‹ Lectures spirituelles pour le temps du carêmeChapitre 10 sur 58 · I.KCTL'UKS SI'KÎITIKI.I.H · texte numérisé non relu

I.KCTL'UKS SI'KÎITIKI.I.H

choisirent pour porter l'arche du Seigneur hors de leurs frontières, figures des ànnes infidèles peu accoutumées à porter le jougde Jésus-Christ, mugissaient, dit lEcriture, et serablaientgémir sous la grandeurdece poids sacré (1) : au lieu que les enfants de Lévi, image naturelle des Justes, accoutumés à ce ministère saint, faisaient retentir les airs de cantiques d'allégresse et d'actions de grâces, en la portant avec majesté, même à travers les sables brûlants du désert. La loi nestpas un fardeau pourTàme juste accoutumée à l'observer : il n'est que l'âme mondaine peu familiarisée avec ses saintes observances, qui gémisse sous un poids si aimable. Lorsque Jésus-Christ a assuré que son joug était doux et léger, il nous a ordonné en même temps de le porter chaque jour : l'onction est attachée à l'accoutumance ;les armes de Saûl n'étaient pesantes pour David, que parce qu'il n'en avait point l'usage (2). 11 faut se familiariser avec la vertu pour en connaître les saints attraits; il faut percer avant dans cette terre heureuse pour y trouver le lait et le miel: ce n'est qu'à l'entrée qu'on trouve des géants et des monstres qui dévorent ses habitants. Les plaisirs des pécheurs ne sont doux que sur la surface ; ils n'ont d'agréables que les premiers moments : si vous allez plus avant, ce n'est plus que fiel et qu'amertume ; et plus vous les approfondissez, plus vous y trouvez le vide, l'ennui, et la satiété qui en est inséparable : la vertu, au contraire, est une manne cachée ; pour en goûter toute la douceur, il faut l'approfondir : mais aussi, plus vous avancez, plus les consolations abondent ; plus les passions se calment, plus les voies s'aplanissent, plus vous vous applaudissez d'avoir rompu les chaînes qui vous accablaient, et que vous ne traîniez plus qu'à regret et avec une secrète tristesse, .\insi tandis que vous vous en tiendrez à de simples essais de vertu, vous n'en goûterez que

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les répugnances et les amertumes ; et comme vous n'aurez pas la fidélité du Juste, vous n'en devez pas aussi attendre les consolations.

Enfin, vous accomplissez les devoirs de la piété sans goût; non seulement parce que vous les accomplissez trop rarement, mais parce que vous ne les accomplissez qu'à demi. Vous priez, mais sans recueillement; vous jeûnez, mais c'est sans entrer dans un esprit de componction et de pénitence; vous vous abstenez de nuire à votre ennemi, mais c'est sans l'aimer comme votre frère ; vous approchez des mystères saints, mais sans y apporter cette ferveur qui seule y fait trouver des douceurs ineffables ; vous vous séparez quelquefois du monde, mais vous ne portez pas dans la retraite le silence des sens et des passions, sans quoi elle n'est plus qu'un triste ennui ; en un mot, vous ne portez le joug qu'à demi. Or Jésus-Christ n'est pas divisé : ce Simon le Cyrénéen qui ne portait qu'une partie de la croix en était accablé, et il fallait que les soldats lui fissent violence pour l'obliger de continuer au Sauveur ce triste ministère (1). Il n'est que la plénitude de la loi qui soit consolante : plus vous en retranchez, plus elle devient pesante et onéreuse ; plus vous voulez l'adoucir, plus elle accable ; au lieu qu'en y ajoutant même des rigueurs de surcroît vous en sentez diminuer la pesanteur, comme si vous y ajoutiez de nouveaux adoucissements : d'où vient cela ? c'est que l'observance imparfaite de la loi prend sa source dans un cœur que les passions partagent encore : or un cœur divisé et qui nourrit deux amours, ne peut être, selon la parole de Jésus-Christ, qu'un royaume et un théâtre plein de trouble et de désolation.

En voulez-vous une image naturelle tirée des livres saints: Rebecca, sur le point d"enfanter Jacob et Esau, souffrait des douleurs mortelles, dit l'Écriture; les deux

(Il Matth., XX VIT, 32.

2(1 l.KCTI lîKS SI'IKiri KI.I.KS

enfants se faisaient déjà la guerre dans son sein (1) ; el comme lassée de ses maux, elle demandait au Seigneur sa mort ou sa délivrance. Ne soyez point surprise, lui dit la voix du ciel, si vos douleurs sont si extrêmes et s'il vous en coûte tant pour devenir mère ; c'est qu'il y a deux peuples dans votre sein (2). Voilà votre histoire : vous êtes surpris qu'il vous en coûte tant pour accomplir une œuvre de piété, pour enfanter Jésus-Christ, le nouvel homme, dans votre cœur; ah! c'est que vous y conservez encore deux amours irréconciliables, Jacob et Esaû, l'amour du monde et l'amour de Jésus-Christ; c'est que vous portez au dedans de vous deux peuples, pour ainsi dire, qui se font une guerre éternelle; voilà la source de vos douleurs et de vos peines. Si l'amour de Jésus -Christ tout seul possédait votre cœur, tout y serait calme et paisible : mais vous y nourrissez encore des passions injustes; vous aimez encore le monde, les plaisirs, les distinctions de la fortune ; vous ne pouvez souffrir ceux qui vous effacent; votre cœur est plein de jalousies, d'animosités, de désirs frivoles, d'attachements criminels; et de là vient que vos sacrifices étant toujours imparfaits comme ceux de Caïn, sont toujours tristes et pénibles comme les siens.

Servez donc le Seigneur de tout votre cœur, et vous le servirez avec allégresse : donnez- vous à lui sans réserve, sans vouloir encore retenir un droit sur toutes vos passions ; observez les justices de la loi avec plénitude, et elles répandront, dit le prophète, de saints plaisirs dans votre cœur (3). Ne croyez pas que les larmes de la pénitence soient toujours tristes et amères: le deuil n'est qu'au dehors; elles ont mille dédommagements secrets lorsqu'elles sont sincères : le Juste ressemble au buisson sacré ; vous n'en voyez que les ronces el les épines, mais vous ne voyez pas

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la gloire du Seigneur qui réside au dedans ; vous voyez des macérations et des jeûnes, mais vous ne voyez pas l'onction sainte qui les adoucit ; vous voyez le silence, la retraite, la fuite du monde et des plaisirs, mais vous ne voyez pas le consolateur invisible qui remplace avec tant d'usure le commerce des hommes devenu insupportable depuis que l'on a goûté Dieu ; vous voyez une vie en apparence triste, ennuyeuse, mais vous ne voyez pas la joie et la paix de l'innocence qui règne au dedans. C'est là que le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation répand ses faveurs à pleines mains, et que l'âme, ne pouvant quelquefois en soutenir l'excès et la plénitude, est obligée de demander à son Seigneur qu'il suspende le torrent de ses grâces, et qu'il mesure l'abondance de ses dons à la faiblesse de sa créature.

Venez vous-même en faire une heureuse expérience ; venez mettre la fidélité de votre Dieu à l'épreuve : c'est ici qu'il aime à être tenté : venez essayer si nous rendons un témoignage trompeur à ses miséricordes ; si nous attirons le pécheur par de fausses espérances, et sises dons ne sont pas encore plus abondants que nos promesses. Vous avez longtemps essayé du monde : vous ne lui avez point trouvé de fidélité ; il vous avait tout fait espérer, des plaisirs, des honneurs, des félicités imaginaires : il vous a trompé ; vous y êtes malheureux ; vous n'avez jamais pu parvenir à vous yfaire une situation au gré de vos souhaits: venez voir si votre Dieu ne vous sera pas plus fidèle ; si l'on ne trouve que des amertumes et des dégoûts dans son service ; s'il promet plus qu'ilne donne ; s'il est un maître ingrat, inconstant, bizarre; si son joug est une cruelle servitude ou une douceliberté;si lesdevoirs qu'il exigede noussont le supplice de ses esclaves ou la consolation de ses enfants ; et s'il trompe ceux qui le servent. Mon Dieu ! que vous seriez peu digne de nos cœurs, si vous n'étiez pas plus aimable, plus fidèle, et plus digne d'être servi que ce monde misérable!

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Mais pour le servir comme il veut l'être, il faut estimer la gloire et le bonheur de son service, préférer ce bonheur à lous les autres, et y travailler sincèrement, sans réserve, et avec une mûre circonspection: car si c'est un défaut commun de manquer de vivacité pour l'affaire de notre salut éternel, et de s'en dégoûter, c'en est un autre encore plus ordinaire d'y manquer de prudence, et de s'y méprendre.

SECONDE PARTIE

Une entreprise où les dangers sont journaliers, où les méprises sont ordinaires, où parmi les routes infinies qui paraissent sûres il ne s'en trouve pourtant qu'une de véritable, et où cependant le succès doit décider de nos destinées éternelles ; une entreprise de ce caractère demande sans doute des attentions non communes, et dans la conduite d'aucune autre on n'eut jamais besoin de tant de circonspection et de prudence. Or, que telle soit l'entre prise du salut, il serait inutile ici de le prouver, et nul d'entre vous n'en doute ; ce qu'il importe donc d'établir, ce sont les règles et les caractères de cette prudence qui doit nous guider dans une affaire si périlleuse et si essentielle.

La première règle, c'est de ne pas se déterminer au hasard parmi cette multiplicité de voies que les hommes suivent; de les examiner toutes indépendamment des usages et des coutumesqui les autorisent, et dans l'affaire de l'éternité ne rien donner à l'opinion et à l'exemple : la seconde, lorsqu'on se détermine, ne rien laisser à l'incertitude des événements, et toujours préférer la sûreté au péril.

Telles sont les règles communes de prudence que les enfants du siècle eu.x-mèmes suivent dans la poursuite de

leurs prétentions et de leurs espérances temporelles : le salut éternel est la seule affaire où elles sont négligées. Premièrement, nul n'examine si ces voies sont sûres, et ne demande pas d'autre garant de leur sûreté que la foule que l'on voit marcher devant soi. Secondement, dans les doutes qui naissent sur le détail des démarches, le parti le plus périlleux au salut, comme il a toujours Tamourpropre pour lui, il a toujours aussi la préférence : deux erreurs capitales et communes dans l'affaire du salut éternel, qu'il faut ici combattre. La première règle est de ne pas se déterminer au hasard, et dans l'affaire de l'éternité ne rien donner à l'opinion et à l'exemple. En effet, le Juste nous est partout représenté dans les livres saints comme un homme sensé qui suppute, qui compare, qui examine, qui discerne, qui éprouve ce qui est prudent, ce qu'il y a de meilleur; qui ne croit pas légèrement à tout esprit : qui porte à ses pieds le flambeau de la loi, pour éclairer ses démarches et ne pas se méprendre dans ses voies. Le pécheur, au contraire, y est dépeint comme un insensé qui marche à l'aventure et qui, dans les pas les plus périlleux, passe outre avec confiance comme s'il marchait dans les sentiers les plus sûrs et les plus unis (1).

Or voilà la situation de presque tous les hommes dans l'afl'aire du salut éternel. Partout ailleurs prudents, attentifs, défiants, habiles à découvrir les erreurs cachées sous les préjugés communs : c'est dans le salut tout seul, que rien n'égale notre crédulité et notre imprudence. Oui vous nous entendez dire tous les jours que la vie du monde, c'est-à-dire cette vie d'amusement, d'inutilité, de vanité, de faste, de mollesse, même exempte de grands crimes; que cette vie, dis-je, n'est pas une vie chrétienne; et dès là, que c'est une vie de réprobation et d'infidélité : c'est la doctrine de la religion où vous êtes né, et depuis votre

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enfance on vous a nourri de ces vérités saintes : le monde au contraire soutient que cette vie est la seule que des personnes d'un certain rang puissent mener; que ne pas vouloir s'y conformer ce serait un air sauvage, où il entrerait plus de singularité et de petitesse que de raison et de vertu. Je veux qu"il soit encore douteux, qui du monde ou de nous a raison ; et que ce grand différend ne soit pas encore vidé : néanmoins, comme il s'agit ici d'une alternative affreuse, et que sy méprendre est le dernier de tous les malheurs, il semble que la prudence demanderait quon s'éclaircît du moins avant que de passer outre. Il est naturel de douter du moins entre deux partis qui contestent, et où notre salut surtout est devenu le sujet de la dispute : or, je vous demande, entrant dans le monde, et recevant ses mœurs, ses maximes, ses usages, comme vous les avez reçus; avez-vous commencé par examiner s'il avait raison, et si cétait nous qui avions tort et qui étions les séducteurs.

Le monde veut qu'on aspire aux faveurs de la fortune, et qu'on n'oublie ni soins, ni mouvements, ni bassesses, ni artifices, pour s'en rendre digne : vous suivez ces usages; mais avez-vous examiné si l'Evangile ne les contredit point? Le monde se fait honneur du luxe, de la magnificence, des profusions, de la délicatesse des tables, et en matière de dépense rien n'est excessif selon lui que ce qui peut aboutir à altérer les affaires : vous êtes-vous informé si la loi de Dieu ne prescrit point un usage plus saint des richesses que nous ne tenons que de lui? Le monde autorise les jeux éternels, les plaisirs, les spectacles, et traite avec dérision quiconque ose même douter de leur innocence : avez-vous trouvé cette décision dans les maximes tristes et crucifiantes de Jésus-Christ? Le monde approuve certaines voies douteuses et odieuses d'augmenter le patrimoine de ses pères, et ne met point d'autres bornes à la cupidité, que celles des lois, qui pu-

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Dissent les violences et les injustices manifestes ; pourriez-vous nous assurer que les règles de la conscience n'y regardent pas de plus près, et n'entrent pas là-dessus dans des discussions que le monde ne connaît point? Le monde souffre que l'on aspire à des honneurs sacrés, qu'on supplie même à la porte des distributeurs des grâces, et qu'on monte en rampant sur le trône sacerdotal : vous êtes-vous éclairci si les lois de l'Eglise ne traitent pas ici toute démarche d'intrusion, et le simple désir de crime ? Le monde a déclaré qu'une vie douce, molle, oiseuse, était une vie innocente, et que la vertu n'était pas si austère que nous la faisons : avant de l'en croire sur sa parole, avez-vous consulté si la doctrine que Jésus-Christ nous a apportée du ciel, souscrivait à la nouveauté et au danger de ses maximes?

Quoi ! dans l'affaire de votre éternité, vous adoptez sans attention des préjugés communs, seulement parce qu'ils sont établis? vous suivez ceux qui marchent devant vous, sans examiner où conduit le sentier qu'ils tiennent? vous ne daignez pas vous demander à vous-même si vous ne vous trompez point, il vous suffit de savoir que vous n'êtes pas le seul à vous méprendre? Quoi! dans l'affaire qui doit décider de vos destinées éternelles, vous ne faites pas même usage de votre raison? vous ne demandez point d'autre garant de votre sûreté que l'erreur commune? vous ne doutez pas ? vous ne vous informez pas ? vous ne vous défiez pas? tout vous est hon? Vous qui êtes si épineux, si difficile, si défiant, si plein de précautions, quand il s'agit de vos intérêts terrestres; dans cette grande affaire toute seule, vous vous conduisez par instinct, par opinion, par impression étrangère? vous n'y mettez rien du vôtre, et vous vous laissez entraîner indolemment à la multitude et à l'exemple? Vous, qui sur tout autre point rougiriez de penser comme la foule ; vous, qui vous piquez de supériorité de génie, et de laisser au peuple et

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aux esprits médiocres les préjugés vulgaires; vous, qui outrez peut-être la singularité dans votre façon de penser sur tout le reste : sur le salut tout seul, vous ne pensez qu'avec la foule; et il semble que la raison ne vous est pas donnée pour ce grand intérêt seulement? Quoi! quand on vous demande tous les jours, dans les démarches que vous faites pour le succès de vos affaires et de vos espérances terrestres, les raisons que vous avez eues de préférer un parti à un autre, vous développez des motifs si sages et si solides; vous justifiez votre choix par des vues si sûres et si décisives; vous paraissez avoir pensé si mûrement avant que dentreprendre : et lorsque nous vous demandons tous les jours d'où vient que dans l'alïaire du salut éternel vous préférez les abus, les usages, les maximes du monde aux exemples des Saints, qui n'ont pas vécu certainement comme vous; et aux règles de lEvangile, qui condamnent tous ceux qui vivent comme vous ; vous n'avez rien à nous répondre, sinon que vous n'êtes pas le seul, et qu'il faut vivre comme tout le monde vit? Grand Dieu! et que servent les grandes lumières pour conduire des projets qui périront avec nous ? nous avons de la raison pour la vanité, nous sommes des enfants pour la vérité; nous nous piquons de sagesse dans les affaires du monde; dans celle du salut éternel, nous sommes des insensés.

Vous nous direz peut-être que vous n'êtes pas plus sage et plus habile que tous les autres hommes, qui vivent comme vous ; que vous ne pouvez pas entrer dans des discussions qui vous passent, que si nous en étions crus il faudrait se chicaner sur tout, et que la piété n'est pas de tant raffiner.

Mais, je vous demande, faut-il tant «le raffinement pour savoir que le monde est un guide trompeur, que ses maximes sont réprouvées dans l'école de Jésus-Christ, et que ses usages ne sauraient jamais prescrire contre la

loi de Dieu? n'est-ce pas la règle la plus simple et la plus commune de l'Evangile, et la première vérité delà science du salut? Il ne faut qu'aller simplement pour connaître le devoir. Les raffinements ne sont nécessaires que pour se le dissimuler à soi-même, et pour allier les passions avec les règles saintes : c'est là où l'esprit humain a besoin de toute son industrie, car l'entreprise est difficile; et voilà où vous en êtes, vous qui prétendez que rappeler les coutumes à la règle est un raffinement insensé : il ne faut que se consulter soi-même pour connaître le devoir. Tant que Saûl fut fidèle, il n'eut pas besoin d'aller consulter la Pythonisse sur ce qu'il devait faire ; la loi de Dieu le lui apprenait assez : ce ne fut qu'après son crime, que pour calmer les inquiétudes d'une conscience troublée, et allier ses faiblesses injustes avec la loi de Dieu, il s'avisa d'aller chercher dans les réponses dun oracle trompeur quelque autorité favorable à ses passions. Aimez la vérité, et vous l'aurez bientôt connue : une conscience droite est le meilleur de tous les docteurs.

Ce n'est pas que je veuille blâmer ici les recherches sincères que fait une. âme simple et timide pour s'éclairer et pour s'instruire; je veux dire seulement que la plupart des doutes sur les devoirs, dans les âmes livrées au monde comme vous, naissent d'un fonds dominant de cupidité, qui d'un côté voudrait ne point toucher à ses passions injustes, et de l'autre s'autoriser de la loi, pour s'épargner le remords de la transgression manifeste. Car d'ailleurs si vous cherchez Dieu de bonne foi, et que vos lumières ne suffisent pas, il y a encore des prophètes dans Israël : consultez à la bonne heure ceux qui conservent la forme de la loi et de la saine doctrine, et qui enseignent la voie de Dieu dans la vérité; ne proposez pas vos doutes avec ces couleurs et ces adoucissements, qui déterminent toujours la décision en votre faveur : ne con-

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sullez pas pour être trompé, mais pour être éclairci : ne cherchez pas des oracles favorables, mais des oracles sûrs et éclairés : ne vous contentez pas même du témoignage d'un seul homme; consultez le Seigneur à plusieurs reprises, et par différents organes ; la voix du ciel est uniforme, parce que la vérité, dont elle est l'interprète, n'est qu'une : si les témoignages ne conviennent pas, préférez toujours le choix qui vous éloigne le plus du péril ; défiez-vous du sentiment qui plaît, qui rit à la vue, et qui avait déjà pour lui les suffrages de votre amour-propre.

N'imitez pas Loth, lequel sur le point de se séparer d'Abraham, maître de choisir de la droite ou de la gauche, leva les yeux, dit l'Écriture, avant que d'opter; vit à l'entour une contrée fertile, douce, aimable, riante, telle que son cœur la souhaitait ; laissa à Abraham celles qui lui parurent moins délicieuses, et se détermina làdessus pour le pays de Sodome, sans examiner s'il y avait de la sûreté pour lui (1). En effet, son imprudence fut bientôt punie, dit saint Ambroise : peu de temps après, les rois des nations l'emmènent captif; et délivré de leurs mains, à peine échappe-t-il au feu du ciel qui tomba sur cette ville criminelle (2). Il est rare que les décisions de nos penchants se trouvent les mêmes que celles des règles saintes.

Cependant c'est ce qui décide de tous nos choix dans l'affaire du salut ; et dans les circonstances mêmes où nous voyons des routes plus sûres que celles que nous choisissons : seconde démarche de notre imprudence dans l'entreprise de notre salut éternel. En effet, il n'est guère de doute sur nos devoirs, qui nous dérobe l'obligation précise de la loi sur chaque démarche : nous connaissons les sentiers par où Jésus-Christ et les Saints ont passé :

(Il ripii., \iii. 10. H. — -2 s. Amiir.

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on nous les montre encore tous les jours; on nous convie par le succès qu'ils ont eu, à marcher sur leurs traces ; c'est ainsi, nous dit-on avec l'Apôtre, que ces hommes de Dieu qui nous ont précédés, vainquirent le monde, et obtinrent l'effet des promesses: nous voyons qu'en les imitant, on peut tout espérer ; et que dans la voie où nous marchons, tout esta craindre : devrions-nous balancer dans cette alternative?

Cependant, partout nous résistons à nos propres lumières ; partout nous préférons le péril à la sûreté : toute notre vie n'est même qu'un péril continuel ; dans toutes nos actions, nous flottons, non pas entre le plus ou le moins parfait, mais entre le crime et les simples fautes ; toutes les fois que nous agissons, il n'est pas question de savoir si nous faisons le plus grand bien, mais si nous ne faisons qu'un mal léger et digne d'indulgence : tous vos doutes se bornent à nous demander, si se permettre un tel plaisir, si tenir un tel discours, si se livrer jusqu'à un tel point à son ressentiment, si user de cette duplicité, si ne pas refuser une telle complaisance est un crime ou une simple offense ; vous êtes toujours entre ces deux destinées ; et votre conscience ne peut jamais vous rendre ce témoignage que dans une telle occasion vous vous êtes déterminé pour le parti où il n'y avait aucun péril.

Ainsi vous savez qu'une vie de jeu, de plaisir, de spectacle, d'amusement, quand même il ne s'y mêlerait rien de grossier et de criminel, est un parti fort douteux pour l'éternité ; nul saint du moins ne vous en a laissé l'exemple : des mœurs plus recueillies et plus chrétiennes ne vous laisseraient rien de semblable à craindre, vous le savez ; cependant vous aimez mieux un doute accommo dant, qu'une sûreté trop gênante. Vous savez que la grâce a des moments qui ne reviennent plus ; que rien n'est plus incertain que le retour des impulsions saintes auxquelles on se refuse ; que le salut différé est presque tou-

:)» I.KCTLKKS SPIRITUELLES

joure manqué ; et que commencer aujourd'hui, c'est s'assurer prudemment du succès ; vous le savez : cependant vous préférez l'espérance incertaine d'une grâce à venir, au salut présent qui solire à vous. Vous savez que ce guide sacré respecte vos passions, qu'il est plutôt le confident de vos faiblesses que le juge de votre conscience et le médecin de vos maux, et qu'il manque ou de lumière pour vous instruire, ou de fermeté pour vous corriger ; vous le savez, et si vivement, que vous-même sortez toujours de ses pieds, plein de doutes et de remords secrets sur sa complaisance : un nouveau choix serait nécessaire ; mais vos passions craignentcechangement,etun aveugle accoutumé est toule la raison que vous avez de courir avec lui au précipice. Vous savez que votre sûreté demanderait que vous descendissiez de cetle dignité où la main du Seigneur ne vous a pas élevé, et que vous remplissez sans vocation comme sans mérite ; vous le savez: mais tant d'autres en sont revêtus, que vous connaissez encore plus indignes que vous; la vraisemblance vous rassure, et l'évidence du devoir ne vous touche plus. Vous savez que l'art de grossir ses trésors doit presque toujours son succès à la cupidité et à l'injustice ; que ces manières détournées de multiplier son bien ont leurs ditficullés dans la religion, et que si parmi les interprètes de la loi, il s'en trouve quelques-uns qui vous tolèrent, tout le reste vous condamne ; vous le savez : mais c'est cette variété même de suffrages qui vous calme ; et en matière de salut, avoir contre vous le parti le plus nombreux et le plus sûr, ne vous paraît pas un inconvénient à craindre.

Or, je ne vous demande ici que deux réflexions, et je finis. Premièrement, quand même dans cette voie où vous marchez, la balance serait égale, c'est-à-dire, quand il serait également douteux si vous vous sauvez ou si vous vous perdez ; s'il vous restait un peu de foi, vous devriez être dan? des alarmes cruelles : il devrait vous paraître

affreux que votre salut éterïiel fût devenu un problème, sur lequel on ne sait à quoi s'en tenir, et qu'on opinât avec une égale vraisemblance sur le bonheur ou sur le malheur de votre destinée éternelle, comme sur ces questions indifférentes que Dieu a livrées à la dispute des hommes ; vous devriez tout entreprendre pour mettre du moins les vraisemblances de votre côté ; pour chercher une situation où le préjugé du moins vous fût favorable : et ici où tout conclut contre vous, où la loi ne vous est point favorable, où vous n'avez pour vous que de légères apparences de raison sur lesquelles vous n'oseriez hasarder le moindre de vos intérêts temporels ; et dans des mœurs qui jusqu'ici n'ont sauvé personne, et où vous ne vous rassurez que par l'exemple de ceux qui périssent avec vous ; vous êtes tranquille dans cette voie? Vous convenez de la sagesse de ceux qui en ont choisi une plus sûre : vous dites tous les jours qu'ils sont louables ; qu'on est heureux quand on peut prendre sur soi jusqu'à ce point ; qu'il est bien plus sûr de vivre comme eux ; vous le dites, et vous ne croyez pas devoir les imiter ? Insensé, s'écrie l'Apôtre, quel est donc le prestige qui vous abuse ? et pourquoi n'obéissez-vous pas à la vérité que vous connaissez ?

Ah ! dans les choix qui intéressent notre gloire, notre avancement, nos prétentions temporelles, sommes-nous capables de cette imprudence ? De toutes les voies qui s'offrent à l'ambition pour parvenir, choisit-on celles qui ne mènent à rien, où la fortune est lente et douteuse, et qui jusqu'ici n'ont fait que des malheureux ? et laisse-t-on celles où tout paraît nous répondre du succès ? C'est donc du salut tout seul que nous faisons une espèce d'aventure, si j'ose parler ainsi, c'est-à-dire une entreprise sans mesures, sans précautions, que nous abandonnons à l'incertitude des événements, et dont nous attendons le succès du pur hasard, et non pas de nos soins, et de nous-mêmes.

:iJ I.Ki TIRKS SI'IlilTI KI.I.KS

Eiiiiii, deinière réllexion. Pourquoi cherchez-vous et nous alléguez-vous tant de raisons spécieuses pour vous justifier à vous-mêmes les mœurs dans lesquelles vous vivez? Ou vous voulez sincèrement vous sauver, ou vous êtes résolu de vous perdre. Voulez-vous vous sauver, choisissez donc les voies les plus propres pour arriver à la fin où vous aspirez : laissez là les voies douteuses, et qui jusqu'ici n"y ont conduit personne; tenez-vous-en à celle que Jésus-Christ nous a montrée, et qui seule peut vous y conduire : ne vous appliquez pas à vous diminuer à vous-même les dangers de votre état et à les envisager par les endroits les moins odieux, pour les moins craindre ; grossissez-en au contraire le péril dans votre esprit : on ne peut trop craindre ce qu'on ne peut trop éviter ; et le salut est la seule aiîaire où les précautions ne sauraient jamais être excessives, parce que la méprise y est sans ressource. Voyez si ceux qui suivaient les voies douteuses où vous marchez, et qui nous alléguaient les mêmes raisons que vous pour les justifier, s'en sont tenus là dès que la grâce a opéré dans leur cœur des désirs sincères de salut : ils ont regardé les périls au milieu desquels vous vivez, comme inalliahles avec leur dessein ; ils ont cherché des routes plus sûres et plus solides ; ils ont fait succéder la sainte sûreté de la retraite, à l'inutilité et aux dangers des sociétés et des commerces; l'usage de la prière, à la dissipation des jeux et des amusements ; la garde des sens, à l'indécence des parures et au péril des spectacles; la mortification chrétienne, à la mollesse dune vie douce et sensuelle ; la modestie et les largesses saintes, aux profusions de la vanité ; l'Evangile, au monde : ils ont couru au plus sûr, et ont compris que ce serait une folie de vouloir se sauver comme tous les autres se damnent.

Mais si vous êtes résolu de périr : eh! pourquoi voulezvous donc encore garder certaines mesures avec la reli-

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