeait un ensemble de travaux, de dépenses et un concours d'observations, que sa seule utilité scientifique ne

permettait pas d'espérer. L'occasion de la réaliser s'offrit en 1811. Depuis neuf années, le gouvernement français avait fait entreprendre par les ingénieurs géographes du département de la guerre, la triangulation de la Suisse, de la Savoie et de la haute Italie, pour servir à la confection de cartes topographiques militaires, qui devaient se raccorder à la carte de France de Cassini. La parfaite exécution de ces travaux, et l'habileté des ingénieurs qu'on en avait chargés, fit penser que Ton pourrait employer avec un égal succès leur talent et leur zèle à construire une nouvelle carte générale de la France, plus parfaite que l'ancienne ; et, sur la proposition de M. Laplace, on décida que le réseau de triangles qui la composerait, serait rattaché centralement à deux lignes principales, la méridienne de France s' étendant de Perpignan à Dunkerque, et l'arc du 45® parallèle qui s'étend depuis la tour de Cordouan à l'ouest, jusqu'à la ville de Fiume en Istrie, sur une amplitude d'environ 15° 36'; avec l'espérance de pouvoir un jour le prolonger à travers le territoire turc, jusqu'à la mer Noire, ce qui comprendrait une amplitude totale de longitude excédant 31 degrés. La triangulation de ce parallèle fut immédiatement commencée et poursuivie avec activité, des deux côtés des Alpes par les ingénieurs géographes français, sous la direction de deux officiers supérieurs du même corps : pour la portion occidentale, le colonel Brousseau; pour l'orientale, le colonel Henri, dont les opérations devaient se joindre sous le méridien de Genève. Mais les événements polititiques de i813 et 1814 interrompirent les travaux. Ils ne purent être repris, pour la portion française de l'arc, qu'en 1818, sous la direction du colonel Brousseau, qui en acheva la triangulation en 1820. Cet officier rédigea alors un mémoire contenant toutes les indications nécessaires pour compléter les opérations qui restaient inachevées au delà des Alpes; et M. Laplace l'ayant transmis à l'Académie de Turin, appuyé de sa recommandation

toute-puissante, le concours proposé par son entremise fut aussitôt accepté. A la suite de cette communication, les gouvernements du Piémont et d'Autriche s'accordèrent à former une commission composée d'officiers d'étatmajor autrichiens et sardes, à laquelle on associa les habiles astronomes italiens MM. Carlini et Plana. Les travaux de triangulation ayant été conduits par cette commission jusqu'à Fiume, elle se réunit à la commission française pour mesurer les amplitudes des arcs célestes compris entre un certain nombre de stations réparties sur l'arc total et réciproquement visibles les unes des autres. Ce qui se fit au moyen de signaux de feu, le meilleur, ou plutôt le moins imparfait, des procédés que l'on connût alors. La télégraphie électrique et les transports de chronomètres fourniraient aujourd'hui des résultats incomparablement plus sûrs, de sorte que si l'on reprenait maintenant la mesure des intervalles de longitude par l'une ou l'autre de ces méthodes, la détermination complète de ce grand arc de parallèle qui s'étend de Bordeaux à Fiume ne laisserait rien à désirer. Tous les travaux géodésiques et astronomiques qu'elle avait exigés, se trouvèrent terminés, vers la fin de l'année 1823. Alors on dut songer à mesurer l'intensité de la pesanteur, sur la portion de l'arc située à l'extérieur des Alpes, comme on l'avait déjà mesurée sur sa portion occidentale en 1818. Ce fut encore une des préoccupations de M. Laplace; et, grâce à l'amitié qu'il me portait, le Bureau des Longitudes en 1824 me chargea de ces expériences. Les trois stations qui me furent d'abord désignées étaient Milan, Padoue et Fiume; la seconde, placée dans la région anciennement volcanique des monts Euganéens, la dernière à l'extrémité orientale du parallèle. Mais je sollicitai et j'obtins l'autorisation d'ajouter à ce projet deux opérations, qui devaient en accroître considérablement l'utilité scientifique. La première c'était, en quittant Fiume, d'aller mesurer, avec

les mêmes appareils, Tinlensité de la pesanteur dans les îles Éoliennes à Lipari, au milieu des grands foyers volcaniques actuellement en activité; puis, ce que j'avais depuis longtemps à cœur, de revenir encore une fois à Formentera, ce terme austral de notre arc méridien de France et d'Espagne, pour y déterminer de nouveau la latitude et la longueur du pendule, non pas avec plus de soins, mais avec des instruments plus parfaits et de meilleures méthodes, que nous n'avions pu le faire, Arago et moi, pendant notre premier séjour, en 1807 et 18(È. Ce plan ayant été favorablement accueilli, le gouvernement du roi Louis XVIII mit à la disposition de Topération la goélette de guerre la Torche^ commandée par M. le Goarant de Tromelin, aujourd'hui contre-amiral, laquelle devait nous venir prendre à Fiume. J'étais assisté dans ce voyage par mon fils alors âgé de vingtet un ans, qui concourut à toutes les opérations astronomiques et physiques, avec l'ardeur de la jeunesse soutenue par l'affection. Nous quittâmes Paris dans l'automne de l'année 1824, précédés par les recommandations du gouvernement français auprès des gouvernements étrangers, chez lesquels notre mission nous appelait; et ils nous donnèrent toutes les facilités désirables pour la remplir.

Après avoir terminé heureusement ces mesures en Italie, dans les îles Éoliennes, à Lipari, Biot se dirigea vers Fermentera.

Quand nous fûmes arrivés au mouillage, je laissai la goélette à l'ancre, et m'embarquant dans un canot, nous allâmes prendre terre, sur la rive prochaine, en vue d'un petit village appelé, je crois, Santa-Eulalia. La première maison qui se présenta était celle d'un débitant d'épiceries et autres denrées de toutes sortes. Il était en ce moment occupé à vendre de la poudre à une pratique; nous étant annoncés, moi et mon compagnon, l'acheteur se tourna vers nous avec une extrême surprise. C'était

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justement le frère de mon ancien hôte de la Mula. 11 me reconnut aussitôt, me sauta au col, et oubliant son achat de poudre, il se mit à allumer une pipe en signe de joie, puis il m'accabla de questions : « Comment, c'est vous, don Juan? vous venez nous revoir après tant d'années! Comment vous portez-vous? Que venez-vous faire ici, et en quoi pûis-je vous y servir? — Je reviens, lui dis-je, comme autrefois, m'établir pendant un mois à la Mola, dans la maison de votre frère, avec un gros bagage d'instruments que j'ai laissés dans cette goélette qui est ici en vue; et j'ai besoin de trouver, le plus tôt possible, une vingtaine de mulets pour les transporter làhaut. — Vous les aurez, don Juan, vous les aurez; je cours avertir l'alcade de les réunir. » Nous allâmes ensemble présenter une requête qui fut aussitôt accordée. On savait bien qu'il ne s'agissait pas d'une prestation gratuite, mais d'un payement assuré. La reconnaissance ainsi faite, il n'y avait plus rien k craindre *. Je fis avertir la goélette de tout débarquer Le débarquement s'effectua sans nul dommage, et par le concours actif ainsi que bienveillant de nos matelots et des gens du pays. Nos caisses d'instruments, nos malles, les planches mêmes de la cabane, étant chargées sans retard sur nos mulets, notre caravane se mit en route pour la Mola, où nous arrivâmes vers minuit, mourant de fatigue et de sommeil. Notre hôte que j'avais fait prévenir de notre arrivée par un exprès, nous reçut avec la môme cordialité que son frère, et après avoir déchargé notre bagage, renvoyé les hommes satisfaits, nous passâmes tranquillement le reste de la nuit sous son toit, sans avoir besoin de faire avec lui aucune condition pour notre soudain envahissement. H comptait sur moi, comme moi sur lui. Dès lors le succès de notre entreprise ne dépendait plus que de

1. On avait fait craindre h Biot un accueil hostile de la part des habitants. — J. G.

nous. Le lendemain les appareils du pendule furent attachés aux mêmes murailles, et aux mêmes places, où on les avait établis dix-sept années auparavant, mais on ne pouvait commencer à les observer avant d'avoir monté jusqu'à la station les gros blocs de pierre qui devaient servir de supports aux horloges et aux instruments astronomiques. Ce fut une opération très difficile, ayant à leur faire gravir des sentiers rocailleux, à pentes rapides, à peine praticables pour des mulets et des chèvres. Il fallut les placer sur des rouleaux de bois, et les tirer jusqu'à nous, à force de bras. On s'occ;upa aussitôt de les enfoncer profondément dans le sol, d'y établir les instruments, et de monter la cabane destinée à les abriter. Nous choisîmes pour cela un emplacement tout proche de l'ancienne station, qui avait été religieusement préservée de toute atteinte par une croix, que nous nous gardâmes bien de déplacer. En tout cela nous fûmes puissamment assistés par une escouade de matelots et d'ouvriers de la goélette que commandait un officier, M. Denans, lequel s'était dévoué à partager notre solitude, et qui s'associa également à nos observations avec autant de zèle que d'habileté. Cette escouade, composée d'hommes actifs et intelligents, resta campée près de nous, sous une tente, pendant tout notre séjour; non pour nous protéger, cela n'était pas nécessaire, mais pour nous aider, ce qu'ils firent efficacement. Un soir j'entendis l'un d'eux déclamant des vers attentivement écoutés. Je demandai à M. Denans quel était ce poète qui les captivait. C'était Corneille! ils lisaient un vieil exemplaire détaché de la tragédie du Cid, Enfin le 7 juin i825, toutes nos dispositions étant terminées, les instruments montés, les horloges réglées, nous commençâmes nos opérations astronomiques et physiques, qui furent continuées sans interruption jusqu'au 1®' juillet suivant. Dans cet intervalle de vingtsix jours, et d'autant de nuits, nous recueillîmes 33 mesures de la longueur du pendule ; 1 060 observations de

latitude faites des deux côtés du zénith, tant de nuit que de jour, et réparties en 80 séries, distinctes entre elles; sans Compter une multitude de passages d'étoiles, observés à la lunette méridienne, pour déterminer la marche de nos horloges. Le nombre considérable de ces déterminations, le parfait établissement de notre observatoire, Texcellence de nos instruments, et les améliorations nouvelles que j'avais introduites dans la manière de les employer, tout cela me persuadait que nous avions accompli notre tâche, autant que nous en étions capables. Il aurait été inutile de rester plus longtemps. En conséquence, tout notre équipage astronomique fat promptement démonté, remballé, et remis à bord de la goélette, même les blocs de pierres; puis après avoir récompensé notre bon hôte et sa famille, pour le trouble que nous leur avions causé, et les soins qu'ils avaient pris de nous, pendant tout le temps de notre séjour, nous les quittâmes; eux très affligés de nous voir partir pour toujours, nous d'en être à jamais séparés. J'avais éprouvé la même émotion en quittant les bons habitants des lies Shetland. L'affection ressentie et inspirée par des cœurs simples, n'est pas moins douce que les amitiés du monde, et ne laisse pas moins de souvenirs.

Après avoir quitté Formentera, nous fîmes voile pour Barcelone. Dans ce trajet , en longeant la côte de Valence, je revis de loin, avec une satisfaction mêlée de tristesse, ce redoutable pic du Desierto de las Palmas^ au haut duquel nous avions séjourné, Arago et moi, pendant trois mois, sans savoir si nous pourrions apeiHîevoir les feux des réverbères que j'avais fait allumer sur les montagnes d'Yviça, pour nous servir dé signaux. Cela revenait à nous demander si nous pourrions faire traverser la mer à nos triangles; ou si, après de vains efforts pour réussir dans cette entreprise, nous irions, comme Méchain, mourir de la fièvre dans quelque village de la côte, avec le désespoir d'y avoir échoué.

La (Grandeur et* la i't(itJRE de la terre. 61

Arrivés à Barcelone , tout nous devint facile ; les appareils destinés à la mesure du pendule et les instruments astronomiques furent promptement établis dans la citadelle, où M. Denans se dévoua encore à seconder monfils et moi dans toutes nos opérations. Quand elles tirèrent à leur fin, je confiai à tous deux le soin de Tache ver et je revins à Paris où des obligations impérieuses me rappelaient. Tout étant terminé, mon fils ramena à Paris, sans encombre, tous les appareils qui nous avaient été confiés. (Biot, Mélangea scientifiques et littéraires^ t. I, p. 93.)

Les opérations de Biot et Arago ont été complétées en 1870 par les soins du colonel Perrier et du général Ibanez *, qui ont accompli la jonction géodésique de l'Espagne et de l'Algérie.

Jonction géodésique de l'Algérie avec l'Espagne.

Si Ton jette les yeux sur une carte d'Europe et que Ton considère Timmense série de travaux géodésiques qui couvrent actuellement d'un bout à l'autre les Iles Britanniques, la France, l'Espagne et l'Algérie, on comprendra aussitôt combien il importait de relier entre eux ces grands réseaux de triangles pour en faire un tout allant de la plus septentrionale des îles Shetland, par 61® de latitude, jusqu'au grand désert d'Afrique, par 34°. Il s'agit là, en effet, du tiers à peu près de la distance de l'équateur au pôle. La mesure de son amplitude géodésique et astronomique devait être une des plus belles contributions que la géodésie pût offrir aux géomètres pour l'étude de la figure du globe terrestre. Biot et Arago, à leur retour d'Espagne, avaient entrevu cette possibilité dans un lointain avenir, si jamais, disaient-ils, la civili-

1. Morts tous deux, le général Perrier, membre de PInslitut en 1889; le général Ibanez, marquis de Mulhacen, Président du Comité permanent de la Commission internationale du mètre, correspondant de rinstitut, en 1891. — J. G.

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satioii s'établissait de nouveau sur les rives qu\\rago avait trouvées si inhospitalières. Ce rêve, bien hardi, s'est pourtant réalisé ; l'Algérie , devenue française , a eu besoin d'une carte comme la France : la triangulation qui devait lui servir de base est terminée depuis des années; nous venons de la rendre utile à la science, en déterminant astronomiquement les points principaux. De son côté, l'Espagne terminait ses opérations géodésiques sur son territoire, en leur donnant une précision bien remarquable. Il ne restait donc plus qu'à franchir la Méditerranée par de grands triangles pour unir d'un seul coup tous ces travaux. Les deux gouvernements d'Espagne et de France ont tenu à honneur d'entreprendre cette œuvre de concert; ils ont chargé de l'exécution les officiers espagnols de l'Institut géographique et les officiers d'état-major français qui sont attachés au service géodésique du Ministère de la guerre.

Je viens dire à l'Académie, après le général Ibanez, qui lui a déjà annoncé en son nom et au mien le service commun, que la jonction des deux continents est enfin réalisée et lui donner des détails qui lui permettront d'apprécier l'œuvre entreprise par les deux pays. Désormais la science possède un arc méridien de 27^, le plus grand qui ait été mesuré sur la terre et projeté astronomiquement sur le ciel.

Il y a longtemps que nous nous préparions à cette grande opération, dont le succès exigeait les ressources de tout genre que deux gratids corps militaires pouvaient seuls fournir. Dès 1868, j'avais opéré en Algérie une reconnaissance détaillée des points d'où l'on apercevait quelques cimes des côtes opposées, et... j'avais établi que de tous les points géodésiques du premier ordre compris entre Oran et la frontière du Maroc on pouvait distinguer, par des temps favorables, les crêtes dentelées des sierras de Orenade et de Murcie.

.l'avais observé les directions et calculé les distances.

LA (S^ftANDËUtt ET LA FiGtJRE DE LA TÈRKÈ. 63

sans me laisser arrêter par rénormité de celles-ci. Je comptais alors sur la puissance des signaux solaires pour franchir des distances de 70 lieues.

Enfin j'étais certain que, en choisissant bien les couples de stations, nos trajectoires lumineuses passeraient à 300 mètres et 400 mètres au-dessus de la mer, échappant ainsi absolument aux réfractions anormales qui se produisent parfois dans les couches basses de Fatmosphère. Mais, pour montrer combien il faut se méfier eu pareille matière, alors qu'on s'approche de si près des limites du pouvoir de nos sens et de nos instruments, combien, dis-je, il faut douter des aperçus et même des calculs les mieux fondés, il me suffira de rapporter ce fait : les signaux solaires ont complètement échoué; pas un seul n'a été vu ni en Espagne, ni en Algérie. Nous aurions éprouvé un échec complet et désastreux si nous n'avions préparé, par un excès de prudence, d'autres moyens plus efficaces : je veux parler de la lumière électrique.

Mais, pour produire cette lumière avec l'intensité nécessaire, il fallait recourir à des appareils électro-magnétiques actionnés par des machines à vapeur. Dès lors la question se posait ainsi : hisser tous ces appareils avec des machines de six chevaux de force sur des cimes de 1 000 mètres, 2 000 mètres et 3 550 mètres d'altitude, créer des routes sur ces montagnes désertes, organiser des relais d^pprovisionnemeut pour l'eau et le charbon, enfin placer et nourrir à chaque station une compagnie de 30 à 100 hommes et 15 ou 20 bêtes de somme.

L'Académie voit que ces stations exceptionnelles ne devaient guère ressembler à celle de la géodésie ordinaire, que l'on garnit amplement avec un instrument portatif et deux ou trois aides. J'en ai fait faire des photographies pour les mettre sous les yeux de l'Académie et aussi pour conserver le souvenir d'un effort que la science n'aura peut-être plus l'occasion de renouveler.

D'après une convention dont tous les termes ont été

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scrupuleusement exécutés de part et d'autre, les stations espagnoles devaient être occupées par des officiers espagnols et les stations algériennes par des officiers français, opérant chacun de leur côté d'après un concert parfait, mais aussi dans une complète indépendance. Cependant le choix des instruments ainsi que tous les travaux préparatoires m'avaient été entièrement confiés. Ainsi c'est le cercle azimutal dont nous nous servons en France et que j'ai eu l'honneur de présenter autrefois à l'Académie qui a mesuré tous les angles dans les quatre stations. C'est le projecteur du colonel Mangin dont nous avons fait usage pour lancer la lumière électrique dans les directions observées. C'est la machine électro-magnétique de Gramme qui a produit les courants transformés en lumière dans l'appareil de M. Serrin.

Tous ces appareils ont été commandés et exécutés à Paris. Dès qu'ils nous furent livrés, M. le général Ibanex, le colonel Barraquer et le major Lopez vinrent les étudier et faire avec nous des expériences photométriques de jour et de nuit. Il s'agissait de se rendre maître de ces appareils compliqués et de se rendre compte de leur puissance.

Les résultats furent décisifs aux yeux de nos collaborateurs espagnols.

Maintenant, j'oserai prier l'Académie de vouloir bien se représenter un instant les quatre cimes que nous avions choisies, Mulhacen et Tética en Espagne, Filhaoussen et M'Sabiha entre Oran et la frontière du Maroc, pour former par-dessus la Méditerranée le quadrilatère de jonction. Chaque cime avait son poste militaire, les nôtres avec leurs gardes arabes, car il fallait garantir nos hommes et nos chevaux, marchant isolément jour et nuit pour nous ravitailler, contre les attaques à main armée des tribus insoumises de la frontière. Depuis bien des mois nos soldats travaillaient à nos routes; on avait hissé pièce à pièce les piliers en pierre de taille, les machines à vapeur,

les projecteurs de lumière, les machines Gramme, les instruments et les maisons en bois qui (levaient les abriter isolément; on avait installé les tentes, les écuries et les magasins. Tout était prêt enfin, malgré d'incroyables difficultés, encore plus grandes en Espagne qu'en Afrique. Mais le temps dont on disposait était étroitement limité . Avant la mi-août, les opérations eussent été impraticables sous notre soleil brûlant; après septembre, dès les premiers froids, les neiges nouvelles auraient soudainement chassé de Mulhacen, la montagne la plus élevée de FEspagne, les soldats, les guides et les observateurs.

Le 20 août, tout le monde était à son poste ; le colonel Barraquer sur la cime du Mulhacen, le major Lopez sur celle du Tética, le capitaine d'état-major Bassot sur le mont Filhaoussen . Je m'étais réservé la station de M'Sabiha. Le temps était beau, mais les vapeurs qui montaient de la Méditerranée ne se laissaient pas traverser par les faisceaux de rayons solaires dirigés sur nos instruments. La nuit, les signaux électriques ne paraissaient pas davantage. Nous avons connu alors, pendant vingt jours, l'anxiété profonde qu'éprouvèrent Biot et Arago en pointant en vain pendant trois mois leurs lunettes sur les réverbères d'Iviça. Enfin, le 9 septembre, après vingt jours d'attente fiévreuse, j'apercevais la lumière électrique de Tética, visible parfois à l'œil nu, sous la forme d'un disque rougeâtre arrondi, de teinte uniforme, comparable comme éclat à l'étoile du Bouvier qui se levait dans le voisinage à l'horizon de la mer.

Le lendemain 10, j'apercevais les feux électriques de Mulhacen. Nos collègues espagnols apercevaient aussi nos signaux, et nous entrions enfin dans la période des observations définitives. Commencées le 9 septembre, elles étaient terminées le 18 octobre.

La jonction géodésique des deux continents était enfin réalisée. (Colonel Perrier, Comptes rendus de l'Àcad. des sciences, 24 n<>v. 1879, t. LXXXIX, p. 885).

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