‹ Lectures spirituelles pour le temps de l'avent disposéesChapitre 46 sur 55 · SUR LA DOUCEUR CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

SUR LA DOUCEUR CHRÉTIENNE

Jean- Baptiste eondamnant les violences et les emportements.

Xeminem concutiatis .

Ne faites point de violence. (Ziuc. m" 14.)

Rien de plus pernicieux dans la société humaine et dans le commerce de la vie, que la colère. Elle cause des violences qui troublent tout, et mille épreuves ont fait connaître quelles en sont les suites funestes, et à quelles extrémités elle est capable de nous emporter. C'est pourquoi le Sauveur des hommes nous a tant recommandé la douceur, et nous la proposée comme une béatitude en ce monde, parce qu'elle arrête tous ces excès, et qu'elle établit partout le bon ordre et la tranquillité. Douceur chrétienne, dont peu de personnes comprennent bien tous les avantages, et à laquelle on ne donne pas communément, parmi les vertus, le rang qui lui est dû. Or nous en allons considérer tout ensemble, et le mérite et le fruit. Le mérite qui en fait l'excellence : premier point. Le fruit, qui dès cette vie même en est la récompense : second point. De l'un et de l'autre nous apprendrons à nous

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conduire en toutes choses selon l'esprit de cette paix que le Fils de Dieu vient apporter sur la terre, et qui est un des plus beaux caractères de son Évangile.

Le mérite de la douceur chrétienne. Il consiste en ce que cette vertu demande une victoire de nous-mêmes la plus héroïque, et une victoire de nous-mêmes la plus constante.

1» Victoire de nous-mêmes la plus héroïque. Car il n'est pas ici question d'une douceur de naturel qui ne s'émeut de rien, et qui, sans eiïort, s'accommode à tout ce qui se présente et à tout ce qu'on souhaite. C'est un don de Dieu, mais ce n'est pas précisément une vertu. Il s'agit d'une douceur chrétienne, dont les devoirs sont de réprimer dans le fond de l'àme toutes les vivacités et toutes les saillies que la colère peut exciter ; de ne donner au dehors nuls signes ni d'impatience, ni d'aigreur, en des rencontres néanmoins où le cœur soulîre intérieurement et se sent piqué ; de mesurer toutes ses paroles, et de n'en laisser pas échapper une ou de mépris ou de plainte, même à l'égard de ceux dont on a plus lieu d'être mal content; de se comporter dans toutes ses manières avec un air toujours honnête, modeste, humble et aiîable ; d'user de condescendance dans les occasions contre son inclination propre, et de se gêner, de se contraindre en faveur de certains esprits difficiles, en faveur de certaines personnes plus capables que les autres, parleurs imperfections et leurs faiblesses, d'inspirer de l'éloignement et du dégoût. Or, pour cela, quelles violences n'est on pas obligé de se faire, et que ne doit-on pas prendre sur soi! Caria douceur ne rend ni aveugle ni

SLR LA DOL'CHLK CHHKTIENNK. 135

insensible : on s'aperçoit des choses, on en est touché, et si Ion suivait les impressions de la nature, on éclaterait; mais en vue de Dieu, et par un esprit du christianisme, on étouffe sa peine et on l'ensevelit. Est-il un plus beau sacrifice? Est-il une abnégation de soi-même, une mortification plus parfaite?

2"' Victoire de nous-mêmes la plus constante. Il y a (les vertus dont la pratique est plus rare, parce que les sujets en sont moins ordinaires et moins fréquents. Mais la douceur dont nous parlons est une vertu de tous les états, de tous les lieux, de toutes les conjonc tures, de tous les temps ; une vertu de toute la vie et de tous les moments delà vie: car toute la vie se passe à penser, à converser, à traiter avec le prochain, à agir ; et par conséquent, les sujets sont continuels de se vaincre, en ne se départant jamais d'une douceur toujours égale, soit dans les sentiments, soit dans les paroles, soit dans les actions. Continuité qui donne le prix à toutes les vertus, et qui en est comme le couronnement et la perfection. Hélas! les moyens de se sanctifier ne nous manquent point, mais nous leur manquons. Où est cette douceur évangélique, et où la trouve-t-on? Je ne demande pas où Ion trouve une douceur affectée et de politique, une douceur apparente et de pure bienséance, une douceur de tempérament et d'indifférence : or voilà quelle est la douceur que font paraître en certaines rencontres un nombre infini de mondains. L'intérêt les retient, et ils craignent de se faire tort en éclatant, et de nuire à leur fortune. Une vaine gloire les arrête, et ils croiraient se déshonorer s'ils venaient à perdre la gravité et la modération qui convient à leur âge, à leur état, à leur caractère. Une lente et molle indolence les rend insensibles à mille choses qui, selon les vues ordinaires et humaines, devraient les piquer et les soulever. Mais tout cela ne

i36 LECTURE? QUOTIDIENNES.

peut être devant Dieu que de nulle valeur, puisque tout cela n'a Dieu ni pour principe ni pour fin. Je demande donc où Ion trouve cette douceur que Jésus-Christ a canonisée, et dont il a été le modèle; cette douceur qui, par le motif d'une charité fraternelle et toute divine, apprend au fidèle à se renoncer, à se captiver, à se modérer, à se taire, à supporter, à pardonner, à ne s'expliquer qu'en des termes obligeants, et à ne témoigner jamais ni amertume ni dédain. Où, dis- je, est-elle? L'usage du monde et de toutes les conditions du monde ne fait que trop voir combien elle y est peu connue et peu mise en œuvre.

Le fruit de la douceur chrétienne : c'est la paix au dedans de soi-même, et la paix au dehors.

lo La paix au-dedans de soi-même. Un des plus grands biens que nous avons à désirer pour le bonheur de notre vie et en même temps pour la sanctification de notre âme, c'est de nous rendre maîtres de nousmêmes et de nos passions ; surtout maîtres de certaines passions plus vives, plus impétueuses, plus turbulentes. Sans cet empire point de paix intérieure. Et de quelle paix en elïet peut être assuré et peut jouir dans son cœur un homme sujet aux colères, aux promptitudes, aux dépits, aux aversions, aux antipathies, aux envies, aux vengeances? D'une heure à une autre peut-il compter sur lui-même, et n'est-il pas comme une mer orageuse, où les flots s'élèvent au premier vent et forment de rudes tempêtes? Or, que fait la douceur chrétienne ? elle bannit toutes ces passions, ou elle les combat ; et, à force de les combattre, elle les soumet et les calme. On prend tout en

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lionne part : ce qu'on ne peut justifier, on le tolère; on ne sollense point, on ne s'aigrit point ; et par là que de mouvements du cœur et de pénibles sentiments on s'épargne ! que de réflexions chagrinantes ! que d'agitations de l'esprit et de dissipations ! Mais, ce qui est encore plus important de combien de fautes, de combien de péchés se pvéserve-t-on ! Quelles grâces du Ciel, quelles communications divines est-on en disposition de recevoir ! Car, comme Dieu ne se plaît point dans le trouble, il aime à demeurer dans la paix, et une âme pacifique est d'autant mieux préparée à le posséder, qu'elle sait mieux se posséder elle-même.

2" La paix au dehors. On l'entretient par la douceur cest-à-dire qu'on vit bien avec tout le monde. Et le moyen qu'on eût avec qui que ce soit quelque démêlé, puisqu'on est toujours attentif à ne rien dire et à ne rien faire qui puisse blesser personne ; puisqu'on est toujours prêt à prévenir les autres et à leur céder ; puisqu'on a un soin extrême d'éviter toute contestation i[ui pourrait naître entre eux et nous; puisque partout on leur donne toutes les démonstrations d'une affection sincère, et d'une pleine déférence à leur volontés ? C'est ainsi qu'on se les attache, et que la parole du Fils de Dieu s'accomplit, savoir que les débonnaires (ia<ineront toute la terre [V] Heureuses donc, soit dans l'état séculier, soit dans l'état religieux, toutes les socié tés qu'une charité douce et officieuse assortit, et où elle maintient la bonne intelligence et l'union des cœurs ! Mais, par une règle toute contraire, on ne saurait assez pleurer le sort de tant de familles, de tant de maisons et de compagnies, où des esprits ardents, ÛQ^ esprits impatients et brusques, des esprits fiers et hautains, défiants et délicats, des esprits critiques et

(1) Matth., V, 6.

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sévères à l'excès, de faux zélés, d'impitoyables et de faux réformateurs, allument le l'eu de la discorde, et sèment les querelles et les divisions. Quels scandales quels maux s'ensuivent de là ! On n'en est que trop instruit ; mais pour couper court à de tels désordres, et pour y remédier,on ne peut trop s étudier soi-même, ni trop prendre de précautions.

CINQUIEME LECTURE

VENDREDI

Jeaïi- Baptiste comiamnant la mcdimnce.

Neque calumniam faciutis.

Ne parlez mal de personne. (Lue. m, l'f.i

Ce que condamne le saint précurseur, ce ne sont point seulement ces fausses suppositions que le mensonge imagine, et ces lâches calomnies dont il noircit le prochain ; mais ce sont ces médisances, en cela même plus mortelles ou du moins plus irréparables que la vérité les accompagne, et qu'elles sont fondées sur des faits, plus réels et plus certains. Est-il un péché plus à craindre ? en est-il un contre lequel il nous importe plus de nous prémunir par toute la vigilance et toute Tattention nécessaire ? Il y a des péchés où l'on se porte plus difficilement, et cette difficulté sert en quelque sorte de préservatif pour s'en défendre. Il y a des péchés où nous nous laissons entraîner plus aisément, mais où nous péchons aussi plus légèrement ; et cette légèreté de l'olfense en diminue le péril. Mais un péché où se rencontrent tout à la fois et une extrême facilité à le commettre, et une offense griève en le commettant, voilà ce que nous devons regarder comme un des péchés les plus dangereux : et n'est-ce pas là le double caractère de la médisance?

Facilité de la médisance : premier point. Grièveté de la médisance : second point. Ces deux points, unis ensemble et rapportés l'un àTautre, nous feront comprendre l'oracle du Saint-Esprit : que c'est un bonheur inestimable de savoir bien gouverner sa langue, et ne péchei' point en paroles.

Facilité de la médisance. Un péché où nous porte le penchant de la nature ; un péché dont l'occasion nous est fréquente et presque continuelle ; un péché que nous nous justifions à nous-mêmes par de spécieux prétextes et des sujets apparents: un péché qui ne coûte que quelques paroles, et dont les moyens sont toujours les plus présents et les plus prompts ; enfin un péché qui fait l'agrément des conversations, et qui se trouve applaudi et bien reçu de tout le monde, c'est sans doute un péché aisé à commettre. Or telle est la médisance.

fo Péché où nous porte le penchant de la nature, je dis de la nature corrompue ; car voici quelle est la perversité de notre esprit : nous nous rendons mille fois plus attentifs à découvrir dans le prochain le mal que le bien, et nous sommes incomparablement plus enclins à nous entretenir de ses mauvaises que de ses bonnes qualités. C'est ce que nous éprouvons tous ; mais outre cette inclination commune, il y en a encore de plus particulières dans une multitude infinie de gens les uns légers à parler, et ne pouvant rien retenir de ce qu'ils savent ou qu'ils croient savoir ; les autres critiques et censeurs, trouvant partout à reprendre, et sépanehaut volontiers sur tout ce qu'ils remarquent

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dans autrui, ou quils pensent y remarquer, d'imperfections et de dt'lauts : or, dès que c'est la pente naturelle qui nous conduit, a-t-on de la peine à suivre le mouvement dont on se sent emporté ?

2" Péché dont l'occasion nous est fréquente et presque continuelle. Eh ! que fait-on autre chose dans la société humaine, que de se voir, que d'avoir ensemble d'oisifs et de longs entretiens ; et parce qu'il ne sem ble pas qu'on puisse les soutenir sans le secours de la médisance, de quelle autre chose s'occupe-t-on ? On se donne l'exemple les uns aux autres ; les plus sages ne peuvent résister au torrent, et sont en quelque manière forcés d'entrer dans le discours, et de se joindre à ceux qui l'ont entamé. Bien loin qu'il leur fût difficile de médire, il ne leur serait presque pas possible de s'en abstenir et de se taire.

''V^ Péché que nous nous justifions à nous-mêmes perde spécieux prétextes et des sujets apparents. On dit : Que faire ? il faut bien que quelqu'un soit mis en jeu; autrement on tarirait bientôt, et on demeurerait dans le silence. On dit : 11 faut bien être instruit de tout ce qui se passe ; il faut bien connaître le monde, afin de ne s'y pas tromper. On dit : Je n'ai rien contre ces personnes, et je ne prétends point leur nuire ; si j'en parle, c'est fort indilleremment. On dit : La chose n'est pas secrète, ou dans peu elle cessera de l'être. On dit : C'est un homme dont je n'ai pas lieu d'être content, il en use mal : pourquoi l'épargnerai-je ? il se fait trop valoir : il est bon de l'humilier. On dit: je n'en impose point, je n'avance rien de faux, tout est comme je le rapporte. Enfin, que ne dit-on pas ? et, rassuré de la sorte, avec quelle liberté ne s'explique-t-on pas et ne lance-t-on pas les traits les plus piquants ?

4^^ Péché qui ne coûte que quelques paroles, et dont les moyens sont toujours les plus présents et les plus

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prompts : il ne s'agit que de s'énoncer, ou même, au défaut de la voix, un geste, un signe, un coup d'œil suffit, et dans un moment fait concevoir tout ce que la bouche pourrait exprimer: car on médit en plus dune façon, et il y a pour cela plus d'un langage.

o» Péché qui fait l'agrément des conversations, et qui se trouve applaudi et bien reçu de tout le monde. Ce n'est pas que. dans le fond de l'àme, on n'ait souvent en horreur le médisant ; mais la médisance plaît, surtout quand elle est assaisonnée de bon mots, c'està-dire de mots qui percent, qui déchirent, qui exposent le prochain à la risée, et qui insultent en quelque sorte à sa honte et à son malheur. Tous les esprits alors se réveillent pour écouter, et on redouble l'attention : il n'est donc point surprenant, après cela, qu'avec un accès si facile la médisance fasse de si grand progrès, et que sans obstacle elle répande de tous côtés son venin. Aussi est-ce le péché le plus commun, et de là les parfaits chrétiens tirent deux conséquences la première, d'éviter, autant qu'il leur est possible, le commerce du monde; et la seconde d'y être toujours en garde toutes les fois qu'il y sont appelés : car ils n'ignorent pas combien la médisance est un mal contagieux, et avec quelle vitesse il se communique.

Grièveté de la médisance. C'est un principe général, et que nous devons reconnaître avant toutes choses, savoir; que la médisance est, de sa nature, un péché grief : pourquoi ? par le tort qu'elle fait au prochain, à qui elle ravit le plus cher de tous les biens de la vie humaine et civile, qui est la réputation. Car la repu-

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lation, disent les théologiens, est un bien propre où chacun a droit, et un bien d'une vahnir inestimable dans l'opinion des hommes : par conséquent, si je l'enlève à mon frère sans un titre légitime et sans une solide raison, c'est une injustice dont je me rends coupable envers lui, et dont je lui dois une réparation aussi entière qu'elle le peut être. Mais, pour ne pas insister davantage sur un point si universellement établi et tant de fois traité dans la chaire, attachons-nous à quelques circonstances particulières sur quoi il est moins ordinaire de s'expliquer, et mesurons ici la grièveté de la médisance par le caractère des personnes qu'elle attaque, par les tours malins qu'on lui donne, par le des sein prémédité qu'on s'y propose, par l'éclat avec lequel on la répand, par les scandales qui en naissent : cinq degrés d'injustice, et cinq articles qui contiennent tout le fond de cette seconde partie.

lo Grièveté de la médisance par le caractère des personnes qu'elle attaque. A qui fait-elle grâce, et où ne porte-t-elle pas ses coups ? Y a-t-il une dignité si auguste qu'elle respecte?}' a-t-il une profession si sainte qu'elle épargne ? Or, il est vrai néanmoins qu'il y a des places, des rangs, des professions où la réputation est beaucoup plus précieuse, plus délicate, plus aisée à blesser que dans les autres, et où les brèches qu'on y fait ont des conséquences beaucoup plus funestes. Ce qui n'est qu'une atteinte légère pour un homme du monde est une profonde blessure pour un homme d'église, pour un pasteur des âmes, pour un ministre des autels. Mais la médisance ne connaît point cette distinction, et ne la veut point connaître : on confond le séculier et le régulier. Que dis-je ? c'est souvent contre le régulier qu'on se déchaîne avec plus d'aigreur, et l'on ne prend pas garde qu'en le décréditant on arrête tout le fruit de son ministère, et qu'on le met

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peut-être hors détat d'exercer jamais utilement ses fonctions.

-2'^ Grièveté de la médisance par les tours malins qu'on lui donne. Un fait rapporté simplement, et mis dans son jour naturel, peut faire moins d'impression. Mais ce n'est point assez pour la médisance; il faut «luelle en raisonne, il faut qu'elle l'enfle, quelle l'exagère, ([u'elle l'interprète à son gré, qu'elle en pénètre les plus secrètes intentions, quelle en développe tous les plis et tous les replis : comme si elle n'était pas contente du récit injurieux qui la rend déjà criminelle, et qu'elle voulût encore y ajouter le jugement téméraire de la calomnie.

S*^ Grièveté de la médisance par le dessein prémédité qu'on s'y propose. Médire par entretien et par une espèce d'amusement, médire par inconsidération et par envie de parler, c'est toujours être condamnable ; mais qu'est-ce donc de médire pour médire ? Expliquons-nous. Qu'est-ce de médire pour déshonorer, de médire pour diiïamer, de médire pour couvrir des gens d'opprobre, sans autre vue que l'opprobre même qui doit rejaillir sur eux ? Car voilà jusqu'où va la médisance. Est ce méchanceté pure ? est-ce quelque intérêt, quelque passion qui anime ? Quoi que ce soit, on ne s'en tient pas à ce qui semble de soi-même se présenter, ni à ce qu'on sait par les voies communes; mais on s'informe, mais on tache de s'instruire, mais on recueille de toutes parts des mémoires, et l'on en grossit des volumes. Tout cela à quelle fin, et quelle en est l'utilité ? quel en est le fruit ? point d'autre que de décrier des particuliers, que de flétrir des familles, que d'humilier des maisons, que de scandaliser le public, et de le susciter contre des compagnies entières.

4^ Grièveté de la médisance par l'éclat avec lequel on la répand. Plus le déshonneur est public, plus lin-

Sl!K LA MKDISANCK. 44f.

jure est sanglante; et souvent n'est-ce pas là ce qu'on demande et à quoi Ion vise ? On sonne, pour ainsi dire, de la trompette, afin de faire entendre la médisance plus au loin. On veut qu'elle retentisse dans toute une ville, dans toute une province, dans tout un royaume. De là ces bruits qui courent comme des torrents impétueux, et dont toutes les oreilles sont rebattues. De là ces écrits, ces libelles dont toute la terre est inondée.

5" Grièveté de la médisance par les scandales qui en naissent. Un médisant dans une assemblée, c'est un bomme contagieux, c'est un tentateur, qui expose tous les assistants à deux sortes de tentations. En elîet, un abîmeatlire un autre abîme, et unemédisanceuneautre médisance. Si vous n'aviez point produit sur la scène celui-ci ou celle-là, il n'en eût point été question : on n'y pensait pas. Mais vous avez commencé, et on vous a suivi. Ce que vous avez dit pouvait être moins essentiel, mais on a bien enchéri sur vous. Vous ne l'avez pas prévu, mais il le fallait prévoir. De plus, si quelques-uns plus réservés et plus circonspects se sont abstenus de la médisance, ne l'ontsUspas écoutée, et, en l'écoutant, ne lont-ils pas favorisée ? n'y ont-ils pas pris goût ? Or en cela ils sont coupables, et vous êtes l'auteur de leur péché. Scandale sur quoi on n'entre point en scrupule, dont on ne se fait point de peine, dont on ne s'accuse point, mais dont on ne sera pas sans reproche au tribunal de Dieu. Arrêtons-nous là, laissons bien d'autres circonstances que nous pourrions marquer, et que nous sommes obligés d'omettre; c'est une matière inépuisable que toutes les injustices de la médisance et tous les désordres qu'elle cause. Prions Dieu qu'il dirige notre langue, et qu'il la conduise: car le Sage nous apprend que r'rsi au Scif/urnr de la gouverner (1).

[Ij f'rov., XVI, 1.

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Apportons y nous-mêmes toute l'attention et toute la circonspection nécessaires ; et n'oublions jamais cette autre parole du Saint-Esprit, que la langue, selon que nous la réglons ou que nous lui permettons de s'échapper, porte la mort ou h vie (1).

Il) Prov.,xviii, -21

SIXIEME LECTURE

SAMEDI

SUR L'AUMONE Jean-Baptiste condamnant la dureté envers les pauvres.

Qui habet duas tunicas, ilet non habenti ; et qui hnbet escas, similiter faciat.

Que celui qui a deux habits en donne un à celui qui n'en a point ; et que celui qui a de quoi manger en use de même. (Luc^ m, 11.)

Est-il rien de plus opposé aux sentiments humains que la dureté des riches envers les pauvres ; et ^comment un homme, pour peu qu'il écoute la nature, peutil voir dans la souffrance et la misère un homme comme lui, sans en être ému de compassion, et sans prendre soin de le soulager ? Obligation indispensable dans tous les temps, depuis la naissance du monde ; mais obligation plus particulière encore et plus étroite dans la loi nouvelle, qui est une loi de charité. C'est le sujet important que nous allons traiter; et pour réunir dans un même dessein les plus puissants motifs qui nous engagent à la pratique de l'aumône, nous la considérerons tout ensemble et comme un devoir d'obéis sance, et comme un devoir de reconnaissance, et comme un devoir de pénitence- Il faut obéir à Dieu, il faut reconnaître les bienfaits de Dieu, il faut apaiser la colère de Dieu. Or voilà ce que nous faisons par l'aumône. Devoir d'obéissance par rapport au commande-

44H LEr.TL'RES QUOTIDIENNES.

ment de Dieu, qui nous l'ordonne : premier point. Devoir de reconnaissance par rapport à la bonté de Dieu, qui nous gratitie de ses dons : second point. Devoir de pénitence par rapport à la justice de Dieu, qui nous menace de ses châtiments : troisième point. Puissions-nous mériter ainsi léloge que le Prophète donnait au juste : // a répandu ses biens, il en a fait part aux pauvres ; ses bonnes œuvres subsisteront toujours, et il en recevra la récompense dans les siècles dr^; siècles (1).

Devoir dobéissance : car l'aumône est un commandement de Dieu. Commandement que Dieu a pu faire, commandement que Dieu a dû faire, commandement que Dieu a fait. Reprenons.

l*^ Commandement que Dieu a pu faire. Il est maître de nos biens, ou plutôt ce ne sont pas proprement nos biens, mais les biens de Dieu, qui nous les a donnés, et dont nous sommes seulement à son égard comme les dépositaires et les économes. C'est par grâce que nous les avons reçus : or, le maître qui dispense ses grâces à qui il lui plait, peut y apposer aussi telle condition qu'il lui plaît. D'où il s'ensuit qu'il était libre à Dieu, en confiant au riche ses trésors, de le choisir seulement comme ce sage et fidèle administrateur dont il est dit dans l'Évangile, que le père de famille l'a établi sur toute sa maison, afin qu'il fournisse à chacun, quand il le faut, de quoi se nourrir (2).

2o Ce n'est pas assez : commandement que Dieu a dû faire. Où serait sa providence, cette providence uni-

(1) P<alm., CXI. 9. — [-2) Matth., xxiv, 45.

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verselle, s'il n'avait pas pourvu à la subsistance des pauvres? Or, les deux voies dy pourvoir étaient, ou de mettre entre les hommes une égalité parfaite de condition et de facultés, tellement qu'il n'y eût point de pauvres sur la terre ; ou, supposé cette inégalité que Dieu, dans le conseil de sa sagesse, a jugée plus convenable au gouvernement du monde, de porter une loi qui obligeât les uns d'assister les autres, et de suppléer à ce qui leur manque. Sans cela, que feraient tant de misérables et de nécessiteux? à quoi auraient-ils recours ? Dieu nest-il pas leur père ? Ne sont-ils pas ses créatures, son ouvrage, et leur a-t il donné l'être et la vie pour les laisser périr de calamités et de besoins ? De là donc enfin commandement que Dieu non seulement a pu faire, non seulement a dû faire, mais qu'il a fait ; et en voici la preuve incontestable. C'est ce que l'Ecriture, surtout l'Évangile, nous apprend que parmi les titres de damnation qui doivent être produits contre les réprouvés, un des plus formels, ce sera l'oubli des pauvres et le défaut de l'aumône. Par conséquent, disent les théologiens, il y a un commandement de l'aumône, puisque Dieu ne nous damnera que pour une offense mortelle, et que, sans l'infraction d'un précepte, il n'y a point d'offense mortelle et digne de la réprobation. De détruire ici toutes les explications qu'on veut faire de ce précepte, tous les prétextes qu'on oppose à ce précepte, tous les détours qu'on prend pour éluder ce précepte, c'est ce que nous n'entreprendrons pas ; mais souvenez-vous, riches, que Dieu ne se laisse point tromper, et que, malgré toutes vos explications, malgré tous vos prétextes et tous vos détours, vous n'en serez pas moins frappés de ses anathèmes, et rejetés éternellement de sa présence.

450 l>l':(;TliRKS (jroïlDIKNNK

Devoir de reconnaissance. Reconnaissance envers Dieu, et reconnaissance envers Jésus-Christ, Sauveur des hommes et Fils de Dieu.

Reconnaissance envers Dieu. Sans parler de toutes les autres grâces dont les riches lui sont redevables, n'estce pas de sa libéralité qu'ils tiennent les biens qu'ils possèdent ? n'est-ce pas lui qui, dans le partage de ses dons temporels, les a distingués? et s'ils vivent dans l'abondance, tandis qu'une multitude presque innombrable d'indigents ressentent toutes les rigueurs de la pauvreté et de la disette, n'a-ce pas été de sa part une pure faveur? Or, il est juste de lui en témoigner la reconnaissance qui lui est due ; et celle qu'il nous demande, c'est que nous fassions retourner vers lui ses bienfaits, et que nous en usions pour l'entretien des pauvres, qui sont ses enfants. Tout méprisables qu'ils paraissent selon le monde, il les aime, et il veut que nous l'aimions dans eux; il veut que nous acquittions envers eux sa providence, qui en est chargée Excellent motif de l'aumône : Je rends à Dieu ce qu'il m'a donné ! Dans l'ancienne loi, on lui offrait solennellement les prémices des fruits de la terre, et il les recevait dans son temple et à son autel, parle ministère de ses prêtres ; mais sans cet appareil ni cette solennité, je lui offre encore les mêmes prémices et les mêmes fruits. Le temple où je les porte, c'est cet hôpital, c'est cette prison, c'est cette pauvre famille que je visite ; et les prêtres qui les reçoivent au nom du Seigneur, ce sont ces malades, ce sont ces captifs, ce sont ces orphelins ; c'est cette veuve, ce père, cette mère, qui tous me tiennent la place de Dieu, et dont je deviens la

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ressource et lesoulien. Est il pour une Time charitable une pensée plus touchante et plus consolante ?

Reconnaissance envers Jésus Christ, Fils de Dieu et Sauveur des hommes. Dans un mot cette qualité de Sauveur nous fait comprendre tout ce que nous lui devons ; et si nous le comprenons, est-il possible que nous ne nous sentions pas brûlés d'un désir ardent de lui marquer nous-mêmes notre amour? Or, ce qu'il dit à saint Pierre, il nous le dit, quoique dans un autre sens : Si cous m'aimez, paissez mes brebis (1). C'est trop peu : non seulement les pauvres sont ses brebis, mais il les appelle ses frères, mais il ne dédaigne pas de les compter pour ses membres. De sorte que tout ce qui est fait à un pauvre, et au plus petit des pauvres, il l'accepte comme étant fait à lui-même. Sommes-nous chrétiens, si des rapports aussi étroits que ceux-là entre Jésus-Christ et les pauvres n'excitent pas notre charité ? Que pouvons-nous refuser à un Dieu Sauveur ? Or, tout ce que nous refusons à ses frères et à ses membres, c'est h lui que nous le refusons. Après cela, ne craignons-nous point qu'il ne retire de nous sa main libérale, et qu'il ne nous ferme le sein de sa miséricorde ? Rien n'est plus capable de tarir la source des grâces divines, que notre ingratitude.

Devoir de pénitence. Ou nous sommes dans l'état actuel du péché, et il en faut sortir par la pénitence; ou nous sommes rentrés dans l'état de la grâce, mais il faut expier nos péchés passés par la pénitence : or, un des moyens les plus efficaces pour l'un et pour l'autre, c'est l'aumône.

il) Joan., XXI, 17.

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Moyen etîicace pour sortir de l'état du péché: car il faut pour cela une grâce de pénitence, et cette grâce, nous ne pouvons plus sûrement l'obtenir que par les œuvres de la charité chrétienne envers les pauvres. C'est ainsi que les Pères entendent ce beau témoignage du saint homme Tobie en faveur de l'aumône, où il dit enfermes si exprès et si précis-, que laumôiw déUtve de la mort de l'âme, qu'elle efface les péchés, quelle fait trouver grâce auprès de Dieu, qu'elle conduit à la vie éternelle (1). Comment cela ? non pas, répond saint Augustin, que le pécheur soit réconcilié avec Dieu, ni que ses péchés lui soient remis du moment qu'il a fait l'aumône, mais parce que ses aumônes lui attirent du ciel de puissants secours pour se relever de ses chutes par une solide conversion, et pour se remettre dans le chemin du salut. La grâce est le fruit de la prière ; et. selon l'oracle du Saint-Esprit, l'aumône prie pour nous, et sa voix monte jusqu'au trône de Dieu pour le fléchir. Aussi est-ce une maxime constante parmi les maîtres de la morale et les docteurs les plus éclairés dans la conduite des âmes, qu'cà quelques excès qu'un homme soit abandonné, on peut toujours espérer de lui dans l'avenir un retour salutaire, tant qu'au milieu de ses désordres on le voit porté à faire du bien aux pauvres. Tôt ou tard Dieu récompense la miséricorde par la miséricorde.

Moyen efficace pour expier les péchés passés. Car, après être revenu à Dieu, il faut satisfaire à la justice de Dieu, il faut dès cette vie acquitter les dettes dont nous sommes chargés devant Dieu, et par là prévenir les rigoureux châtiments qui nous sont réservés après la mort, puisque, en ce monde ou en l'autre, le péché doit être puni. Or, entre les œuvres pénales et satisfac-

(1) Tob.. IV. 11. 1-2.

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loires, il n'en est point de plus agréable à Dieu ni de plus recevable à son tribunal que l'aumône, et cela à raison de son utilité. En effet, les autres œuvres de pénitence ne sont profitables et utiles qu'au pénitent même qui les pratique ; au lieu que l'aumône profite tout à la fois et au pénitent qui la fait, et au pauvre qui la reçoit. Sur quoi l'aveuglement des riches est bien déplorable quand ils négligent un moyen si précieux que Dieu leur met dans les mains, et qu'ils perdent le plus grand avantage de leurs richesses ; car voilà à quoi elles sont bonnes, et ce ne sont plus alors des richesses d'iniquité, mais une rançon pour racheter toutes les iniquités de la vie, et pour échapper au souverain Juge, qui n'en remet la peine qu'autant que nous nous l'imposons nous-mêmes. Tout autre usage des biens temporels est, ou criminel, ou vain, ou du moins passager; mais de s'en servir pour rendre à Dieu le devoir d'une humble obéissance, pour marquer à Dieu les sentiments d'une vive reconnaissance, pour se rapprocher de Dieu par la grâce et par une solide pénitence, c'est là l'usage chrétien qui les sanctifie, et qui, de richesses périssables, en fait les gages d'une bienheureuse immortalité.

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