SUR LA FAUSSE CONFIANCE EN LA MISÉRICORDE DE DIEU
Jean-Baptiste prêchant une pénitence humble et sans présomption.
Genimina viperarum, quis ostendit vobis fugere a vcutura ira ?... Et ne cu'perilis dicere : Palrem habemus Abraham.
Race de vipères, qui vous a appris à fuir la vengeance dont vous êtes menacés ? Et ne dites point : Abraham e.-^t notre père. (Ltœ, chap. m, 7, 8.)
Ces Juifs à qui parle Jean Baptiste descendaient d'Abraham, et s'en glorifiaient; mais pour confondre leur orgueil, ce zélé prédicateur leur reproche la corruption de leur mœurs, jusqu'à les appeler race de vipères. En cette qualité denfants dWbraham, ils pensaient être à couvert de la colère du Ciel ; mais le divin précurseur leur annonce qu'elle éclatera sur eux, et qu'ils n'ont qu'une confiance présomptueuse qui les séduit. Telle est encore, par une juste comparaison, la fausse confiance de tant de pécheurs, qui se font de la miséricorde du Seigneur un prétexte pour s'autoriser dans leurs désordres et pour se flatter d'une impunité prétendue. Confiance que j'attaque aujourd'hui, et que nous allons considérer sous deux rapports : par rapport à Dieu, confiance la plus injurieuse : premier point. Par rapport au pécheur, confiance la plus trompeuse : second point. Heureux l'homme qui craint le
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Dieu tout-puissant, et qui, touché de cette crainte, prend soin de le fléchir par l'humilité de la pénitence, et prévient ainsi ses jugements éternels !
(Confiance, par rapport à Dieu, la plus injurieuse. Dire : Dieu ne veut pas me perdre, il est bon. il est miséricordieux; et. en conséquence de ce principe, se confirmer dans son péché et devenir plus libre à le commettre, c'est se rendre tout à la fois coupable envers Dieu, et de l'abus le plus énorme, et de la plus sacrilège profanation.
l'^xVbusle plus énorme: de quoi? de la bonté de Dieu. Car, de cette bonté même de Dieu, qui est un des motifs les plus puissants pour nous attacher à lui, c'est prendre sujet et se faire une raison de se tourner contre lui. Hé quoi! disait l'Apôtre parlant aux Romains, ignorez-vous que la miséricorde du Seigneur nous invite à la pénitence (1)? N'est-ce pas par sa miséricorde qu'il est plus digne de notre amour? Et est-il donc enfin une dureté de cœur pareille à celle d'un homme qui veut vivre ennemi de Dieu et dans un état de guerre avec Dieu, parce qu'il sait que Dieu l'aime assez pour être toujours disposé à le recevoir et à lui pardonner? 2<^ Profanation la plus sacrilège : car c'est profaner la miséricorde divine. Sa fonction la plus essentielle est d'abolir le péché en faisant grâce au pécheur; mais par l'usage le plus monstrueux, et par le plus abominable renversement, ce péché qu'elle doit effacer, un pécheur la fait servir à l'entretenir, à le fomenter et à le perpétuer. Voilà de quoi le Dieu
(Ij ïloni., H, 4,
d'Israël se plaignait si amèrement à son peuple, et de quoi il peut se plaindre à nous-mêmes: Vous mavez fait sert' ir à ws iniquités (1), comme si j'en étais le fauteur ; comme si ma miséricorde, cet excellent attribut de ma divinité n'était qu'une indulgence aveugle et molle ; comme si, par une patience contraire à ma sainteté et aux intérêts de ma justice, elle devait excuser tout, tolérer tout, me rendre insensible à tout.
Telle est en effet lïdée que le pécheur présomptueux conçoit de Dieu, et qu'il en veut concevoir : pourquoi? parce que cette idée est favorable à sa passion, et voici le mystère. Quelque libertin et quelque abandonné qu'il puisse être, il y a toujours de secrets reproches de la conscience qui le troublent ; et à moins qu'il n'ait éteint dans son cœur toutes les lumières de la foi, les menaces du Ciel et ses ven geances l'effraient malgré lui à certains moments. Mais que fait-il pour se délivrer de ces remords et de ces frayeurs ? Il se figure dans Dieu une miséricorde selon son gré, une miséricorde qui ne lui manquera jamais, une miséricorde où il trouvera dans tous les temps une ressource prompte et présente. De cette sorte, il vient à bout de deux choses qui l'accommodent : lune, de demeurer dans son péché; l'autre, d'y être tranquille et sans alarmes. De demeurer, dis je, dans son péché ; et voilà ce qui lui plaît, voilà ce qui fait toute la douceur de sa vie : mais afin de mieux goûter cette douceur, il faut qu'il y soit exempt de toute inquiétude ; et voilà ce qu'il obtient, ou ce qu'il tâche d'obtenir, en éloignant de son esprit, autant qu'il peut, les formidables jugements du Seigneur, et ne conservant que le souvenir de ses bontés infinies.
(I) Isa., XLiii. 24.
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Or, à l'égard de Dieu, est-il un outrage plus signalé? Malheur à moi, mon Dieu, si la passion m'aveuglait jusqu'à ce point ! Je me souviendrai de votre miséricorde; et comment pourrais-je loublier, Seigneur, lorsqu'elle m'environne de toutes parts, et que dans mes égarements elle ne cesse point de me suivre et de m'appeler? mais je m'en souviendrai et je m'y confierai, pour me laisser vaincre enfin à ses aimables et favorables poursuites ; pour m'encourager moi-même, et m'exciter à rompre, par un généreux effort, les habitudes criminelles qui me retiennent ; pour me répondre du secours tout-puissant de votre bras, qui m'aidera et me soutiendra ; pour me reprocher l'obstination de mon cœur, et pour la fléchir par la considération de tant d'avances que vous avez déjà faites en ma faveur, et de tant de sollicitations auxquelles j'ai toujours résisté ; pour comprendre combien mon âme jusques à présent vous a été chère, combien elle l'est encore ; et pour apprendre ce que je dois à l'amour d'un Dieu qui, tout pécheur que je suis, veut me sauver. Car voilà. Seigneur, à quoi doit me servir la vue de cette miséricorde dont j'ai trop longtemps abusé ; voilà désormais l'usage que j'en dois faire.
Confiance, par rapport au pécheur, la plus trompeuse. Il compte sur une miséricorde dont il se rend spécialement indigne, et il s'expose par sa confiance même aux châtiments de Dieu les plus rigoureux. C'est donc une grossière illusion que cette confiance sur laquelle il s'appuie ; et c'est, pour établir l'espérance de son salut, un fondement bien peu solide et bien ruineux.
fo Miséricorde dont il se rend spécialement indigne.
Tout pécheur, dès là qu'il est pécheur, est indigne de la miséricorde de Dieu ; mais, outre cette indignité commune et générale, il y en a une spéciale et particulière ; c'est celle du pécheur présomptueux. Car est-il rien par où l'on se rende plus indigne d'une grâce, que d'en abuser, que de sen jouer, pour parler ainsi, et de la mépriser; que de remployer contre celui même ou de qui on l'a reçue, ou de qui on l'attend? Or, se rendre non seulement indigne, mais spécialement indigne de la miséricorde du Seigneur, et cependant faire fonds sur elle et s'en tenir assuré, tandis qu'on l'insulte, tandis qu'on s'oppose à ses desseins et qu'on renverse toutes ses vues, tandis qu'on en tarit toutes les sources, n'est-ce pas une témérité insoutenable, et y a-t-il confiance plus vaine et plus chimérique? Hé quoi îles pénitents mêmes, je dis les vrais pénitents, touchés du repentir le plus vif et le plus sincère, n'osent encore se tenir assurés d'avoir obtenu grâce. A en juger selon les règles de la prudence chrétienne, ils ont pris toutes les mesures nécessaires pour fléchir la divine miséricorde et pour se la rendre propice ; ils se sont humiliés devant Dieu ; ils ont eu recours à ses ministres ; ils ont pleuré, gémi, renoncé à leurs engagements ; ils se sont accusés, condamnés, assujettis à des exercices pénibles et contraires à toutes leurs inclinations. Que de sujets de confiance, et que de raisons pour bannir de leur esprit toute inquiétude! Cependant ils tremblent toujours ; la vue de leur indignité les trouble, et les jette quelquefois dans des alarmes dont ils ont peine à revenir, tant ils sont frappés de cette parole de l'Ecclésiastique, que nous ne devons point f'tre sans crainte pour les offenses mêmes qui ont été remises (1). Comment donc le pécheur présomptueux
(l)Eccli.,v, b.
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peut il demeurer tranquille sur celles ({ui sont à remettre, et dont tous les jours il augmente le nombre?
2"^ Confiance aussi qui expose le pécheur aux châtiments do Dieu les plus rigoureux. Mille exemples l'ont fait voir; et combien de fois Dieu, également jaloux de toutes ses perfections et de ses divins attributs, a-t-il montré aux hommes, par des coups éclatants, que s'il est miséricordieux, il n'est pas moins juste ; et qu'autant il est libéral et bienfaisant dans ses dons, autant est-il sévère et terrible dans ses vengeances ?
Et sur qui les exercera-t-il avec plus de sujet, ces vengeances redoutables, si ce n'est sur des pécheurs qui se retirent de lui, qui s'obstinent contre lui, qui foulent aux pieds toutes ses lois, qui le trahissent et le déshonorent, en présumant de sa grâce ? Le jour viendra, dit-il, et vous apprendrez alors, mais à vos propres dépens et à votre ruine, cous le verrez, vous le saurez, quel mal c'était pour vous cl- abandonner le Seigneur votre Dieu (1), et de l'abandonner parce que vous vous répondiez à vous-mêmes de son amour. Ce n'était pas seulement lolfenser, mais l'insulter : or il aura son temps, où lui-même il insultera à votre malheur, quand la mort viendra fondre sur vous comme un orage, et que, dans une prompte et fatale l'évolution, vous vous trouverez tout à coup au fond de l'abîme. Car, c'est ainsi que l'Esprit du Seigneur s'en est expliqué, et telle est la menace qu'il vous fait encore aujourd'hui, mais peut-être pour la dernière fois : c'est à vous d'y prendre garde. De là, en elîet, ces accidents imprévus que le Ciel permet ; de là ces morts subites qui surprennent un pécheur ; de là cet aveuglement de l'esprit dont Dieu le frappe ; de là cet endurcissement du cœur où il le laisse tomber ; de là
(1) Jerem., ii, 19,
3y2 LECTURES QL'ÛTiniENNES.
ce foudroyant arrêt qu'il lui prépare dans l'éternité. Espérons et tremblons. Espérons en la miséricorde de Dieu, mais tremblons sous le glaive de la justice de Dieu. Deux sentiments ordinaires au Prophète royal. Que notre confiance soutienne notre crainte qui pourrait nous abattre ; et que notre crainte retienne notre confiance qui pourrait trop nous élever. Que l'une et l'autre, dans un parfait accord, nous conduisent au terme du salut!
QUATRIEME LECTURE
JEUDI