j4 1.1-CTLUES DOMlMcALES
(|uils puuiTaieiit bien lui être infidèles, puisqu'ils l'avaient été à leur Dieu, et qu'il fallait tout craindre d'un homme dont la conscience et le devoir n'étaient pas à répreuve d'un vain intérêt et dune considération humaine.
Ah ! mes chers auditeurs, profitons de cette maxime, et n'ayons pas la confusion dètre en cela moins religieux qu'un pa'ien que le seul bon sens faisait raisonner. Sans être impies ni hypocrites, soyons généreux et sincères. Entre l'hypocrisie et limpiété, il y a un parti honorable, c'est d'être chrétien. Soyons-le sans ostentation ; mais soyons-le aussi de bonne foi, et faisons-nous honneur de l'être et de le paraître.
Souvenons-nous de tant de martyrs, nos frères en Jésus-Christ, et les membres de la même Église. Craignaient-ils la présence des hommes? s'étonnaient-ils d'un regard, dune parole? Quelle image, mes chers auditeurs! Quel reproche de notre lâcheté! Ils se présentaient devant les tyrans, et. à la face des tyrans, ils confessaient leur foi. Ils montaient sur les échafauds, et sur les échafauds ils célébraient les grandeurs de leur Dieu. Ils versaient leur sang, et de leur sang ils signaient la vérité. Avaient ils d'autres engagements que nous ? faisaient-ils profession d'une autre loi que nous? Le Dieu qu'ils servaient, qu'ils gloritiaient. pour qui ils se sacrifiaient, était-il plus leur Dieu que le nôtre ?
N'allons pas si loin, et jugez-vous vous-mêmes, instruisez-vous vous-mêmes par vous-mêmes. Je parle dans une cour composée d'hommes fameux par leur bravoure et par leurs exploits militaires. Avoir une fois reculé dans le péril, avoir une fois hésité, c'est ce qu'ils regarderaient comme une tache inefïai:able. A Dieu ne plaise que je leur refuse le juste éloge qui leur est dû ! En combattant, en exposant leur vie pour le
SUR \M UKSI'KCT III'MAI.N. i:::.
graïul et le glorieux monarque dont ils exécutent les ordres, et que le ciel a placé à notre tête pour nous commander, ils s'acquittent d'un devoir naturel. Mais, du reste, par quelle contradiction marquons nous tant de constance d'une part, et de l'autre tant de faiblesse? Pour(|uoi dans les choses de Dieu devenons nous comme le roseau que le vent agite, selon la figure de notre Kvangile ? Pour([uoi en avons nous toute l'insta bilité, c'est-à-dire pourquoi nous laissons nous si aisé ment fléchir par la complaisance, abattre par la crainte, entraîner par la coutume, ébranler par l'intérêt ? Et pour m'en tenir à l'exemple que nous propose aujour d'hui le Sauveur du monde, que n'imitons-nous Jean- Baptiste ? ((ue n'apprenons-nous de lui quelle fermeté demande le service de notre Dieu et l'observation de sa loi ? Jusque dans les fers,cetidèle ministre confessa Jésus Christ ; jusque dans la cour il lui rendit témoi gnage. Voilà votre modèle. Conserver au milieu de la cour cette généreuse liberté des enfants de Dieu, à laquelle vous êtes appelés, et qui semble, à entendre parler Saint Paul, être déjà un don de la gloire plutôt qu'un effet de la grâce : In Uhorialcm fjlor'uv fdorlum Iki (1); au milieu de la cour se déclarer pour Jésus Christ par une pratique constante, solide, édifiante, de tout ce que vous prescrit la religion, voilà ce que vous prêche le divin précurseur. Et qui peut vous dépossé der de cette liberté chrétienne? qui le doit? S'il faut être esclave, ce n'est point l'esclave du monde, mais le vôtre, ô mon Dieu ! Il n'y a que vous, et que vous seul, dont nous puissions l'être justement ; et quand nous le sommes de tout autre, nous dégénérons de cette bienheureuse adoption, ([ui nous met au nombre de vos enfants, et qui nous donne droit de vous appeler notre
(1) Rom., vin. 21.
Père. Si donc nous savons avec humilité et avec prudence, mais avec force et avec constance, nous maintenir dans la liberté que Jésus-Christ nous a acquise par son sanji'. le monde, tout perverti qu'il est, nous respectera. Si le respect humain nous la fait perdre, le monde lui même nous méprisera ; car sa corruption et sa malignité ne va pas encore jusqu'à ne pas rendre jus tice à la piété, lorsqu'elle marche par des voies droites. Mais quand le monde s'élèverait contre moi, je m'élèverais contre lui et au dessus de lui. Le Dieu que je sers est un assez grand maître pour mériter que je lui fasse un sacrifice du monde; c'est un maître assez puissant pour que je le serve, non pas au gré du monde, mais à son gré : or. son gré est d'être servi par des âmes libres, et indépendantes des faux jugements et de la vaine estime des hommes. Vous avez vu l'indignité du respect humain : voyons-en le désordre : c'est la seconde partie.
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\'ous ne l'avez apparemment, chrétiens. jam"ais bien compris ce désordre dont je parle; vous n'en avez jamais bien connu ni l'étendue ni les conséquences : mais je m'assure que vous serez touchés de la simple exposition que j'en vais faire, et qu'elle sufTira pour vous en donner une éternelle horreur. Car je prétends (jue dans l'ordre du salut, il n'est rien de plus pernicieux, rien de plus damnable. rien de plus opposé à la loi de Dieu, ni de plus digne des vengeances de Dieu, que le respect humain. Pourquoi cela ? redoublez s'il vous plaît, votre attention. C'est que le respect humain détruit dans le cœur de l'homme le fondement essentiel de toute la religion, qui est l'amour de préférence que
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nous devons à JJieu. C'est que le respect humain fait tomber l'homme dans des apostasies peut-être plus condamnables que celles de ces apostats des premiers siècles, contre qui TEglise exerçait avec tant de zèle la sévérité de sa discipline. C'est que le respect humain est une tentation qui arrête dans l'homme l'ettet des grâces les plus puissantes que Dieu emploie commune ment pour le porter au bien, et pour le détourner du mal. Kntin. c'est que le respect humain est l'obstacle le plus fatal à la conversion de l'homme mondain, celui qu'il surmonte le moins, et auquel l'expérience nous fait voir que notre faiblesse est plus sujette à succomber. Ai-Je eu raison de vous proposer ces quatre articles comme les plus propres à faire impression sur vos esprits ? Quand je n'en apporterais point d'autre preuve que le seul usage du monde, ne suffirait il pas pour vous en convaincre ? Ecoutez moi, et n'oubliez jamais de si salutaires instructions.
Préférer Dieu à la créature, et, quand il s'agit, non pas dans la spéculation, mais dans la pratique, de faire comparaison de l'un et de l'autre, quand ils se trouvent l'un et l'autre en compromis, fouler aux pieds la créature pour rendre à Dieu l'honneur qui lui est du, c'est sur quoi roule toute la religion, et c'est d'abord ce que renverse le respect humain. Car pourquoi l'appelonsnous respect humain, sinon, dit l'ange de lécole, saint Thomas, parce qu'en mille rencontres il nous fait respecter la créature plus que Dieu? Dieu me fait connaître ses volontés, il me fait intimer ses ordres; mais l'homme à qui je veux plaire, ou à qui je crains de déplaire, ne les approuve pas ; et moi qui dois alors décider, dans la seule vue de plaire ou de ne pas déplaire à l'homme, je deviens rebelle à Dieu : j'ai donc, en effet, plus de respect pour l'homme que pour Dieu ; et quoique je sois convaincu de l'excellence et de la
i:{s .LECTURES DoMINliAl.l-.S.
souveraineté de lètre Dieu, cest une eonviclion eu idée qui n'empêche pas que réellement et actuellement je ne préfère l'homme à Dieu. Or. dès là je n'ai plus de religion, ou je n'en ai plus que l'ombre et que l'apparence. Et voilà ce que Tertullien reprochait aux païens de Rome par ces paroles si énergiques et si di gnes de lui. quand il leur disait : Majori fonniiUtir Cœsarem ohxermîis, quam ipsum de m-Jo Joïfm: et citiu^ apud vos per ornnes deos quam pcr unHm Cœsaris iffuinm pejeratur : Jupiter est le Dieu que vous servez; mais votre désordre, et de quoi vous n'oseriez pas vous-mêmes disconvenir, c'est que vous considérez bien moins ce Jupiter régnant dans le ciel, que les puissances dont vous dépendez sur la terre ; et que parmi vous on craint bien plus de s'attirer la disgrâce de César, que d'ofEenser toutes les divinités du Gapitole. Reproche mille fois plus capable de confondre un chrétien quand lise l'applique à lui même, et dont il devrait être effrayé et consterné! Cependant, à combien de chrétiens ce reproche, pris à la lettre, ne convient-il pas? et quel droit n'aurais je pas aujourd'hui de dire encore dans cet auditoire : Majori formidlnc Cœsarem observatis.
Grâces au Seigneur, qui, par une providence -parti culière, nous a donné un roi fidèle et déclaré contre le libertinage et l'impiété, un roi qui sait honorer sa religion et qui veut qu'elle soit honorée, un roi dont le premier zèle, en se faisant obéir et servir lui-même, est que Dieu soit servi et obéi. Mais si, par un de ces châtiments terribles dont Dieu punit quelquefois les peuples, le ciel nous avait fait naître sous la domina lion d'un prince moins religieux, combien verrionsnous de courtisans tels que les concevait Tertullien. qui ne balanceraient pas sur le parti qu'ils auraient à prendre et qui. sans hésiter, et aux dépens de Dieu,
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rechercheraient la faveur de (lésai? Majovl fonnldiap Cœsa rem observa t is .
Sans faire nulle supposition, combien en voyons nous dès maintenant disposés de la sorte, cest-à-dire non pas impies et scélérats, mais prêts à l'être s'il le fallait être, et si l'être en effet était une marque qu'un exigeât d'eux de leur complaisance et de leur attachement? Auraient-ils là dessus quelque scrupule, ou écouteraient ils leurs remords et leurs scrupules ? la concurrence de la cr^^alure et de Dieu les arrêterait elle ? et, emportés par l'habitude où ils sont élevés de se conformer en tout aux inclinations du maître de qui ils dépendent, ne se feraient-ils pas un principe, sil était libertin, de l'être avec lui, et, s'il méprisai! Dieu, de le mépriser comme lui ?
Ne remontons pas même jusqu'à celui ((ui, entre tous les autres maîtres, tient après Dieu le premier rang. A combien de puissances du monde inférieures et subalternes, si j'ose ainsi m'exprimer, ce malheureux respect humain n'est-il pas en possession de rendre, surtout à la cour, une espèce de culte ? Et ce culte, qu'estce dans le fond, qu'une idolâtrie raffinée, d'autant plus dangereuse qu'elle est plus proportionnée à nos mœurs? Puissances, quoique subalternes, à qui, sans l'apercevoir, on est dévoué beaucoup plus qu'à Dieu, dont on redoute l'indignation beaucoup plus que celle de Dieu, par conséquent, à qui l'on donne cette continuelle mais criminelle préférence qui, dans le ciuur de l'homme, élève la créature au-dessus de Dieu. Or, il n'en faut pas davantage pour détruire toute la religion, et. selon la parole du Prophète royal, pour l'anéaiilir jusque dans ses fondements: K.rinauilr. v.vlnanlte us- (f}ip mi fundamontHm in ea (1).
(Il Psalm.. cxxwi, 7.
14(J I.K< ILKI.S iKtMIMcAI.KS.
Le désordre va encore plus loin ; et, sans demeurer dans le cœur, il se déclare plus ouvertement. Car je dis que le respect humain fait tomber Ihomme dans des apostasies, non plus seulement intérieures et secrètes, mais qui tous les jours, à la honte du nom chrétien, ne sont que trop éclatantes et que trop publiques. (Juil me soit permis de mexpliquer. Souvenez-vous des irrévérences que vous a fait commettre tant de fois, en présence de cet autel, la crainte d y passer, ou pour hypocrites, ou pour chrétiens. C'est lautel du Dieu vivant, mais qui. bien mieux que celui dont parla saint Paul dans l'aréopage, pourrait porter pour inscription: L'autel du Dieu inconnu: Ignoto Jtf'o (1). ou. ce qui est encore plus affreux, l'autel du Dieu déshonoré, du Dieu renoncé. Le voilà cet autel qui demandera vengeancecontre vous. Celui que trouva saint Paul dans Athènes, il eut la consolation de ne le trouver que parmi les idolâtres : et celui que je trouve ici. j'ai la douleur de le trouver dans le sein du christianisme. Saint Paul leur dit : Vous adorez le vrai Dieu, mais vous ne le connaissez pas : Ignorant a^ coUùs (2) : et moi je vous dis: Vous connaissez le vrai Dieu, mais vous ne ladorez pas. Que dis je ? le vrai Dieu, ([uevous connaissez, vous l'outragez, vous l'insultez! Ne pas connaître le vrai Dieu que l'on adore, c'est une ignorance en quelque sorte pardonnable, ou du moins plus excusable ; mais n'adorer pas le vrai Dieu que l'on connaît, non seulement ne l'adorer pas. mais le connaître et l'outrager, mais le connaître et l'insulter, c'est un sacrilège, une profanation digne de tous ses anathèmes. Or. n'est-ce pas là que vous a portés tant de fois le respect humain ? n'est-ce pas ainsi, pour parler avec l'Apôtre, qu'il a retenu votre religion dans l'injustice?
(1 Act.. \xii. 23. — (-2) Ibid.. 24.
>i u LI-; uKsi'ij ï m M \i.\. lu
n'est ce pas ainsi qu'il vous a fait renoncer à Dieu et à son culte ?
Car j'appelle renoncer à Dieu et à son culte, assister à lauguste sacrifice de nos autels en courtisan et en mondain ; y assister avec des immodesties dont les plus infidèles mahométans ne seraient pas capables dans leurs mosquées ; y assister comme si l'on n'y croyait pas. en faire un terme d'assignation et de rendez-vous, en interrompre les sacrés mystères par des entretiens scandaleux. En tout cela, je soutiens, avec saint Cyprien, qu'il y a au moins une apostasie d'action : In liis omnihm quivdam aposîasia fidei est. Voilà toutefois à quoi vous engage la vue du monde; je dis d'un certain monde impie, dont le dérèglement et la licence vous tient lieu dérègle. Peut être en gémissezvous, car il y en a parmi vous qui ont de la religion : peut être, au moment que vous vous laissez aller à ces impiétés, êtes vous les premiers à les condamner, à les détester, à vous dire intérieurement à vous-mêmes, et malgré vous-mêmes, que par là vous vous rendez indignes du nom et de la qualité de chrétiens. Mais parce que le monde vous entraîne, et que vous voulez vous conformer aux usages du monde, vous profanez avec le monde ce qu'il y a dans la religion de plus adorable et déplus divin. Apostasies, je l'ai dit et je le répète, qui, comparées à celles des premiers siècles, sont, dans un sens, plus criminelles et moins excusables. Appliquez-vous, et vous en allez être convaincus.
Ouand on nous parle de ces malheureux qui, dans les persécutions, oubliaient le serment de leur baptême, et renonçaient extérieurement à Jésus-Christ, nous en avons horrreur; et quand on nous dit que l'Eglise, pour punir leur prévarication, les excommuniait, nous ne trouvons pas qu'elle usât contre eux d'une discipline trop rigoureuse. Pourquoi? parce que leur
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infidélité, répondent les Pères, était un opprobre pour Jésus-Christ même, dont il le fallait venger. Ah î mes chers auditeurs, faisons-nous justice. Il est vrai, ces faibles et lâches chrétiens qui se pervertissaient à la vue des tourments, et qui feignaient de renoncer à Jésus-Christ, tombaient dans l'apostasie, mais leur apostasie méritait quelque compassion; et quand, touchésde repentir, ils venaient publiquement reconnaître leur crime, et dire chacun ces paroles, que saint Cyprien leur mettait dans la bouche: Caro me in coUmtatkme deseruii : Je suis un perfide, et je le confesse ; mais c'est la chair, et non pas l'esprit qui a succombé dans moi ; Infinnitas riscentm cessit : la délicatesse de mon corps na pu seconder l'ardeur de mon courage, et c'est ce qui ma perdu : ([uand ils s'accusaient de la sorte, les larmes aux yeux et le regret dans l'âme, je ne m'étonne pas que l'Eglise, par une condescendance maternelle, après les avoir éprouvés, leur accordât leur grâce, malgré les maximes sévères des schisma tiques de ces premiers temps. Mais aujourd'hui, quand nous renonçons notre Dieu par notre libertinage et nos scandales, qu'avons-nous à dire pour notre défense ? et quoi que nous disions, ne peut-on pas nous répondre ce qu'ajoutait saint Cyprien en parlant aux apostats volontaires: Nec prostratufi est perseeutiouis impetii. fied rohintario lapsu se ipse prostravit ? Car enfin, il ne s'agit plus d'éviter les tourments ni la mort : ce n'est plus qu'un respect humain qui nous gouverne, mais à quoi nous voulons bien nous livrer, et qui, par l'ascendant que nous lui donnons sur nous, nous fait paraître devant les hommes, et par conséquent être devant Dieu, des déserteurs de notre religion : In lus omnibus qncvdam aposîasia fidei est.
De là même qu arrive t il ? c'est que le respect humain nous rend inutiles les grâces de Dieu les plus
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puissantes et les moyens de saliil les plus elficaces. Voici ma pensée. On se sent des dispositions à une vie plus réglée et plus chrétienne, mais on n'a pas le courage de se déclarer, etparlà cesdispositions demeurent sans elîet. On forme des désirs et des projets de conversion, mais on craint les discours des hommes, et par là ces désirs avortent. On conçoit la nécessité de la pénitence, et on se résout à la faire, mais on ne veut pas que le monde s'en aperçoive ; et parce qu'il faudrait pour la bien faire qu'il s'en aperçût, on ne la fait jamais. On sort dune prédication bien persuadé, mais on ne le veut pas paraître ; et ne le vouloir pas paraître, c'est dans la pratique ne l'être point du tout. On fait dans une maladie de sages réflexions, on prend même pour l'avenir de saintes mesures ; mais dans l'exécution on croit devoir se ménager à l'égard du public, et par là l'on n'exécute rien. Cette maladie, cette prédication, ces résolutions, ces désirs, ce sont des grâces, soit intérieures, soit extérieures, à quoi, dans le cours ordinaire de la Providence, le salut est attaché ; mais une fausse crainte du monde en arrête toute la vertu. N'est-ce pas là ce qui suspend dans les âmes les opérations divines, et dans les âmes les plus criminelles? n'est-ce pas là l'obstacle le plus ordinaire à mille conversions, qui seraient, par exemple, les fruits salutaires de la parole de Dieu? Un homme dit : ;Si je m'engage une fois, que n'aurai-je point à essuyer de la part de telles et de telles personnes ? Une femme dit: Si je romps certains commerces, dangereux pour moi et peu édifiants pour le prochain, quels raisonnements ne fera-t-on pas ? On se donne à soi-même de vaines alarmes : Si je change de conduite, que pensera t on et que dirai on? Or, avec cela, il n'y a point de si saintes entreprises qui n'échouent, point de ferveur qui ne se démente. poin( de contrition, de con-
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fessioii. qui ne soient infructueuses. On voudrait bien que le monde fût plus équitable, et qu'il y eût même selon le monde, de l'avantage à paraître converti et à l'être; car on sait que c'est le parti le plus sûr, et l'on se tiendrait heureux de l'embrasser : mais la loi tyrannique et impérieuse du respect humain s'y oppose; c'est assez : on aime mieux, en perdant son àme, sui vre cette loi. que de s'en atïranehir en se sauvant.
Jusqu'à la mort même, ne voyons-nous pas des hommes, combattus de cette tentation du respect humain, y succomber, et s'en faire un dernier prétexte contre tout ce que leur prescrit alors la religion ? des hommes prêts à quitter la vie, et sur le point d'aller subir le jugement de Dieu, encore esclaves du monde ? des hommes assiégés, comme parle l'Écriture, des périls de l'enfer, et tout occupés encore des jugements du monde ; négligeant, rejetant même les derniers secours que l'Église leur présente. dilTérant au moins de s'en servir, parce qu'ils ne veulent pas qu'on les croie si mal, parce qu'ils comptent pour quelque chose de ne pas passer pour désespérés ; et résistant ainsi aux dernières grâces du Saint-Esprit, parce qu'ils ne peuvent gagner sur eux-mêmes, en se séparant du monde, de mépriser et d'oublier le monde ?N'en a-t-on pas vu, (qui le croirait V) après avoir vécu sans foi et sans loi, être assez insensés pour couronner l'œuvre par une persévérance diabolique dans leur impiété ? vouloir mourir dans l'impénilenee. pour ne pas paraître faibles, et pour soutenir jusqu'au bout une prétendue force d'esprit dont ils s'étaient follement et peutêtre faussement piqués : à la vue d'une affreuse éternité, agités des mouvements d'une conscience chargée de crimes, ne pouvoir se défaire de cette malheureuse prévention : Quelle idée aura-t-on de moi, si la crainte de la mort me fait changer? pen-
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ser à ce que penseraient d'eux des libertins autrefois confidents et complices de leur libertinage, et, pour nen pas perdre l'estime, sendurcir aux remontrances les plus salutaires des ministres de.Iésus-Christ qui les conjuraient de ne pas désespérer des bontés dun Dieu, lequel, quoique offensé, quoique irrité, était encore le Dieu de leur salut ? n'en a-ton pas vu, disje, mourir de la sorte? et si, par la miséricorde du Seigneur, les exemples en sont rares, en sont ils moins touchants, et nous font ils moins connaître à quelles extrémités conduit le respect humain ?
Ah ! chrétiens, je conçois maintenant toute la force et tout le sens de cette parole de Tertullien, qunnd il disait, par un excès de confiance, quil tenait son salut assuré, s'il pouvait se promettre de ne pas rougir de son Dieu : Salvus sum, si non confundor de Domino meo. Il semble d'abord qu'il réduisait le salut a bien peu de chose, puisque parla il se croyait quitte de tout. Car qu'y a-t-il en apparence de plus facile que de ne pas avoir honte de son Dieu ? faut-il pour cela une grande perfection, et est-ce là qu'aboutit toute la religion d'un chrétien ? Oui, répond Tertullien, je le soutiens ; mon salut est en assurance si je ne rougis pas de mon Dieu : Salvus sum. Cela seul me met à couvert des tentations du monde les plus violentes, parce que cela seul me rend victorieux du monde et de tout ce qu'il y a dans le monde de plus dangereux pour moi. Car, si je ne rougis pas de mon Dieu, je ne rougis pas de tant de devoirs humiliants selon le monde, mais nécessaires au salut selon la loi de Dieu ; je ne rougis pas de souffrir un affront sans me venger; je ne rougis pas de pardonner une injure, jusqu'à rendre le bien pour le mal : je ne rougis pas de prévenir même l'ennemi qui ma outragé : Salvus sum, si non confundor de Domino meo. Si je ne rougis pas de mon Dieu, je ne
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rougis pas de le craindre, de l'honorer et de le prier ; je ne rougis pas dètre respectueux et humble devant lui, patient pour lui, méprisé comme lui. Si je ne rougis pas de mon Dieu, je ne rougis pas de la pénitence, et de tout ce quelle exige de moi pour me convertir à lui : Sakus sum, si non confundor de Domino meo.
Cest ce qui sauva Madeleine. Si elle eût écouté le monde, elle était perdue ; si elle eût consulté la prudence humaine, il n'y avait point de salut pour elle ; son bonheur et le coup de sa prédestination fut de ne point rougir de son Dieu ; elle lalla trouver dans la maison du pharisien, et, au milieu d'une nombreuse compagnie, prosternée aux pieds de Jésus-Christ, elle les arrosa de ses larmes : elle les essuya de ses cheveux ; elle méprisa tous les mépris des hommes, et, peu en peine de ce quon dirait, elle ne pensa quà trouver grâce auprès de son Sauveur, et devant le seul maître à qui désormais elle voulait plaire. Sans cela, le moment de sa conversion lui échappait ; sans cela, le sein de la miséricorde divine lui était fermé. Pour y entrer, il fallait triompher de ce respect humain dont je viens de vous représenter lindignité et le désordre, et dont il me reste à vous faire voir le scandale : c'est la troisième partie.
Il n'y a point de scandale dans le monde contre lequel Jésus-Christ n'ait prononcé anathème, quand il a dit ; Vœmundo a scandaUs (1) ! Malheur au monde, à cause des scandales qui y régnent ! Il n'y a point de scandaleux, quel qu'il soit, qui ne trouve sa condam-
(l).Matth., wm, 7.
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nation dans ces autres paroles : Va' autvm homini ilU per qttem acandalum venit (1) ! Malheur à l'homme par qui le scandale arrive ! Or, quoiqu'il soit vrai que la proposition du Fils de Dieu comprend tous les scandales, en voici un, mes chers auditeurs, qu'il avait surtout en vue, et sur quoi je ne doute point qu'il n'ait l'ait particulièrement tomber la malédiction de cet anathème foudroyant : Vœ mundo ! c'est le scandale du respect humain, je veux dire le scandale que causent dans le monde ceux qui, par leurs discours ou par leur conduite, servent à y entretenir le respect humain ; scandale d'autant plus criminel qu'il s'attache plus immédiatement à Dieu, et qu'il va plus directement à la destruction de son culte : en voilà la nature ; scandale d'autant plus pernicieux qu'il se répand avec plus de facilité, et qu'il entraîne plus infailliblement les âmes : en voilà le danger; scandale qu'il vous est d'autant plus expressément et plus étroitement ordonné de prévenir et d'éviter, grands du monde, que de votre part il devient beaucoup plus contagieux et plus mortel : voilà, par rapport à vous, les obligations qui en nais sent ; enfin, scandale que vous pouvez aisément corriger en opposant, comme dit saint Chrysostome, le respect humain au respect humain, et en faisant de votre bon exemple un préservatif contre le libertinage du siècle : en voilà le remède. Encore un moment d'attention, et je finis.
Scandale spécialement désagréable à Dieu : pourquoi ? parce qu'il va spécialement à détruire le culte de Dieu. En quoi consista le péché des enfants d'Héli, ce péché que Dieu, dans l'Ecriture, exagère en des termes si forts, et dont il a, ce semble, alîecté de nous donner une horreur toute particulière ? quel fut leur
1) Matlh., -Wiii, 7.
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crime ? Le Saint-Esprit nuus le mai(|ue : c'est qu'ils scandalisaient le peuple : et comment ? en rebutant ceux qui venaient, dans le temple de Jérusalem, olîrir au Seigneur leur sacrifice, et en les détournant de ce devoir de religion, au lieu de les y attirer : Erat crgo peccatum pucrorum y ronde iiimis, quia reîrahcbant hommes a sacrificio Jhmhii (1). C'était, dit le texte sacré, un péché capital, un péché trop grand pour mériter grâce, trop grand pour être dissimulé et pardonné : Grande nimis. Et que font autre chose ces libertins qui raillent de la piété, qui discréditent la religion, devant qui on ne peut impunément servir Dieu, parce qu'on se trouve toujours exposé à leurs traits, parce qu'on est toujours témoin de leur vie. et que leur vie déréglée est comme une censure publique de la vertu ? qui, semblables aux pharisiens dont parlait le Sauveur du monde, disons mieux, qui. plus criminels encore que ces pharisiens, puisque les pharisiens gardaient au moins certains dehors, ferment à leurs frères le royaume du ciel, et, non contents de n'y point entrer eux mêmes, voudraient en défendre aux autres l'entrée ? Qu'il y ait deux ou trois mondains de ce caractère, surtout mondains accrédités, il n'en faut pas davantage pour pervertir toute une cour, et pour détourner du droit chemin les âmes les mieux disposées à marcher dans la voie de Dieu. Or vous savez avec quelle sévérité et même avec quel éclat Dieu punit ce scandale dans la personne d'Ophni et de Phinée. Et je ne m'en étonne pas. Seigneur, car il s'agissait du plus essentiel et du plus délicat de vos intérêts ; et le blesser, c'était, pour parler avec un de vos prophètes, vous blesser dans la prunelle de l'œil. Qu'un particulier, dans un État, entreprit, par ses sollicitations, de corrompre la fidélité
(1) Kci
SI u m; iti:sii:( ï iiimain. \v.>
des peuples, il n'y a point de supplice dont il ne fût digne, et l'on ne trouverait point éUange qu'il fût sasacrifié à toute la rigueur des lois. Il est donc juste, ô mon Dieu, que vous preniez vous-même votre cause en main, et, si le monde veut attenter à vos droits, que vous les défendiez, que vous les vengiez, en faisant ressentir aux coupables les plus rudes coups de votre justice.
Scandale le plus contagieux et le plus prompt à se communiquer : quel progrès ne fait-il pas ? et si l'on arrête le cours, avec quelle rapidité n'emporte-t-il pas les âmes faibles ? C'est ce qui émut ce généreux Machabée. l'invincible Mathathias, et ce qui l'excita à faire une action que le Saint-Esprit a canonisée, et dont la mémoire sera éternelle. Il vit un Israélite vaincu par la crainte du monde, et sur le point d'adorer publiquement l'idole; il le vit, et, touché d'un zèle de Dieu qui se tourna en courroux, il prévint, par un double sacrifice, cette impiété, immolant sur l'autel même de l'idole, non seulement l'Israélite impie, mais le païen qui le forçait à l'être, et consacrant sa colère par la mort de ces deux victimes dont Dieu lui ordonna d'être le sacrificateur. D'où lui vint ce transport de zèle ? de la douleur dont il fut saisi, et de la pensée qu'il eut que l'exemple de ce sacrilège allait être suivi, de mille autres ; de la réflexion qu'il fit que, dans une pareille conjoncture, le scandale d'un seul, toléré et impuni, suffisait pour ébranler toute la nation. Le danger où lui parut le peuple de Dieu, et la vue des suites alîreuses que devait avoir la lâcheté de ce profanateur, voilà ce qui l'échaufTa, ce qui l'anima, ne craignons point de le dire, ce qui l'emporta, puisque, dans l'Écriture, son emportement est le sujet même de son éloge.
Ah ! chrétiens, quelle leçon pour nous ! C'était dans un temps de persécution ([ue les Machabées ressen-
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taient si vivement le scandale du respect humain, et qu'ils en craignaient tant les conséquences ; mais ce temps de persécution est-il absolument passé pour nous ? et malgré l'état florissant où nous voyons aujourdhui la religion, pouvons-nous, dit saint Augustin, nous flatter qu'il n'y ait plus pour les serviteurs de Dieu d'aussi dangereuses épreuves à soutenir ? A ces persécutions sanglantes que le paganisme leur suscitait autrefois, n'en a t-il pas succédé d'autres, d'autant plus à craindre qu'elles sont plus humaines, et d'autant plus propres à causer la ruine des âmes, qu'on ne pense pas même à s'en préserver ? J'ose dire, et j'en suis persuadé, qu'un mot que vous prononcez, qu'un regard que vous jetez, qu'un mépris que vous témoignez, qu'un exemple que vous donnez, fait plus d'impression sur les cœurs, et corrompt, de nos jours, plus de chrétiens que tout ce qu'inventaient les tyrans pour exterminer le christianisme : on résistait aux tyrans, et le sang des martyrs, par une merveilleuse fécondité, ne servait qu'à produire de nouveaux fidèles ; mais résiste-t-on à un respect humain que vous faites naître ? et cette persécution à quoi vous exposez la vertu, bien loin de l'affermir, de la multiplier, de l'étendre, n'est-ce pas ce qui établit l'empire du péché, et ce qui entretient le règne du libertinage ?
Car, que ne peut point cet attrait naturel que nous sentons à faire comme les autres ? que ne peut point cette fausse émulation qui nous porte à suivre les autres, et à imiter surtout ceux qui réussissent dans le monde et à qui le monde applaudit? Si donc ils nous tracent le chemin du vice, s'ils nous y appellent par leurs discours, s'ils nous y attirent par leurs exemples, s'ils exigent de nous cette condescendance criminelle et cette complaisance mondaine, s'ils y attachent une gloire prétendue, s'ils en font dépendre leur estime, ou même
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leurs gratifications et leurs récompenses, combien cette tentation ferait-elle d'apostats ? combien en at-elle fait et en fait-elle encore ? Vous connaissez le monde, mes chers auditeurs, et vous le connaissez mieux que moi ; c'est à vous-mêmes et à votre propre expérience que je vous renvoie. Vous savez combien on le craint, ce tyran de la piété, et combien vous le craignez vousmêmes ; vous savez combien on cherche à se le rendre favorable, et combien vous le cherchez vous-mêmes ; vous savez quels moyens on y emploie, et quels moyens vous y avez employés vous-mêmes ; vous savez ce qu'on lui sacrifie tous les jours, et ce que vous lui avez peut-être sacrifié vous-mêmes. Quoi qu'il en soit, n'est-ce pas de ce scandale, comme l'a remarqué saint Bernard, que viennent presque tous les maux dont l'Eglise des dernier-s temps est affligée, et cette dissolution de mœurs que nous voyons et dont nous ne pouvons assez gémir ?
De là naitpour les grands du monde, pour toutes les personnes qui ont quelque autorité, et qui tiennent (|uelque rang dans le monde, une obligation plus étroite et plus indispensable d'être non seulement sincères, mais exemplaires dans le culte de Dieu et dans l'exercice de leur religion ; et c'est l'avis important que leur donne saint Augustin. Car, dit ce Père, ce sont les grands qui doivent guérir cette faiblesse du respect humain dans les petits ; ce sont ceux que Dieu a élevés qui doivent autoriser cette sainte liberté avec laquelle il veut être servi ; ce sont ceux à qui naturellement on veut plaire qui doivent témoigner par leur conduite que jamais l'impiété ni le vice ne leur plaira, mais qu'au contraire la religion et la vertu leur plaira toujours. Gomme le respect humain s'attache à eux, et qu'ils en sont les objets, ce sont eux qui doivent le détruire, ou en sanctifier l'usage. Or, ils font l'un et l'autre, et par leurs