SUR LA DROITURE ET L'ÉQUITÉ CHRÉTIENNE
Jcan-Bapi^tr pfrfccfioiUKiut les peuples par une rcriii solide et riroile.
llb.iin oportel crescere, me aulein minui.
• '.'est à lui de croître, et à moi de déchoir. (Joan., irr, 30.)
Il iiy avait qu'une solide vertu qui pût inspirer à Jean-Baptiste un sentiment si droit et si équitable. Ses disciples, par un faux zèle pour leur maître, dont ils voyaient l'école salïaiblir, semblaient vouloir le piquer de quelque jalousie contre Jésus-Christ, dont le crédit au contraire croissait tous les jours, et le nom se répandait dans la Judée. Mais, bien loin de se laisser surprendre à une tentation si dangereuse et si délicate, Ihumble précurseur est le premier à relever le mérite de ce prétendu concurrent qui leur donnait de l'ombrage, et il nhésite pas à leur répondre : C'est à lui de croître, et à moi de diminuer. Esprit de droiture et d'équité, esprit qui discerne les vraies vertus de celles qui n'en ont que l'apparence et le nom. C'est avec cet esprit et par cet esprit que Jean-Baptiste, sans écouter ses disciples, et sans égard à son intérêt propre, se fait justice à lui-même, et fait en même temps justice à Jésus Christ. C'est à moi de diminuer; voilà comment il se fait justice à lui-même. C'est à lui de croître;
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voiln comment il fait justice i\ Jésus Christ. Ainsi ie doul)le caractère de la sainteté et de léquité chrétienne est de savoir (surtout en matière de dons, de talents, de qualités, de mérites, de rang, de prééminence), de savoir, dis je. tout ensemble, et se faire justice à soi même, premier point: et faire justice au prochain, second point. Adressons-nous à Dieu pour obtenir cet esprit de droiture : il nous l'accordera, puisque, selon la parole de l'Evangile, // ne réfugie point le Jion e<^prit à reu.r qui le lui demandent (1).
Se faire justice à soi-même : c'est s'estimer précisément soi-même tel qu'on est. et de ne vouloir point être estimé des autres au delà de ce qu'on est.
1*^ S'estimer précisément soi-même tel qu'on est. et rien davantage, c'est la règle la plus raisonnable et la plus juste : mais notre amour-propre ne peut s'en accommoder, et il lui faut quelque chose de plus. De là vient que nous aimons à nous tromper par de flatteuses images que nous nous faisons de nous-mêmes, et qui nous représentent à notre imagination tout autre que nous ne sommes; fausses peintures qui nous plaisent et dont nous nous occupons, dont nous nous infatuons, où nous portons tous nos regards et où nous les arrêtons. Car, de nous considérer nous-mêmes dans la vérité et pour cela de rentrer en nous-mêmes, de nous examiner à fond, de bien démêler, s'il est permis de parler ainsi, dans le champ de notre âme, le bon et le mauvais grain, c'est ce qui nous humilierait, parce que c'est ce qui nous mettrait devant les yeux des taches
(DLuc. Xi. 13.
qui nous blesseraient la vue. et ce qui rabattrait les idées favorables que nous avons conçues de nos avantages et de nos perfections. Comme donc nous avons de la peine à nous humilier, nous avons la même peine à nous détromper de l'opinion, quoique erronée, que nous nous sommes formée de nous mêmes. Or. une vertu solidement et vraiment chrétienne nous guérit de • ette illusion : comment? parce que dès que c'est une vertu solidement chrétienne, c'est une vertu humble, iA que l'humilité nous empêche de nous élever au dessus (le nous-mêmes, et nous dégage de toutes ces pensées vaines qui emportent les âmes faibles, et où elles séva nouissent. D'où il arrive que nous sommes alors plus disposés cà juger sainement de notre état, à reconnaître de bonne foi nos imperfections et nos défauts, à voir ce qui nous convient et ce qui ne nous convient pas. de Huoi nous sommes capables et de quoi nous ne le sommes pas ; h dire entin, avec le Prophète royal : Seigneur, mon cœurne s'est point enflé: je m'en sui.'i tenu à ce que j'étais, et je ne me suis point égaré en de spécieuses chimères, ni dans une présomptueuse estime de moi-même II). Qu'une telle disposition marque de fermeté et de sagesse! mais qu'elle est rare! et l'expérience ne nous convainc-t-elle pas tous les jours qu'il n'y a presque personne dans la vie et dans toutes les conditions de la vie. qui veuille de la sortent qui sache se rendre à soi même la justice qui lui est due?
2*^ Ne vouloir point être estimé des autres au-delà de ce qu'on est. Malgré les déguisements et les artifices de la nature, qui nous cache nos faiblesses et notre peu de suffisance, nous ne laissons pas souvent de les apercevoir ; mais quelle est notre ressource? c'est de les dérober, autant qu'il nous est possible, à la con
(Il Psalm.. c\rt. 1.
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naissance du public. Nous voulons qu'on nous estime, quon nous traite avec honneur, qu'on nous fasse monter à certains rangs, qu'on nous donne certaines places, comme si rien ne nous manquait pour cela, et que nous eussions droit d'y prétendre. Si Ion nous témoigne le moindre mépris, nous en sommes outrés de douleur ; si quelqu'un obtient la moindre préférence sur nous, nous éclatons en plaintes et en murmures; si l'on entreprend de nous faire sur quelque article la moindre remontrance, nous la prenons pour une injure, et nous nous en offensons. Quel serait le remède? cet esprit droit et chrétien, dont il est ici question. Avec ce fond d'équité et de droiture, on ne cherche point à paraître ce qu'on n'est pas, ni à se faire valoir plus qu'on ne vaut. Tel qu'on se connaît, tel on consent d'être connu, sans ambitionner des titres, des honneurs, des distinctions, qu'on sait être audessus de soi.
Des prêtres et des lévites furent envoyés de Jérusalem à Jean-Baptiste pour lui demander s'il était le Messie, ou du moins s'il était Élie ; mais en deux mots il se contenta de leur répondre nettement et simplement : Je ne suis ni l'un ni l'autre. Ils insistèrent ; et, le pressant de s'expliquer ; Qui êtes-vous donc, lui dirent-ils, et quel témoignage rendez-vous de vous-même? Mais lui, comme il était le précurseur de Jésus Christ, il se contenta encore, avec la même sincérité et la même simplicité, de se faire connaître par l'office dont il était chargé, et dont il s'acquittait: Je suis la voix de celui qui crie dans le désert: Préparez le chemin au Seigneur (1). Excellent modèle! mais qui est-ce qui le suit, et où trouve ton cette candeur d'àme, cette modestie à l'épreuve des plus fortes tentations? C'est une
(1) Joan., I. 19-23.
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des plus belles vertus, cest une vertu héroïque, mais hlen peu commune. Une justice si rigoureuse n'est guère de notre goût, dès que c'est nous-mêmes qu'elle regarde.
Faire justice au prochain, c'est faire intérieurement du prochain lestime qu'il mérite, et du reste le voir sans peine dans le degré d'élévation où, parson mérite, il est monté.
1" Faire intérieurement du prochain lestime qu'il mérite. Puisqu'il la mérite, cette estime, pourquoi la refusons-nous? C'est que la passionnons domine et nous séduit; c'est que l'envie nous met un voile sur les yeux, ou qu'elle répand sur le mérite d'autrui un nuage qui l'obscurcit et qui nous empêche de le découvrir ; c'est que la malignité de notre cœur nous peint la plupart des objets avec de fausses couleurs, et qu'elle les diminue ou les grossit, selon qu'ils sont conformes à nos inclinations, ou qu'ils y sont opposés. Or, étant naturellement jaloux de notre propre excellence, il s'ensuit de là que nous sommes beaucoup plus enclins à rabaisser le prochain dans notre estime, qu'à le relever. Car, de nous en faire un portrait aussi avantageux qu'il devrait l'être, de reconnaître toutes ses bonnes qualités et toutes ses vertus, ce serait ou l'égaler à nous, ou même lui donner dans notre esprit l'ascendant sur nous, et voilà ce que nous n'aimons pas. Que faisons- nous donc? Nous avons, suivant le langage de l'Écriture, un poids et un poids, une mesure et une mesure. Selon l'une, nous nous jugeons nous-mêmes avec toute l'indulgence possible, et selon l'autre, nous jugeons le prochain avec une sévérité extrême. Tout
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ce quil y a de bien en lui, nous nous le représentons sous des images qui l'altèrent, qui l'affaiblissent, qui le défigurent; et tout ce qu'il peut y avoir de mal ou de moins parfait, nous l'augmentons, nous l'exagérons, nous l'outrons.
Injustice que Jésus-Christ reprochait avec tant de raison aux pharisiens: Cominpnt roiiez-wus une paille dans l'œil de votre frère, tandis que vous ne voyez pas une poutre dans votre œil (1) ? Ce n'est point là ce caractère de droiture dont Jean Baptiste nous a donné, dans sa personne et dans toute sa conduite, un exemple merveilleux. Dès que le Fils de Dieu paraît dans le monde, de quels sentiments d'admiration, de vénération, de religion est-il rempli et témoigne-t-il l'être pour ce Sauveur envoyé du ciel ! Quand nous saurons ainsi nous dégager de toute préoccupation, de tout intérêt propre, ou que nous n'aurons point d'autre intérêt que celui de la vérité et de la charité, c'est alors que nous estimerons le mérite partout où il est, parce que nous n'aurons plus sur les yeux le bandeau qui nous le cache ; nous le verrons dans toute son étendue et dans toute sa perfection, et nous lui rendrons au dedans de nous-mêmes le légitime hommage qui lui appartient. Mais cela suppose une piété bien épurée et bien détachée d'elle-même ; et comme il en est très peu de cette sorte, il n'est que trop ordinaire à un nombre in fini de gens, dévots de profession ou plutôt de nom, d'être les plus rigides censeurs du prochain, et de se rendre, dans l'usage de la vie, les plus dédaigneux et les plus méprisants.
2'^ Voir sans peine le prochain dans le degré d'élévation où par son mérite il est monté. Il y a des mérites si évidents et si connus, qu'on ne peut se les déguiser
(Il Matth.. Vil. 3.
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à soi-même, et qu'on est forcé d'en convenir. Mais voici le comble de l'injustice: au lieu de dire, comme saint Jean : Cest à lui de rroUrr: on voudrait disputer à un homme la place qu'il occupe et la lui enlever, quoiqu'on ne puisse néanmoins se dissimuler qu'il y est monté par la bonne voie, et qu'il a toutes les dispositions et toutes les conditions requises pour la remplir dignement. On l'avoue, on en est persuadé ; mais malgré cette persuasion et cet aveu, on ne le voit qu'à regret dans un rang, dans une dignité, dans un ministère où l'on aspirait, et qu'on prétendait obtenir, sinon par le mérite, du moins par l'intrigue et par la faveur. Car telle est, présentement plus que jamais, l'iniquité du monde. Le plus faible moyen pour s'y avancer, c'est le mérite; ce qui fait que, sans égard au mérite d'un compétiteur, ni à ses talents, beaucoup supérieurs aux nôtres, on ne craint point toutefois d'entrer en concurrence avec lui, parce qu'on est appuyé d'ailleurs de puissants secours et de patrons sur qui l'on compte et dont on se prévaut. Si donc il arrive qu'on ne réussisse pas, et que l'autre ait le dessus, quoique ce soit une justice qui lui est faite, on en est vivement touché, et l'on ne peut digérer sur cela son chagrin. Où est la raison ? où est la probité naturelle? où est le christianisme? Rendons, dit le grand Apôtre, rendons à chacun ce que 7wus lui devons: le tribut à qui est du le tribut^ et rho7ineur à qui est dû l'honneur (1). Saint Paul faisait cette leçon aux premiers fidèles, et leur prescrivait cette règle à l'égard même des pa'iens et des idolâtres : combien plus des chrétiens doivent-ils entre eux l'observer ! S'il a plu à la Providence d'exalter celui-ci et de le placer sur le chandelier, quel droit avons-nous de nous opposer à ses desseins? Si celui là se trouve
(1) Rom., iiii, 7.
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plus digne que nous du crédit où il esl et des emplois qu'on lui confie, soit dans l'Église, soit dans le siècle, que ne lui cédons-nous de bonne 'grâce un avantage qui lui est justement acquis ? O.s^f notre firre : qu'il crome (1). Pour penser de la sorte, il sutlit détre homme ; mais, à plus forte raison, c'est ainsi que pense une àmebien fondée dans les principes de lÉvangile. qui est la droiture même et la souveraine justice.
(1) Gènes., xxiv, C*).
CINQUIEiME LECTURE
VENDREDI