PÉRIER
Cette relation ayant éclairci toutes mes difficultés, je ne dissimule pas que j'en reçus beaucoup de satisfaction; et y ayant vu que la différence de vingt toises d'élévation faisait une différence de deux lignes à la hauteur du vif-argent, et que six à sept toises en faisoient environ demi-ligne, ce qu'il était facile d'éprouver en cette ville, je fis l'expérience ordinaire du vuide au haut et au bas de la tour Saint-Jacques de la Boucherie, haute de vingtquatre à vingt-cinq toises : je trouvai plus de deux lignes de différence à la hauteur du vif-argent; et ensuite je la fis dans une maison particulière, haute de quatre-vingtdix marches, où je trouvai très sensiblement demi-ligne de différence; ce qui se rapporte parfaitement au contenu en la relation de M. Périer.
Conséquences,
De cette expérience se tirent beaucoup de conséquences, comme :
Le moyen de connoitre si deux lieux sont en même niveau, c'est-à-dire également distans du centre de la terre, ou lequel des deux est le plus élevé, si éloignés qu'ils soient l'un de l'autre, quand même ils seraient antipodes; ce qui serait comme impossible par tout autre moyen....
Et Pascal termine enfin :
Au lecteur.
Mon cher lecteur. Le consentement universel des peuples et la foule des philosophes concourent à l'établissement de ce principe, que la nature souffrirait plutùt sa destruction propre, que le moindre espace vide. Quelques esprits des plus élevés en ont pris un plus modéré : car encore qu'ils aient cru que la nature a de l'horreur pour le vide, ils ont néanmoins estimé que cette répugnance avait des limites,
et qu'elle pouvait être surmontée par quelque violence; mais il ne s'est encore trouvé personne qui ait avancé ce troisième : que la nature n'a aucune répugnance pour le vide, qu'elle ne fait aucun effort pour l'éviter, et qu'elle l'admet sans peine et sans résistance.
Les expériences que je vous ai données dans mon Abrégé détruisent, à mon jugement, le premier de ces principes; et je ne vois pas que le second puisse résister à celle que je vous donne maintenant ; de sorte que je ne fais plus de difficulté de prendre ce troisième, que la nature n'a aucune répugnance pour le vide ; qu'elle ne fait aucun effort pour l'éviter; que tous les effets qu'on a attribués à cette horreur procèdent de la pesanteur et pression de l'air ; qu'elle en est la seule et véritable cause, et que, manque de la connoître, on avait inventé exprès cette horreur imaginaire du vide, pour en rendre raison. Ce n'est pas en cette seule rencontre que, quand la foiblesse des hommes n'a pu trouver les véritables causes, leur subtilité en a substitué d'imaginaires, qu'ils ont exprimées par des noms spécieux qui remplissent les oreilles et non pas l'esprit : c'est ainsi que l'on dit, que la sympathie et antipathie des corps naturels sont les causes efficientes et univoques de plusieurs effets, comme si des corps inanimés étaient capables de sympathie et antipathie ; il en est de même de l'antipéristase, et de plusieurs autres causes chimériques, qui n'apportent qu'un vain soulagement à l'avidité qu'ont les hommes de connoître les vérités cachées, et qui, loin de les découvrir, ne servent qu'à couvrir l'ignorance de ceux qui les inventent, et à nourrir celle de leurs sectateurs.
Ce n'est pas toutefois sans regret, que je me dépars de ces opinions si généralement reçues; je ne le fais qu'en cédant à la force de la vérité qui m'y contraint. J'ai résisté à ces sentiments nouveaux, tant que j'ai eu quelque prétexte pour suivre les anciens; les maximes que j'ai employées en mon Abrégé le témoignent assez. Mais enfin,
Tévidence des expériences me force de quitter les opinions où le respect de Fantiquité m'avait retenu. Aussi je ne les ai quittées que peu à peu, et je ne m'en suis éloigné que par degrés : car du premier de ces trois principes, que la nature a pour le vide une horreur invincible, j'ai passé à ce second, qu'elle en a de l'horreur, mais non pas invincible; et de là je suis enfin arrivé à la croyance du troisième, que la nature n'a aucune horreur pour le vide,
Pascal développe ces faits dans le Traité de la pesanteur de la masse de Vair : il remarque en particulier qu^un ballon clos, mais incomplètement rempli, se gonfle à mesure qu'on s'élève. 11 approche ainsi singulièrement de la relation entre le volume et la pression que Mariette devait formuler quelques années plus tard. 11 est donc bien probable que si Pascal ne s'était détourné si tôt des études de Physique, la loi de Mariotte se serait appelée la loi de Pascal. On verra plus loin par les citations de Mariotte combien celles-ci se lient aux écrits de Pascal et en semblent la suite toute naturelle.
Traité de la pesanteur de la masse de l'air.
Chap. I. — Que la masse de Vair a de la pesanteur; qu^elle presse par son poids tous les corps qu'elle enfet^me.
On ne conteste plus aujourd'hui que l'air est pesant ; on sait qu'un ballon pèse plus enflé que désenflé ; cela sufflt pour le conclure ; car s'il était léger, plus on en mettrait dans le ballon, plus le tout aurait de légèreté ; car le tout en aurait davantage qu'une partie seulement : or, puisqu'au contraire plus on y en met, plus le tout est pesant, il s'ensuit que chaque partie est elle-même pesante, et partant que l'air est pesant.
Ceux qui en désireront de plus longues preuves n'ont qu'à les chercher dans les auteurs qui en ont traité exprès.
Si on objecte que Tair est léger quand il est pur, mais que celui qui nous environne n'est pas Fair pur, parce qu'il est mêlé de vapeurs et de corps grossiers, et que ce n'est qu'à cause de ces corps étrangers qu'il est pesant, je réponds, en un mot, que je ne connois point cet air pur, et qu'il serait peut-être difficile de le trouver; mais je ne parle, dans tout ce discours, que de l'air tel qu'il est dans l'état où nous le respirons, sans penser s'il est composé, ou non; et c'est ce corps-là, ou simple, ou composé, que j'appelle l'air et duquel je dis qu'il est pesant; ce qui ne peut être contredit; et c'est tout ce qui m'est nécessaire dans la suite.
Ce principe posé, je ne m'arrêterai qu'à en tirer quelques conséquences.
1. Puisque chaque partie de l'air est pesante, il s'ensuit que la masse entière de l'air, c'est-à-dire la sphère entière de l'air, est pesante ; et comme la sphère de l'air n'est pas infinie en son étendue, qu'elle a des bornes, aussi la pesanteur de la masse de tout l'air n'est pas infinie.
2. Comme la masse de l'eau de la mer presse par son poids la partie de la terre qui lui sert de fond, et que si elle environnait toute la terre, au lieu qu'elle n'en couvre qu'une partie, elle presserait par son poids toute la surface de la terre : ainsi la masse de l'air couvrant toute la face de la terre, ce poids la presse en toutes les parties.
3. Comme le fond d'un seau où il y a de l'eau est plus pressé par le poids de l'eau, quand il est tout plein que quand il ne l'est qu'à demi, et qu'il l'est d'autant plus qu'il y a plus de hauteur d'eau : aussi les lieux élevés, comme les sommets des montagnes, ne sont pas si pressés par le poids de la masse de l'air, que les lieux profonds, comme les vallons; parce qu'il y a plus d'air au-dessus des vallons, qu'au-dessus des sommets des montagnes; car tout l'air qui est le long de la montagne pèse sur le vallon, et non pas sur le sommet ; parce qu'il est au-dessus de l'un et au-dessous de l'autre.
4. Comme les corps qui sont dans Teau sont pressés de toutes parts par le poids de Teau qui est au-dessus^ comme nous Tavons montré au Traité de V Équilibre des liqueurs ; ainsi les corps qui sont dans Tair sont pressés de tous côtés par le poids de la masse de Tair qui est au-dessus.
5. Comme les animaux qui sont dans Teau n'en sentent pas le poids ; ainsi nous ne sentons pas le poids de Tair, par la même raison : et comme on ne pourrait pas conclure que Teau n'a point de poids, de ce qu'on ne le sent pas quand on y est enfoncé ; ainsi on ne peut pas conclure que Tair n'a pas de pesanteur, de ce que nous ne la sentons pas. Nous avons fait voir la raison de cet effet dans V Équilibre des liqueurs.
6. Comme il arriverait en un grand amas de laine, si on en avait assemblé de la hauteur de vingt ou trente toises, que cette masse se comprimerait elle-même par son propre poids, et que celle qui serait au fond serait bien plus comprimée que celle qui serait au milieu, ou près du haut, parce qu'elle serait pressée d'une plus grande quantité de laine : ainsi la masse de l'air, qui est un corps compressible et pesant, aussi bien que la laine, se comprime ellemême par son propre poids; et l'air qui est au bas, c'està-dire dans les lieux profonds, est bien plus comprimé que celui qui est plus haut, comme aux sommets des montagnes, parce qu'il est chargé d'une plus grande quantité d'air.
7. Comme il arriverait en cette masse de laine, que si on prenait une poignée de celle qui est dans le fond, dans l'état pressé où on la trouve, et qu'on la portât, en la tenant toujours pressée de la même sorte, au milieu de cette masse, elle s'élargirait d'elle-même, étant plus proche du haut, parce qu'elle aurait une moindre quantité de laine à supporter en ce lieu-là ; ainsi si l'on portait de l'air, tel qu'il est ici-bas, et comprimé comme il y est, sur le sommet d'une montagne, par quelque artifice que ce soit, il devrait s'élargir lui-même, et devenir au même état que
celui qui Tenvironnerait sur cette montagne, parce qu'il Beroit chargé de moins d'air en cet endroit-là qu'il n'était au bas : et, par conséquent, si on prenait un ballon à demi plein d'air seulement, et non pas tout enflé, comme ils le sont d'ordinaire, et qu'on le portât sur une montagne, il devrait arriver qu'il serait plus enflé au haut de la montagne, et qu'il devrait s'élargir à proportion de ce qu'il serait moins chargé ; et la différence devrait en être visible, si la quantité d'air qui est le long de la montagne, et de laquelle il est déchargé, a un poids assez considérable pour causer un effet et une différence sensible.
Il y a une liaison si nécessaire de ces conséquences avec leur principe, que l'un ne peut être vrai, sans que les autres le soient également : et comme il est assuré que l'air qui s'étend depuis la terre jusqu'au haut de la sphère a de la pesanteur, tout ce que nous en avons conclu est également véritable.
Mais quelque certitude qu'on trouve en ces conclusions, il me semble qu'il n'y a personne qui, même en les recevant, ne souhaitât de voir cette dernière conséquence confirmée par l'expérience, parce qu'elle enferme, et toutes les autres, et son principe même ; car il est certain que si on voyait un ballon tel que nous l'avons figuré, s'enfler à mesure qu'on l'élève, il n'y aurait aucun lieu de douter que cette enflure ne vînt de ce que l'air du ballon était plus, pressé en bas qu'en haut, puisqu'il n'y a aucune autre chose qui pût causer qu'il s'enflât, vu même qu'il fait plus froid sur les montagnes que dans les vallons; et cette compression de l'air du ballon ne pourrait avoir d'autre cause que le poids de la masse de l'air; car on l'a pris tel qu'il était au bas; et sans le comprimer, puisque même le ballon était flasque et à demi plein seulement ; et partant cela prouverait absolument que l'air est pesant ; que la masse de l'air est pesante; qu'elle presse par son poids tous les corps qu'elle enferme ; qu'elle presse plus les lieux bas que les lieux hauts; qu'elle se comprime elle-
même par son poids ; que Fair est plus comprimé en bas qu'en haut. Et comme dans la physique les expériences ont bien plus de force pour persuader que les raisonnements, je ne doute pas qu'on ne désirât de voir les uns confirmés par les autres.
Mais si Ton en faisait Texpérience, j'aurais cet avantage, qu'au cas qu'il n'arrivât aucune différence à l'enflure du ballon sur les plus hautes montagnes, cela ne détruirait pas ce que j'ai conclu ; parce que je pourrais dire qu'elles n'ont pas encore assez de hauteur pour causer une différence sensible : au lieu que s'il arrivait un changement extrêmement considérable, comme de la huitième ou neuvième partie, certainement elle serait toute convaincante pour moi ; et il ne pourrait plus rester aucun doute de la vérité de tout ce que j'ai établi.
Mais c'est trop différer; il faut dire en un mot que l'épreuve en a été faite, et qu'elle a réussi en cette sorte.
Expérience faite en deux lieux élevés Fun au-dessus de Vautre^ d'environ cinq cents toises.
Si l'on prend un ballon à demi plein d'air, flasque et mol, et qu'on le porte au bout d'un fil sur une montagne haute de cinq cents toises, il arrivera qu'à mesure qu'on montera, il s'enflera de lui-même, et quand il sera en haut, il sera tout plein et gonflé comme si on y avait soufflé de l'air de nouveau ; et en redescendant, il s'aplatira peu à peu par les mêmes degrés; de sorte qu'étant arrivé au bas, il sera revenu à son premier état.
Cette expérience prouve tout ce que j'ai dit de la masse de l'air, avec une force toute convaincante : aussi était-il nécessaire de le bien établir, parce que c'est le fondement de tout ce discours.
Pascal examine ensuite les diverses conséquences de cette pesanteur de la masse de Pair.
Le dernier chapitre est ainsi intitulé :
CuAP. IX. — Combien pèse la masse entière de tout l'air qui est au monde.
Nous apprenons par ces expériences que l'air qui est sur le niveau de la mer pèse autant que Feau, à la hauteur de 31 pieds deux poulces....
Et, par conséquent, qu'il faut considérer toute la masse de l'air, en l'état libre où elle est, de la même sorte que si elle eût été autrefois comme une masse d'eau de trente et un pieds de haut à l'entour de toute la terre, qui eût été raréfiée et dilatée extrêmement, et convertie en cet état où nous l'appelons air, auquel elle occupe, à la vérité, plus de place, mais auquel elle conserve précisément le même poids que l'eau à trente et un pieds de haut.
Et comme il n'y aurait rien de plus aisé que de supputer combien l'eau qui environnerait toute la terre à trente et un pieds de haut pèserait de livres, et qu'un enfant qui sait l'addition et la soustraction pourrait le faire, on trouverait, par le même moyen, combien tout l'air de la nature pèse de livres, puisque c'est la même chose; et si on en fait l'épreuve, on trouvera qu'il pèse à peu près huit millions de millions de millions de livres.
J'ai voulu avoir ce plaisir et j'en ai fait le compte en cette sorte.
J'ai supposé que le diamètre d'un cercle est à sa circonférence, comme sept à vingt-deux.
J'ai supposé que le diamètre d'une sphère étant multiplié par la circonférence de son grand cercle, le produit est le contenu de la superficie sphérique.
Nous savons qu'on a divisé le tour de la terre en trois cent soixante degrés. Cette division a été volontaire ; car on l'eût divisée en plus ou moins si on eût voulu, aussi bien que les cercles célestes
On a trouvé que chacun de ces degrés contient cinquante mille toisesi
Les lieues autour de Paris sont de deux mille cinq cents toises; et, par conséquent, il y a vingt lieues au degré : d'autres en comptent vingt-cinq ; mais aussi ils ne mettent que deux mille toises à la lieue ; ce qui revient à la même chose.
Chaque toise a six pieds.
Un pied cube d'eau pèse soixante-douze livres.
Gela posé, il est bien aisé de faire la supputation qu'on cherche.
Car puisque la terre a pour son grand cercle, ou pour sa circonférence 360 degrés.
Elle a par conséquent, de tour, 7 :200 lieues.
Et par la proportion de la circonférence au diamètre, son diamètre aura 2 291 lieues.
Donc, en multipliant le diamètre de la terre par la circonférence de son grand cercle, on trouvera qu'elle a en toute sa superficie sphérique 16 495 200 lieues carrées.
Cest-à-dire 103 095 000000000 toises carrées.
C'est-à-dire 3 711420000000000 pieds carrés.
Et parce qu'un pied cube d'eau pèse 72 livres, il s'ensuit qu'un prisme d'eau d'un pied carré de base et de trente et un pieds de haut, pèse 2 232 livres.
Donc si la terre était couverte d'eau jusqu'à la hauteur de trente et un pieds, il y aurait autant de prismes d'eau de trente et un pieds de haut, qu'elle a de pieds carrés en toute sa surface. (Je sais bien que ce ne seraient pas des prismes, mais des secteurs de sphère; et je néglige exprès cette précision.)
Et partant elle porterait autant de 2 232 livres d'eau, qu'elle a de pieds carrés en toute sa surface.
Donc cette masse d'eau entière pèserait 8 283 889 440 000 000 000 livres.
Donc toute la masse entière de la sphère de l'air qui est au monde, pèse ce même poids de
8 283 889 440 000 000 000 livres.
C'est-à-dire huit millions de millions de millions, deux
cent quatre-vingt-trois mille huit cent quatre-vingt-neuf millions de millions, quatre cent quarante mille millions de livres.
Conclusion des deux précédens traités.
J'ai rapporté dans le traité précédent tous les effets généralement qu'on a pensé jusqu'ici que la nature produit pour éviter le vide, où j'ai fait voir qu'il est absolument faux qu'ils arrivent par cette raison imaginaire : et j'ai démontré, au contraire, que la pesanteur de la masse de l'air en est la véritable et unique cause, par des raisons et des expériences absolument convaincantes : de sorte qu'il est maintenant assuré qu'il n'arrive aucun effet dans toute la nature qu'elle produise pour éviter le vide.
Il ne sera pas difficile de passer de là à montrer qu'elle n'en a point d'horreur ; car cette façon de parler n'est pas propre, puisque la nature créée, qui est celle dont il s'agit, n'étant pas animée, n'est pas capable de passion; aussi elle est métaphorique, et on n'entend par là autre chose, sinon que la nature fait les mêmes efforts pour éviter le vide, que si elle en avait de l'horreur : de sorte qu'au sens de ceux qui parlent de cette sorte, c'est une même chose de dire que la nature abhorre le vide, et dire que la nature fait de grands efforts pour empêcher le vide. Donc, puisque j'ai montré qu'elle ne fait aucune chose pour fuir le vide, il s'ensuit qu'elle ne l'abhorre pas; car poursuivre la même figure, comme on dit d'un homme qu'une chose lui est indifférente, quand on ne remarque jamais en aucune de ses actions aucun mouvement de désir ou d'aversion pour cette chose ; on doit aussi dire de la nature qu'elle a une extrême indifférence pour le vide, puisqu'on ne voit jamais qu'elle fasse aucune chose, ni pour le rechercher, ni pour l'éviter (j'entends toujours par le mot de vide, un espace vide de tous les corps qui tombent sous les sens)....
Il y avait trois erreurs dans le monde qui empêchaient absolument la connaissance de cette cause des phénomènes.
La première est, qu'on a cru presque de tout temps que Tair est léger, parce que les anciens auteurs Tout dit; et que ceux qui font profession de les croire les suivaient aveuglément, et seraient demeurés éternellement dans cette pensée, si des personnes plus habiles ne les en avaient retirés par la force des expériences : de sorte qu'il n'était pas possible de penser que la pesanteur de Tair fût la cause de cette union, quand on pensait que Tair n'a point de pesanteur.
La seconde est, qu'on s'est imaginé que les élémens ne pèsent point dans eux-mêmes, sans autre raison, sinon qu'on ne sent point le poids de l'eau quand on est dedans, et qu'un seau plein d'eau qui y est enfoncé n'est point difficile à lever tant qu'il y est, et qu'on ne commence à sentir son poids que quand il en sort : comme si ces effets ne pouvaient pas venir d'une autre cause, ou plutôt comme si celle-là n'était pas hors d'apparence, n'y ayant point de raison de croire que l'eau qu'on puise dans un seau pèse quand elle en est tirée, et ne pèse plus quand elle y est-renversée ; qu'elle perde son poids en se confondant avec l'autre, et qu'elle le retrouve quand elle en quitte le niveau. Étranges moyens que les hommes cherchent pour couvrir leur ignorance ! Parce qu'ils n'ont pu comprendre pourquoi on ne sent point le poids de l'eau, et qu'ils n'ont pas voulu l'avouer, ils ont dit qu'elle n'y pèse pas, pour satisfaire leur vanité par la ruine de la vérité; et on l'a reçu de la sorte : et c'est pourquoi il était impossible de croire que la pesanteur de l'air fût la cause de ces effets, tant qu'on a été dans cette imagination; puisque quand même on aurait su qu'il est pesant, on aurait toujours dit qu'il ne pèse pas dans lui-même, et ainsi on n'aurait pas cru qu'il y produisît aucun effet par son poids.
Cesl pourquoi j'ai montré, dans V Équilibre des liquew's, que Teau pèse dans elle-même autant qu'au dehors, et j'y ai expliqué pourquoi, nonobstant ce poids, un seau n'y est pas difficile à hausser, et pourquoi on n'en sent pas le poids : et dans le Traité de la pesanteur de la masse de /'air J'ai montré la même chose de l'air, afin d'éclaircir tous les doutes.
La troisième erreur est d'une autre nature ; elle n'est plus sur le sujet de l'air, mais sur celui des eflFets mêmes qu'ils attribuaient à l'horreur du vide, dont ils avaient des pensées bien fausses.
Car ils s'étaient imaginé qu'une pompe élève* l'eau non seulement à dix ou vingt pieds, ce qui est bien véritable, mais encore à cinquante, cent, mille, et autant qu'on voudrait, sans aucunes bornes.
Ils ont cru de même, qu'il n'est pas seulement difficile de séparer deux corps polis appliqués l'un contre l'autre, mais que cela est absolument impossible; qu'un ange,. ni aucune; force créée ne le saurait faire, avec cent exagérations que je ne daigne pas rapporter; et ainsi des autres.
C'est une erreur de fait si ancienne, qu'on n'en voit point l'origine ; et Héron même, l'un des plus anciens et des plus excellents auteurs qui ont écrit de l'élévation des eaux, dit expressément, comme une chose qui ne doit pas être mise en doute, que l'on peut faire passer l'eau d'une rivière par-dessus une montagne pour la faire rendre dans le vallon opposé, pourvu qu'il soit un peu plus profond, par le moyen d'un siphon placé sur le sommet, et dont les jambes s'étendent le long des coteaux, l'une dans la rivière, l'autre de l'autre côté ; et il assure que l'eau s'élèverade la rivière jusque sur la montagne, pour redescendre dans l'autre vallon, quelque hauteur qu'elle ait.
Tous ceux qui ont écrit de ces matières ont dit la même chose; et même tous nos fontainiers assurent enclore aujourd'hui qu'ils feront des pompes aspirantes qui attireront l'eau à soixante pieds, si l'on veut.
Ce n'est pas que, ni Héron, ni ces auteurs, ni ces artisans, et encore moins les philosophes, aient poussé ces épreuves bien loin ; car s'ils avaient essayé d'attirer Teau seulement à quarante pieds, ils l'auraient trouvé impossible ; mais c'est seulement qu'ils ont vu des pompes aspirantes et des siphons de six pieds, de dix, de douze, qui ne manquaient point de faire leur effet, et ils n'ont jamais vu que l'eau manquât d'y monter dans toutes les épreuves qu'il leur est arrivé de faire. De sorte qu'ils ne se sont pas imaginé qu'il y eût un certain degré après lequel il en arrivât autrement. Ils ont pensé que c'était une nécessité naturelle , dont l'ordre ne pouvait être changé; et comme ils croyaient que l'eau montait par une horreur invincible du vide, ils se sont assurés qu'elle continuerait à s'élever, comme elle avait commencé sans cesser jamais; et ainsi tirant une conséquence de ce qu'ils voyaient à ce qu'ils ne voyaient pas, ils ont donné l'un et l'autre pour également véritable.
Et on l'a cru avec tant de certitude, que les philosophes en ont fait un des grands principes de leur science, et le fondement de leurs traités du vide : on le dicte tous les jours dans les classes et dans tous les lieux du monde, et depuis tous les temps dont on a des écrits, tous les hommes ensemble ont été fermes dans cette pensée, sans que jamais personne y ait contredit jusqu'à ce temps.
Peut-être que cet exemple ouvrira les yeux à ceux qui n'osent penser qu'une opinion soit douteuse, quand elle a été de tout temps universellement reçue de tous les hommes; puisque de simples artisans, ont été capables de convaincre d'erreur tous les grands hommes qu'on appelle philosophes : car Galilée déclare dans ses Dialogues , qu'il a appris des fontainiers d'Italie , que les pompes n'élèvent l'eau que jusqu'à une certaine hauteur : ensuite de quoi il l'éprouva lui-même; et d'autres ensuite en firent l'épreuve en Italie, et depuis en France avec du
vif-argent, avec plus de commodité, mais qui ne montrait que la même chose en plusieurs manières différentes.
Avant qu'on en fût instruit, il n'y avait pas lieu de démontrer que la pesanteur de Fair fût ce qui élevait Teau dans les pompes; puisque la pesanteur étant limitée, elle ne pouvait pas produire un effet infini.
Mais toutes ces expériences ne suffirent pas pour montrer que Tair produit ces effets; parce qu'encore qu'elles nous eussent tirés d'une erreur, elles nous laissaient dans une autre : car on apprit bien par toutes ces expériences, que l'eau ne s'élève que jusqu'à une certaine hauteur; mais on n apprit pas qu'elle s'élevât plus haut dans les lieux plus profonds : on pensait, au contraire, qu'elle s'élevait toujours à la même hauteur, qu'elle était invariable en tous les lieux du monde ; et comme on ne pensait point à la pesanteur de l'air, on s'imagina que la nature de la pompe est telle, qu'elle élève l'eau à une certaine hauteur limitée, et puis plus. Aussi Galilée la considéra comme la hauteur naturelle de la pompe, et il l'appela la altessa limitatissima.
Aussi comment se fût-on imaginé que cette hauteur eût été variable, suivant la variété des lieux? Certainement cela n'était pas vraisemblable; et cependant cette dernière erreur mettait encore hors d'état de prouver que la pesanteur de l'air est la cause de ces effets; car comme elle est plus grande sur le pied des montagnes que sur le sommet, il est manifeste que les effets y seront plus grands à proportion.
C'est pourquoi je conclus qu'on ne pouvait arriver à cette preuve, qu'en en faisant l'expérience en deux lieux élevés l'un au-dessus de l'autre, de quatre cents ou cinq cents toises; et je choisis pour cela la montagne du Puy de Dôme en Auvergne, par la raison que j'ai déclarée dans un petit écrit que je fis imprimer dès l'année 1648, aussitôt qu'elle eut réussi.
Celte expérience ayant découvert que Teau s'élève dans les pompes à des hauteurs toutes différentes, suivant la variété des lieux et des temps, et qu'elle est toujours proportionnée èi la pesanteur de Tair, elle acheva de donner la connoissance parfaite de ces effets; elle termina tous les doutes; elle montra quelle en est la véritable cause; elle fit voir que Thorreur du vide ne Test pas; et enfin elle fournit toutes les lumières qu'on peut désirer sur ce sujet.
Qu'on rende raison maintenant, s'il est possible, autrement que par la pesanteur de l'air, pourquoi les pompes aspirantes élèvent l'eau plus bas d'un quart sur le Puy de Dôme en Auvergne, qu'à Dieppe.
Pourquoi un même siphon élève l'eau et l'attire à Dieppe, et non pas à Paris.
Pourquoi deux corps polis, appliqués l'un contre l'autre, sont plus faciles à séparer sur un clocher que dans la rue.
Pourquoi un soufflet bouché de tous côtés est plus facile à ouvrir sur le haut d'une maison que dans la cour.
Pourquoi, quand l'air est plus chargé de vapeurs, le piston d'une seringue bouchée est plus difficile à tirer.
Enfin pourquoi tous ces effets sont toujours proportionnés au poids de l'air, comme l'effet à la cause.
Est-ce que la nature abhorre plus le vide sur les montagnes que dans les vallons, quand il fait humide que quand il fait beau? Ne le hait-elle pas également sur un clochier, dans un grenier et dans les cours?
Que tous les disciples d'Aristote assemblent tout ce qu'il y a de fort dans les écrits de leur maître et de ses commentateurs, pour rendre raison de ces choses par l'horreur du vide, s'ils le peuvent : sinon qu'ils reconnoissent que les expériences sont les véritables maîtres qu'il faut suivre dans la physique ; que celle qui a été faite sur les montagnes , a renversé cette croyance universelle du
monde, que la nature abhorre le vide, et ouvert cette connoissance qui ne saurait plus jamais périr, que la nature n'a aucune horreur pour le vide, qu'elle ne fait aucune chose pour Féviter, et que la pesanteur de la masse de Tair est la véritable cause de tous les effets qu'on avait jusqu'ici attribués à cette cause imaginaire.