CHAPITRE II
« Tout corps sec, disait Aristote, qui devient humide et tout corps humide qui se dessèche, engendre des animaux. » Les abeilles, selon Virgile, naissent des entrailles corrompues d'un jeune taureau. Au temps de Louis XIV, on n'était guère plus avancé. Un célèbre médecin alchimiste. Van Helmont, écrivait : « Les odeurs qui s'élèvent du fond des marais produisent des grenouilles, des limaces, des sangsues, des herbes et bien d'autres choses encore ». Mais ce qui était plus extraordinaire, c'était la véritable recette que donnait Van Helmont pour avoir une potée de souris. Il suffisait de comprimer une chemise sale dans l'orifice d'un vase contenant des grains de blé. Le ferment sorti de la chemise sale, modifié par l'odeur du grain, donnait lieu à la transmutation du froment en souris, après vingt et un jours environ. Van Helmont affirmait avoir vu le fait :
« Creusez, disait-il encore, un trou dans une brique, mettez-y de l'herbe de basiHc pilée, appliquez une seconde brique sur la première, de façon que le trou soit parfaitement couvert; exposez les deux briques au soleil, et, au bout de quelques jours l'odeur de basiHc, agissant comme ferment, changera l'herbe en véritables scorpions. »
Un naturaliste italien, Redi, fut le premier qui apporta dans cette question de la génération spontanée un examen un peu plus attentif. Observant les vers de la chair en putréfaction, il fit voir que ces vers ne naissaient pas spontanément, qu'ils étaient des larves d'œufs de mouches. Pour empêcher les vers de naître, Redi démontra qu'il suffisait d'entourer d'une gaze fine la chair avant de l'exposer à l'air. Aucune mouche ne venant se poser sur cette chair protégée, il n'y avait point d'œufs déposés, et par conséquent ni larves ni vers. Mais, au moment où la question de la génération spontanée allait s'amoindrissant, circonscrivant de plus en plus son domaine, la découverte du microscope vint apporter à cette doctrine réfugiée dans de petits retranchements de nouvelles et formidables ressources. En présence de ce monde d'animalcules, les partisans de la génération spontanée triomphèrent :
« Nous avons pu, disaient-ils, nous tromper sur l'origine des souris, des vers; mais est-il possible de croire que l'origine des êtres microscopiques ne soit pas le fait d'une génération spontanée? Comment expliquer autrement leur présence et leur pullulation dans toute matière animale ou végétale morte en voie de décomposition? »
Buffon apporta à l'appui de la doctrine de la génération spontanée l'autorité de son nom. Il érigea même tout un système pour soutenir cette hypothèse. En 174S, deux abbés luttèrent vivement ensemble pour attaquer ou défendre cette question. Pendant que Needham, prêtre catholique anglais, adoptait la doctrine de la génération spontanée , le prêtre italien Spallanzani la combattait énergiquement ; mais bien que Spallanzani fût resté maître de sa thèse aux yeux du public, sa victoire étaîl plus apparente que réelle, plus dans les mots que danii les faits.
Le problème reparut plus pressant que jamais en 1858. M. Pouchet, directeur du Muséum d'histoire naturelle d^
Rouen, correspondant de TAcadémie des sciences, déclara à cette Académie qu'il avait réussi à démontrer, d'une façon certaine, absolue, l'existence d'êtres microscopiques venus au monde sans germes, par conséquent sans parents semblables à eux....
M. Pasteur n'hésita pas à faire construire, avec ses propres ressources, un laboratoire dans un des greniers de l'École normale ; mais on devine sans peine quelle fat la modestie d'un tel aménageraient dans une telle place. Partageant s^ vie entre ses devoirs professionnels et ses expériences de laboratoire, M. Pasteur ne sortait guère que pour s'entretenir de ses recherches quotidiennes avec M. Biot, M. Dumas, M. de Senarmont et M. Balard. M. Biot était surtout son confident habituel. Le jour où M. Biot apprit que M. Pasteur se proposait d'étudier l'obscure question des générations spontanées, il le dissuada vivement de s'engager dans une pareille voie.
« Vous n'en sortirez pas, lui disait-il, vous perdrez votre temps.... »
Plus hardi que M. Biot, mais d'une circonspection toujours en éveil, M. Dumas déclara à M. Pasteur, sans du reste insister autrement, qu'il ne conseillerait à personne de rester trop longtemps dans un pareil sujet. Seul, M. de Senarmont prit la défense de M. Pasteur et dit à M. Biot :
« Laissez faire Pasteur. S'il ne trouve rien dans la voie où il s'engage, soyez tranquille, il n'y restera pas. Mais, ajoutait-il, je serais surpris qu'il ne trouvât rien. »
M. Pouchet avait nettement abordé le problème :
« Les adversaires de la génération spontanée, disait-il, prétendent que les germes dès êtres microscopiques existent dans l'air, que l'air les charrie, les transporte à distance. Eh bien I que diront ces adversaires si je parviens à déterminer la génération de quelques êtres organisés en substituant un air artificiel à celui de l'atmosphère? ))
M. Pouchet imagina alors cette expérience fort ingénieuse. Il remplit un flacon d'eau bouillante, le boucha hermétiquement avec la plus grande précaution et le plongea renversé dans une cuve àwiercure. Lorsque Teau fut totalement refroidie, il déboucha ce flacon sous le métal et introduisit à l'intérieur un demi-litre de gaz oxygène pur, de ce gaz qui est la partie vitale et salubre de Tair, aussi nécessaire ài la vie des êtres microscopiques qu'il l'est à la vie des grands animaux et des igrands végétaux. Jusqu'à présent, il n'y avait dans le vase que de l'eau pure et du gaz oxygène. M. Pouchet introduisit alors une petite botte de foin pesant quelques grammes. La botte avait été renfermée dans un flacon bouché à Témeri et sortant d'une étuve chauffée longtemps à plus de 100 degrés. Au bout de huit jours, il y avait dans cette infusion de foin une moisissure développée. D'où venait-elle? s'écriait victorieusement M. Pouchet. Ce n'était assurément pas de l'oxygène, oxygène que M. Pouchet avait fait naître d'une combinaison chimique à la température de l'incandescence. L'eau qui avait été placée bouillante était également privée de germes, puisqu'à une température pareille, pensait-il, tout germe eût été cuit. Le foin ne pouvait pas davantage en contenir. Il sortait d'une étuve chauffée à 100 degrés. Comme on disait cependant que certains êtres chauffés à 100 degrés trouvent le moyen de résister à un pareil traitement, M. Pouchet chauffa le foin à 200, k 300 degrés, à tous les degrés que l'on voulut.
M. Pasteur vint troubler le triomphe de M. Pouchet.
« Oui, dit M. Pasteur, dans une leçon retentissante qu'il fit, en 1864, à la Sorbonne, devant un public immense composé de savants, de philosophes, de femmes du monde, de prêtres et de romanciers — Alexandre Dumas était au premier rang, — tous avides de vérité, remués par tous les problèmes qu'agitait une telle question, oui, l'expérience ainsi conduite est irréprochable,
678 ^ M. PA.STEUR.
mais irréprochable seulement sur tous les points qui ont attiré l'attention de l'auteur. Je vais démontrer qu'il y a une cause d'erreur que M. Pouchet n'a pas aperçue, dont il ne s'est pas le moins du monde douté, dont personne ne s'était douté avant lui, et cette cause d'erreur rend son expérience complètement illusoire, aussi mauvaise que celle du pot de linge sale de Van Helmont : je vais vous montrer par où les souris sont entrées. Je vais démontrer que, dans toute expérience de ce genre, il faut absolument proscrire l'emploi de la cuve à mercure. Je vais vous démontrer enfin que c'est le mercure qui apporte dans les vases les germes ou plutôt, pour que mon expression n'aille pas au delà du fait démontré, les poussières qui sont en suspension dans l'air. »
Pour rendre visibles les poussières en suspension, M. Pasteur, après avoir fait l'obscurité dans la salle, perça cette obscurité d'un faisceau de lumière. Alors apparurent, dansant et tourbillonnant dans les rayons lumineux, mille petits brins de poussière.
« Si nous avions le temps de les bien regarder, continua M. Pasteur, nous les verrions, quoique agités de mouvements divers, tomber plus ou moins vite. C'est ainsi que se couvrent de poussière tous les objets, ces meubles, cette table, le mercure de cette cuve. Depuis que ce mercure est sorti de sa mine, que de poussières il a reçues, indépendamment de celles qui s'incorporent sans cesse dans l'intérieur du métal par l'effet des manipulalations nombreuses auxquelles il est soumis dans le laboratoire! Il n'est pas possible de toucher à ce mercure, d'y placer la main, un flacon, sans introduire dans Tintérieur de la cuve les poussières qui sont à la surface. Vous allez voir ce qui se passe. »
Alors, projetant, au milieu d'une profonde obscurité, le jet de lumière sur la cuve à mercure et le métal liquide apparaissant dans son éclat habituel, M. Pasteur saupoudra de poussières le mercure. Puis il prit un bâton
de verre et l'enfonça. Toutes les poussières cheminèrent et se dirigèrent du côté de Tendroit où plongeait le bâton de verre. Toutes pénétrèrent dans l'espace contenu entre Je verre et le mercure.
« Oui, s'écria M. Pasteur, d'une voix vibrante et grave où Ton sentait toute sa probité de savant convaincu, oui, M. Pouchet avait éloigné les germes de Teau, du foin, mais ce qu'il n'avait pas éloigné, c'étaient les poussières qui se trouvaient à la surface du mercure. Et voilà quelle a été la cause de l'erreur, voilà ce qui détruit tout le système I »
M. Pasteur institua des expériences toutes semblables à celles de M. Pouchet, mais en éloignant d'une manière absolue les causes d'erreur qui avaient échappé à ce dernier. Il prit également un ballon de verre, mais à col allongé, qu'il recourba et fit communiquer avec un tube de platine disposé sur un fourneau, de façon qu'on pût le chauffer à une température élevée et même voisine du rouge. Dans le ballon, il avait placé des liquides très putrescibles, de l'urine, par exemple. Lorsque le fourneau qui entourait le tube de platine fonctionna, M. Pasteur fit bouillir l'urine pendant quelques minutes; puis il laissa refroidir le liquide, mais sans arrêter le feu qui chauffait le tube de platine. Pendant le refroidissement du ballon, contenant l'urine, l'air extérieur y rentrait, mais après avoir passé par le tube de platine rougi. Dans ces conditions, l'urine se trouvait mise au contact d'un air chauffé, mais dont tous les germes qu'il pouvait tenir en suspension se trouvaient brûlés.
Dans une expérience ainsi faite, l'urine ne s'altère jamais, elle éprouve seulement une très faible oxydation directe qui fonce un peu sa couleur, mais elle n'éprouve de putréfaction d'aucune sorte. Lorsqu'on veut répéter cette expérience avec des liquides alcalins, tels que le lait, la température d'ébuUition doit être un peu dépassée, circonstance facile à réaliser avec l'appareil qui vient
d'être décrit. On ajoute à Textrémité libre du tube de platine un tube de verre recourbé à angle droit, plongeant de quelques décimètres dans une cuve h mercure profonde, tant que dure Tébullition du lait. Cette ébullition se fait alors sous une pression plus grande que la pression atmosphérique, et, par conséquent, à une température plus élevée que 100 degrés.
Mais il fallait établir que les poussières qui flottent dans Fair renferment des germes d'organismes inférieurs. M. Pasteur plaça dans un tube une bourre de coton et aspira, à Taide d'une petite trompe à eau, de l'air qui était obligé de passer dans le tube où il se filtrait pour ainsi dire en déposant toutes ses poussières dans la bourre. Prenant alors un verre de montre, M. Pasteur mit sur ce verre une goutte d'eau, y plaça un instant la bourre de coton, la reprit légèrement humide, la malaxa et fit tomber sur une lamelle de verre cette goutte d'eau salie. M. Pasteur ajouta sur le verre une seconde, puis une troisième goutte et finit par extraire et rassembler sur la lamelle presque toutes les poussières contenues dans la bourre. L'opération est simple et chacun peut la faire. Si l'on observe alors au microscope une goutte prise sur la lamelle, on distingue des fragments de suie, des débris de laine, de soie, de coton, tout ce qu'on pourrait appeler les poussières mortes, et au milieu de ces poussières mortes apparaissent des poussières vivantes, c'est-à-dire des êtres appartenant au règne végétal ou au règne animal, des œufs d'infusoires et des spores de cryptogames. Germes, animalcules, flocons de moisissures se trouvent répandus dans l'atmosphère, prêts à tomber dans le milieu qui leur est favorable et à se développer prodigieusement.
Ces petits corps d'apparence organisée que Ton rencontre associés au milieu de poussières amorphes et qu'on recueille sur la bourre de coton, sont-ils bien des germes d'êtres microscopiques? Si l'expérience renouvelée
de celle de M. Pouchet est irréprochable, Tinterpré talion que lui donnait M, Pasteur n'était peut-être pas rigoureusèment démontrée. En face du problème de Torigine de la vie, toutes les hypothèses sont possibles, tant que la vérité n'a pas été mise en pleine lumière. On pouvait donc dire à M. Pasteur : Oui, si Tair qui a passé à travers un tube de platine contient des germes et qu'il soit mis ensuite au contact d'un liquide tel que l'urine, préalablement porté à l'ébuUition, il est clair que cet air ne peut provoquer ni fermentation, ni putréfaction, ni formation d'organismes, parce que les germes de ces derniers, qui étaient en suspension dans l'air, ont perdu toute vitalité en passant à travers le tube de platine rougi au feu. Mais de quel droit parlez-vous de germes? Qui vous dit que, pour déterminer l'existence et l'apparition d'un être microscopique dans un liquide putrescible ou fermentescible, il faille, comme vous le prétendez, l'existence préalable de germes? Le primum movens de la vie des êtres mi,croscopiques ne peut-il pas consister tout entier dans un milieu approprié, mis en activité par un certain fluide, magnétisme, électricité, ozone même? Or, par le passage de l'air dans votre tube de platine chauffé au rouge, vous détruisez tout cela, et la stérilité de votre ballon d'urine n'a rien qui doive étonner.
Les partisans de la génération spontanée avaient souvent développé ce raispnnement d'apparence redoutable. Aussi M. Pasteur jugea-t-il nécessaire de pousser plus avant encore qu'il ne l'avait fait la preuve que les bourres de coton, sur lesquelles il avait filtré de l'air, étaient bien réellement chargées de germes.
Par un ingénieux dispositif expérimental, il ensemença les bourres de coton, chargées de poussières de l'air, dans ces mêmes liquides de tout à l'heure, tels que l'urine rendue stérile par l'ébuUition. Les liqueurs devinrent fécondes, plus fécondes même que si on les eût exposées au libre contact de l'air atmosphérique. Or, qu'y
B82 M. PA^JTEUR.
avalt-il dans ces poussières des bourres? rien que des particules amorphes, soies, brins de coton, fécule et, en outre, de très petits corps qui, par leur translucidité et leur structure, se confondaient avec des germes d'êtres microscopiques. On ne pouvait invoquer aucune présence de fluides impondérables.
Craignant toutefois que, dans un dernier esprit de doute, on n'attribuât au coton, en le considérant comnïe une matière organique, une influence quelconque dans la fécondité des infusions, M. Pasteur remplaça les bourres de coton par des bourres d'amiante, préalablement portées au rouge : le résultat fut le même. (il/. Pasteur, Histoire d'un savant par un ignorant^ p. 113-130.)
Les générations spontanées.
Plus heureux que les inventeurs du mouvement perpétuel, les hétérogénistes auront longtemps encore la faveur de provoquer l'attention des corps savants. Dans l'ordre des sciences mathématiques, on peut démontrer que telle proposition n'est pas et ne saurait être; mais les sciences de la nature sont moins bien partagées. Les mathématiciens peuvent dédaigner de jeter les yeux sur tout mémoire qui a pour objet la quadrature du cercle ou le mouvement perpétuel; la question des générations dites spontanées 9. toujours, au contraire, le privilège de passionner l'opinion publique, parce qu'il est impossible, dans l'état actuel de la science, de prouver, d priori^ que la manifestation de la vie ne peut avoir lieu de prime saut, en dehors de toute vie antérieure semblable.
Qu'un observateur quelconque avance avoir découvert un dispositif propre à faire naître la vie spontanée, il peut être assuré de la prompte adhésion de tous les adeptes systématiques de sa doctrine, et d'éveiller le doute parmi ceux qui n*ont acquis qu'une connaissance plus ou moins
superficielle du. sujet. Les travaux dont je parle seront plus remarqués encore si l'auteur se présente avec une situation élevée, un talent de dialectique et d'écrivain et des recherches consciencieuses.
Voilà bientôt vingt années que je poursuis, sans la trouver, la recherche de la vie sans une vie antérieure semblable. Les conséquences d'une telle découverte seraient incalculables. Les sciences naturelles en général, la médecine et la philosophie en particuHer, en recevraient une impulsion que nul ne saurait prévoir. Aussi, dès que j'apprends que j'ai été devancé, j'accours auprès de l'heureux investigateur, prêt à contrôler ses assertions. Il est vrai que j'accours vers lui plein de défiance. J'ai tant de fois éprouvé que dans cet art difficile de l'expérimentation, les plus habiles bronchent à chaque pas et que l'interprétation des faits n'est pas moins périlleuse I (Pasteur, Note sur V altération de Vurine, à propos d'une communication du D'' Bastian, de Londres. — Comptes rmdm de VAc, des sciences^ t. LXXXlll, p. 177. 1876.)