‹ Lectures scientifiques. Extraits de mémoires originaux et d'études sur la science et les savants. Physique et chimieChapitre 25 sur 120 · Voir plus haut, note de la page · texte numérisé non relu

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2. C'est sur la côte Sainte-Catherine que furent répétées les expériences de Torricelli, au commencement de 1646; les autres expériences de Pascal furent faites quelques mois après au faubourg Saint-Sever. — Consulter, sur l'histoire des expériences de Rouen et de la querelle qui en est née, des études de M. Bouquet, ancien professeur au lycée de Rouen, dans le * Bulletin de la commission des antiquités de la Seine-Inférieure, 1888 », et dans le Jouimal de Rouen, 20, 21, 23 et 24 juillet 1888. — Voir aussi : Rouen aux principales époques de son histoire, par Bouquet, 2« éd., p. 9i-95. -^ J. G.

vin rouge pour estre plus visible; et Tayant fait élever en cet estât en bouchant Touverture, et poser perpendiculairement à rhorison, l'ouverture en bas estant dans un vaisseau plein d'eau, et enfoncée dedans environ d'un pied; en la débouchant le vin du tuyau descendait jusqu'à la hauteur d'environ trente-deux pieds depuis la surface de l'eau du vaisseau, à laquelle il demeurait suspendu, laissant au haut du tuyau un espace de treize pieds vuide en apparence : et en inclinant le tuyau, comme alors la hauteur du vin du tuyau devenait moindre par cette inclinaison, le vin remontait jusqu'à ce qu'il vînt jusqu'à la hauteur de 32 pieds : et enfin en l'inclinant jusqu'à la hauteur de trente-deux pieds, il se remplissait entièrement....

Il fit encore un grand nombre de toutes sortes d'expériences avec des siphons, seringues, soufflets, et toutes sortes de tuyaux de toutes longueurs, grosseurs, et figures, chargés de différentes liqueurs comme vif-argent, eau, vin, huile, etc.

Il les fit imprimer en l'année 1647, et en fit un petit livret qu'il envoya par toute la France, et ensuite dans les pays étrangers, comme en Suède, en Hollande, en Pologne, en Allemagne, en Italie, et de tous les costés, ce qui rendit ces expériences célèbres parmi tous les sçavans de l'Europe.

Cette mesme année 1647, Monsieur Pascal fut averty d'une pensée qu'avait ette Toricelli que l'air estait pesant, et que sa pesanteur pouvait être la cause de tous les effets qu'on avait jusqu'alors attribués à l'horreur du vuide. Il trouva cette pensée tout à fait belle; mais comme ce n'estoit qu'une simple conjecture et dont on n'avait aucune preuve; pour en connoistre ou la vérité ou la fausseté, il fit plusieurs expériences.

La plus célèbre fut celle du Puy de Dôme. Pascal la décrit ainsi dans sa lettre du 15 novembre 1647, à son beau-frère Périer, qui habitait Clermont :

Monsieur,

Je n'interromprais pas le travail continuel où vos emplois vous engagent, pour vous entretenir de méditations physiques, si je ne sçavais qu'elles serviront à vous délasser en vos heures de relâche, et qu'au lieu que d'autres en seraient embarrassés, vous en aurez du divertissement. J'en fais d'autant moins de difficulté, que je sais le plaisir que vous recevez en cette sorte d'entretien. Celuy-cy ne sera qu'une continuation de ceux que nous avons eus ensemble touchant le vuide. Vous savez quel sentiment les philosophes ont eu sur ce sujet : tous ont tenu pour maxime, que la nature abhorre le vuide; et presque tous, passant plus avant, ont soutenu qu'elle ne peut l'admettre, et qu'elle se détruisait elle-même plutôt que de le souffrir. Ainsi les opinions ont été divisées; les uns se sont contentés de dire qu'elle l'abhorrait seulement, les autres ont maintenu qu'elle ne le pouvait souffrir. J'ai travaillé, dans mon Abrégé du Traité du vuide, à détruire cette dernière opinion, et je crois que les expériences que j'y ai rapportées suffisent pour faire voir manifestement que la nature peut souffrir et souffre en effet un espace, si grand que l'on voudra, vuide de toutes les matières qui sont en notre connoissance et qui tombent sous nos sens. Je travaille maintenant à examiner la vérité de la première ; savoir, que la nature abhorre le vide, et à chercher des expériences qui fassent voir si les effets que l'on attribue à l'horreur du vide, doivent être véritablement attribués à cette horreur du vide, ou s'ils le doivent être à la pesanteur et pression de l'air ; car, pour vous ouvrir franchement ma pensée, j'ai peine à croire que la nature, qui n'est point animée, ni sensible, soit susceptible d'horreur, puisque les passions présupposent une âme capable de les ressentir, et j'incline bien plus à imputer tous ces effets à la pesanteur et pression de l'air, parce que je ne les considère que comme des cas particuliers d'une pro-

position universelle de l'Équilibre des Liqueurs, qui doit faire la plus grande partie du Traité que j'ay promis. Ce n'est pas que je n'eusse ces mêmes pensées lors de la production de mon Abrégé, et toutefois, faute d'expériences convaincantes, je n'osai pas alors (et je n'ose pas encore) me départir de la maxime de l'horreur du vuide, et je l'ai mesme employée pour maxime dans mon Abrégé : n'ayant alors d'autre dessein que de combattre l'opinion de ceux qui soutiennent que le vuide est absolument impossible, et que la nature souffrirait plutôt sa destruction que le moindre espace vuide. En effet, je n'estime pas qu'il nous soit permis de nous départir légèrement des maximes que nous tenons de Tantiquité, si nous n'y sommes obligés par des preuves indubitables et invincibles : mais, en ce cas, je tiens que ce serait une extrême foiblesse d'en faire le moindre scrupule, et qu'enfin nous devons avoir plus de vénération pour les vérités évidentes, que d'obstination pour ces opinions reçues....

J'ai imaginé une expérience qui pourra seule suffire pour nous donner la lumière que nous cherchons, si elle peut être exécutée avec justesse. C'est de faire l'expérience ordinaire du vuide plusieurs fois en mesme jour, dans un mesme tuyau, avec le mesme vif-argent, tantôt en bas et tantôt au sommet d'une montagne, élevée pour le moins de cinq ou six cents toises, pour éprouver si la hauteur du vif-argent suspendu dans le tuyau se trouvera pareille ou différente dans ces deux situations. Vous voyez déjà-, sans doute, que cette expérience est décisive de la question, et que, s'il arrive que la hauteur du vif-argent soit moindre au haut qu'au bas de la montagne (comme j'ay beaucoup de raisons pour le croire, quoique tous ceux qui ont médité sur cette matière soient contraires à ce sentiment), il s'ensuivra nécessairement que la pesanteur et pression de l'air est la seule cause de cette suspension du vif-argent, et non pas l'horreur du vuide, puisqu'il est bien certain qu'il y a beaucoup plus d'air qui pèse

sur le pied de la montagne, que non pas sur son sommet; au lieu qu'on ne saurait dire que la nature abhorre le vide au pied de la montagne plus que sur son sommet.... Votre très humble et très obéissant serviteur.

Pascal.

M. Périer reçut cette lettre à Moulins, où il estait dans un emploi qui lui otoit la liberté de disposer de soi-même ; de sorte que, quelque désir qu'il eût de faire promptement cette expérience, il ne le put néanmoins plus tùt qu au mois de septembre 1648.

Copie de la lettre de M. Périer à M. Pascal le jeune, du 22 septembre 1648.

Monsieur,

Enfin j'ay fait Texpérience que vous avez si longtemps souhaitée. Je vous aurais plus tôt donné cette satisfaction; mais j'en ai été empesché, autant par les emplois que j'ay eus en Bourbonnois, qu^à cause que, depuis mon arrivée, les neiges ou les brouillards ont tellement couvert la montagne du Puy de Dôme, où je devais la faire, que, mesme en cette saison qui est ici la plus belle de Tannée, j'ai eu peine de rencontrer un jour où l'on pût voir le sommet de cette montagne, qui se trouve d'ordinaire au dedans des nuées, et quelquefois au-dessus, quoiqu'au mesme temps il fasse beau dans la campagne : de sorte que je tt'ay pu joindre ma commodité avec celle de la saison, avant le 19 de ce mois. Mais le bonheur avec lequel je la fis ce jour là m'a pleinement consolé du petit déplaisir que m'avaient donné tant de retardemens que je n'avais pu éviter*

Je vous en donne ici une ample et fidèle relation, où vous verrez la précision et les soins que j'y ay apportés, auxquels j'ay estimé à propos de joindre encore la pré*

sence de personnes aussi savantes qu'irréprochables, afin que la sincérité de leur témoignage ne laissât aucun doute de la certitude de Texpérience.

Copie de la relation de V expérience faite par M. Peiner,

La journée de samedi dernier, 19 de ce mois, fut fort inconstante; néanmoins, le temps paroissant assez beau sur les cinq heures du matin, et le sommet du Puy de Dôme se montrant à découvert, je me résolus d'y aller pour y faire l'expérience. Pour cet effet, j'en donnay avis à plusieurs personnes de condition de cette ville de Clermont, qui m'avaient prié de les avertir du jour que j'y irais, dont quelques-uns sont ecclésiastiques et les autres séculiers : entre les ecclésiastiques étaient le T. R. P. Bannier, l'un des pères minimes de cette ville, qui a été plusieurs fois correcteur (c'est-à-dire supérieur), et M. Mosnier, chanoine de l'église cathédrale de cette ville; et entre les séculiers, MM. La Ville et Begon, conseillers en la cour des aides, et M. La Porte, docteur en médecine, et la professant ici ; toutes personnes très capables, non seulement en leurs charges, mais encore dans toutes les belles connoissances, avec lesquels je fus ravi d'exécuter cette belle partie. Nous fûmes donc ce jour-là tous ensemble sur les huit heures du matin dans le jardin des pères minimes, qui est presque le lieu le plus bas de la ville, où fut commencée l'expérience en cette sorte.

Premièrement, je versai dans un vaisseau seize livres de vif-argent, que j'avais rectifié durant les trois jours précédens; et ayant pris deux tuyaux de verre de pareille grosseur, et longs de quatre pieds chacun, scellés hermétiquement par un bout et ouverts par l'autre, je fis, en chacun d'iceux, l'expérience ordinaire du vuide dans ce mesme vaisseau, et ayant approché et joint les deux tuyaux l'un contre l'autre, sans les tirer hors de leur vaisseau, il se trouva que le vif-argent qui était resté en chacun d'eux

était à mesme niveau, et qu'il y en avait en chacun d'eux, au-dessus de la superficie de celui du vaisseau, vingt-six poulces, trois lignes et demie. Je refis cette expérience dans ce même lieu, dans les deux mêmes tuyaux, avec le même vif-argent et dans le même vaisseau deux autres fois, et il se trouva toujours que le vif-argent des deux tuyaux était à mesme niveau et en la mesme hauteur que la première fois.

Cela fait, j'arrestay à demeure l'un de ces deux tuyaux sur son vaisseau en expérience continuelle : je marquai au verre la hauteur du vif-argent, et, ayant laissé ce tuyau en sa mesme place, je priai le R. P. Chastin, Tun des religieux de la maison, homme aussi pieux que capable, et qui raisonne très bien en ces matières, de prendre la peine d'y observer, de moment en moment, pendant toute la journée, s'il y arriverait du changement. Et avec l'autre tuyau, et une partie de ce même vif-argent, je fus, avec tous ces messieurs, au haut du Puy de Dôme, élevé audessus des Minimes d'environ cinq cents toises, où, ayant fait les mesmes expériences de la mesme façon que je les avais faites aux Minimes, il se trouva qu'il ne resta plus dans ce tuyau que la hauteur de vingt-trois pouces deux lignes de vif-argent; au lieu qu'il s'en estait trouvé aux Minimes, dans ce même tuyau, la hauteur de vingt-six pouces trois lignes et demie, et qu'ainsi, entre les hauteurs du vif-argent de ces deux expériences, il y eut trois pouces une ligne et demie de différence : ce qui nous ravit tous d'admiration et d'étonnement, et nous surprit de telle sorte, que, pour notre satisfaction propre, nous voulûmes la répéter. C'est pourquoi je la fis encore cinq autres fois très exactement en divers endroits du sommet de la montagne, tantôt à couvert dans la petite chapelle qui y est, tantôt à découvert, tantôt à l'abri, tantôt au vent, tantôt en beau temps, tantôt pendant la pluie et les brouillards qui nous y venaient voir parfois, ayant à chaque fois purgé très soigneusement d'air le tuyau; et

il s'est toujours trouvé à toutes ces expériences la même hauteur de vif-argent de vingt-trois pouces deux lignes, qui font les trois pouces une ligne et demie de différence d'avec les vingt-six pouces trois lignes et demie qui s'étaient trouvés aux Minimes, ce qui nous satisfit pleinement.

Après, en descendant la montagne, je refis en chemin la mesme expérience, toujours avec le mesme tuyau, le mesme vif-argent et le mesme vaisseau, en un lieu appelé Lafon de V Arbre, beaucoup au-dessus des Minimes, mais beaucoup plus au-dessous du sommet de la montagne ; et là je trouvai que la hauteur du vif-argent resté dans le tuyau était de vingt-cinq pouces. Je la refis une seconde fois en ce mesme lieu, et M. Mosnier, un des ci-devant nommés, eut la curiosité de la faire lui-mesme : il la fit donc aussi en ce même lieu, et il se trouva toujours la mesme hauteur de vingt-cinq pouces, qui est moindre que celle qui s'était trouvée aux Minimes, d'un pouce trois lignes et demie, et plus grande que celle que nous venions de trouver au haut du Puy de Dôme d'un pouce dix lignes, ce qui n'augmenta pas peu notre satisfaction, voyant la hauteur du vif-argent se diminuer suivant la hauteur des lieux.

Enfin, estant revenus aux Minimes, j'y trouvay le vaisseau que j'avais laissé en expérience continuelle, en la mesme hauteur où je l'avais laissé, de vingt-six pouces trois lignes et demie, à laquelle hauteur le R. P. Chastin, qui y étoit demeuré pour l'observation, nous rapporta n'être arrivé aucun changement pendant toute la journée, quoique le temps eût été fort inconstant, tantôt serein, tantôt pluvieux, tantôt plein de brouillards, et tantôt venteux.

J'y refis l'expérience avec le tuyau que j'avais porté au Puy de Dôme, et dans le vaisseau où était le tuyau en expérience continuelle; je trouvai que le vif-argent était en mesme niveau dans ces deux tuyaux, et à la mesme hauteur de vingt-six pouces trois lignes et demie, comme il s'était trouvé le matin dans ce mesme tuyau, et comme

il était demeuré durant tout le jour dans le tuyau en expérience continuelle.

Je la répétai encore pour la dernière fois, non seulement dan^ le mesme tuyau où je Tavais faite sur le Puy de Dôme, mais encore avec le mesme vif-argent et dans le mesme vaisseau que j'y avais porté, et je trouvai toujours le vifargent à la mesme hauteur de vingt-six pouces trois lignes et demie, qui s'y était trouvée le matin : ce qui acheva de nous confirmer dans la certitude de Texpérience.

Le lendemain, le T. R. P. de La Mare, prêtre de TOratoire et théologal de l'église cathédrale, qui avait été présent à ce qui s'était passé le matin du jour précédent dans le jardin des Minimes, et à qui j'avais rapporté ce qui était arrivé au Puy de Dôme, me proposa de faire la même expérience au pied et sur le haut de la plus haute des tours de Notre-Dame de Clermont, pour éprouver s'il y arriverait de la différence. Pour satisfaire à la curiosité d'un homme de si grand mérite, et qui a donné à toute la France des preuves de sa capacité, je fis le mesme jour l'expérience ordinaire du vide, en une maison particulière qui est au plus haut lieu de la ville, élevée par-dessus le jardin des Minimes de six ou sept toises, et à niveau du pied de la tour : nous y trouvâmes le vif-argent à la hauteur d'environ vingt-six pouces trois lignes, qui est moindre que celle qui s'était trouvée aux Minimes d'environ demi-ligne.

Ensuite, je la fis sur le haut de la mesme tour, élevé pardessus son pied de vingt toises, et par-dessus le jardin des Minimes d'environ vingt-six ou vingt-sept toises; j'y trouvay le vif-argent à la hauteur d'environ vingt-six pouces une ligne, qui est moindre que celle qui s'était trouvée au pied de la tour d'environ deux lignes, et que celle qui s'était trouvée aux Minimes d'environ deux lignes et demie....

Votre très humble et très affectionné serviteur.

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