HENRI SAINTE-CLAIRE DBVILLE
C'est là que Deville va enseigner Tart de purifier et de fondre en grandes masses le platine, réputé infusible au feu de forge le plus violent, Firidium, encore plus réfractaire. Devant les délégués du gouvernement russe qui lui avait fourni le minerai en quantité suffisante, devant ses collègues, devant les élèves de FÉcole, plusieurs kilogrammes de ce précieux métal deviendront aussi fluides que de l'eau. Grâce à ces méthodes, il prépare le métal qui sera employé à fournir au monde entier des étalons du mètre et du kilogramme, identiques à |^ôt ^^ ^*^" limètre et à -^ de milligramme près. Dans ce laboratoire encore, Deville imagine de nouvelles méthodes d'analyse minérale et, associant de nombreux élèves à ses travaux, les enflamme de son ardeur, reproduit des espèces minérales, mesure les densités de vapeur à des températures qu'on ne croyait pouvoir employer avant lui. C'est là enfin qu'il imagine et réalise les expériences et les mesures d'où sortira une loi nouvelle, celle de la dissociation, montrant une fois de plus l'admirable continuité qui unit les phénomènes physiques et chimiques. C'est dans ce laboratoire si hospitalier que tant d'élèves, inspirés par le maître, les Debray, les Caron, les Troost, les Hautefeuille, les Gemez, les Isambert, etc., confirmeront et compléteront ses vues par tant de recherches originales et ingénieuses ; c'est là que les gaz réputés permanents, l'oxygène, l'azote, l'air lui-même, vont se liquéfier entre les mains de M. Caille te t. Pendant que ces découvertes s'accumulaient, à quelques pas, dans un autre laboratoire de la même maison, M. Pasteur, apportant dans un ordre de recherches différent la même rigueur dans la discussion, la même habileté dans l'invention, mettait à néant la doctrine des générations spontanées, isolait et étudiait les différentes fermentations, et préludait ainsi aux travaux d'où devait sortir le remède à quelques-unes des plus redoutables maladies qui peuvent atteindre l'homme et les animaux.
Tel était le théâtre où Deville va poursuivre et terminer sa carrière, trop tôt pour la belle et nombreuse famille qui l'entourait, pour ses amis, pour la science. La semaine est consacrée à l'enseignement, aux recherches; le dimanche matin, on fait au laboratoire une courte toilette; puis il ouvre de nouveau ses portes. Les confrères de Deville à l'Institut, les savants étrangers, les anciens élèves, se réunissent autour du
maître aimé. On répète les expériences récentes; Deville va de l'un à l'autre, animant la réunion des éclats de sa verve, de son ferme bon sens, semant les idées qui, soumises au travail méthodique, devenaient souvent des Mémoires importants. Plus d'un savant, hostile parfois ou du moins nourrissant quelques préventions contre l'École et l'enseignement qui y était donné, est venu cependant à ces matinées du dimanche et a été bien vite sous le charme. Dumas, dans son Éloge de Deville, a laissé un vif tableau de ces réunions, qu'il honorait souvent de sa présence :
Le dimanche, ses élèves et ses amis, réunis à l'École normale, assistaient à la répétition des expériences qu'il avait imaginées ou de celles dont on voulait le rendre témoin. Géomètres, physiciens, chimistes, naturalistes, industriels, philosophes, historiens, gens de lettres et gens du monde, chacun se plaisait dans ce milieu sans prétention, ouvert à toutes les hardiesses, fermé à toutes les idées fausses.
Dès le moment où il entra dans ce laboratoire de l'École normale, jusqu'à celui où la maladie à laquelle il devait succomber vint l'en éloigner, il s'y montra le plus assidu, le plus simple et le plus heureux de ceux que l'amour de la science y réunissait. Toute morgue en était bannie, une camaraderie charmante y régnait, une gaieté franche et communicative en écartait les discussions. On sortait de là content des autres et de soi-même : on avait appris quelque chose ; on avait fourni son contingent au progrès; on s'était vu entouré de grands talents et d'éminents esprits, ne marchandant pas l'éloge, prompts à l'admiration, étrangers à l'envie, ignorant la jalousie et pratiquant la plus large tolérance. Ces souvenirs seront l'honneur éternel de TÉcole normale.
M. Joseph Bertrand aussi était un familier de ces réunions. 11 en a rapporté, dans sa Notice sur M. de Senarmont, un épisode caractéristique :