‹ Lectures spirituelles pour le temps du carêmeChapitre 12 sur 58 · IV · texte numérisé non relu

IV

38 LECTURES Sl'iKlTUELLliS

loi du jeîiue, vous ne l'êtes pas de la péuileuce. Or c'est précisément ce que vous ne faites pas; parce que vous ne pouvez pas faire tout ce que vous devez, vous vous croyez dispensé de faire du moins ce que vous pouvez. Troisièmement enfin, dans l'usage des viandes défendues, n'avez-vous égard qu'à la seule nécessité ? et vos repas sont-ils marques par quelque endroit du sceau de la mortification ? car enfin l'Église prétend soulager votre faiblesse, non autoriser votre sensualité.

II' Partie. Étendue dr la loi du jeûne, contre les abus nu tombent ceux mêmes qui l'observent.

Pour discerner les abus qui peuvent se glisser dans l'obscivance du jeûne, il n'y a qu'à établir quelle est la fin de son institution. Premièrement, d'affaiblir nos passions en mortifiant la chair, expier nos chutes passées, et en prévenir de nouvelles. Secondement, de purifier l'âme, en mortifiant le corps, la détacher des sens, réveiller sa foi, et l'élever au goût des bieus éternels.

Or, 1", le jeûne, tel qu'un abus public l'a établi dans le monde, no mortifie ni le corps ni les passions de la chair. Car, par oii les mortifierait-il ? Est-ce par la longueur de l'abslinenee ? cela pouvait convenir aux jeûnes des premiers fidèles, qui ne le rompaient qu'après le soleil couché ; après s'être disposés à l'heure du repas par mille exercices saints et laborieux : pour nous, ce n'est plus là qu'il faut chercher le mérite de nos jeûnes ; l'iieure du repas avancée, nous épargne cette rigueur. D'ailleurs que n'imaginon.s-nous pas pour arriver à cette heure du repas, sans nous être aperçus de la longueur et de la rigueur du jeûne ? Nous prolongeons le temps du sommeil, au lieu qu'il faudrait prévenir l'aurore pour unir nos prières à celles de l'Eglise : on se permet l'usage de mille boissons que la coutume autorise, presque contre l'esprit de la loi; en un mot, après que l'Église a poussé la condescendance jusqu'à ses dernières bornes, nous ne pensons sans cesse qu'à inventer de nouveaux adoucissements, qui ne sauraient prescrire contre la loi.

2" Morlific-t-ou les passions par la simplicité des viandes dont on use ï Hélas ! il y entre plus de soins et d'artifices ; et on supplée par mille raffinements à la simplicité des mets dont il faut user: d'ailleurs, dans le seul repas que l'Eglise permet, on ne s'y prescrit point d'autres bornes que celles d'une avide sensualité. Ainsi l'abstinence du soir fait aujourd'lmi tout le mérite de nos jeûnes ; et ce qui n'était d'abord (ju'nn relâchement de discipline, en est devenu la seule austérité ; les temps sont bien changés. Un seul repas pris le .soir avec actions de grâces terminait autrefois le jeûne de toute la journée : et quel repas ? des herbes, des légumes, un repas de larmes et de pénitence. Le refroidissement de la charité obligea l'Église, il y a quel-

SLR LE JEUNE S'J

ques siècles, de se relâcher en ce point delà rigueur de sa discipline : mais au lieu que ce sont là de ces grâces honteuses, dont il ne faudrait user qu'en gémissant, à quels excès n'a-t-on pas poussé cet adoucissement obtenu de l'Église ! on oublie que c'est une grâce accordée à la pure nécessité ; que par conséquent les précautions ne sauraient y être trop rigoureuses. Voilà nos jeûnes ; voilà les restes méconnaissables de ces jeûnes si fameux autrefois parmi les chrétiens, de ces austérités, si excessives alors, qu'elles faisaient passer les fidèles pour des insensés. Et comment s'y dispose-t-on, par des excès et des réjouissances profanes !

Souvenons-nous donc que l'intention de l'Église est que la pénitence de ce saint temps soit comme une expiation des plaisirs et des fautes de toute Tannée. Souvenons-nous encore que, puisque nous allons satisfaire à la justice divine, durant cette sainte carrière, pour nos infidélités passées, nous ne devons pas en ajouter de nouvelles ; apaiser notre Juge, et l'irriter en même temps. Souvenons-nous que, puisque nous allons satisfaire à la justice de Dieu, non seulement les crimes nous sont interdits, mais encore les plaisirs qui dans un autre temps seraient peut-être innocents. Souvenons-nous enfin, que l'Église durant ces jours de pénitence, prétend nous préparer à la grâce de la résurrection : commençons donc de bonne heure à déraciner nos inclinations vicieuses ; et mettons-nous en état de pouvoir alléguer aux ministres du Seigneur le passé, comme le garant de nos promesses sur l'avenir.

DEVELOPPEMENT

Lorsque vous jeûnez, ne soyez pas tristes comme les hypocrites. (Mptth. , vi, 16).

C'est l'Evangile que l'Eglise met à la tête de ces jours de salut et de miséricorde, et comme lindication dun jeûne solennel imposé à tout le corps des fidèles, pour apaiser la colère du Seigneur, faire cesser les fléaux qui nous affligent, expier nos iniquités, nous rappeler dans les voies de la justice dont nous nous sommes égarés ; rétablir la discipline des mœurs, si défigurée parmi les chrétiens; rapprocher, autant qu'il est possible, le relâchement de ces derniers temps, du zèle et de la sainte austérité de nos pères; inspirer par tous ces dehors

lugubres, des sentiments de componction aux pécheurs ; ranimer la foi et la piété des Justes, et nous préparer tous à la joie et à la grâce de la résurrection.

Telles sont les vues que l'Église se propose dans l'institution de la loi du jeune: telle est la lin du précepte; telles sont les grâces attachées, dans les desseins de Dieu même, à ce temps de renouvellement et de repentir.

Que pouvons-nous donc annoncer de plus heureux que l'ouverture de cette sainte carrière : à des pécheurs qui vont y trouver des moyens de pénitence; à des âmes faibles qui verront les occasions du péché s'éloigner, et naître de toutes parts des facilités de salut; à des justes dont la ferveur se ralentissant sans cesse doit sans cesse se renouveler de peur de s'éteindre; enfin à tous les fidèles, sur qui les larmes et les prières de l'Eglise vont ouvrir les trésors du ciel et attirer toutes les bénédictions de la grâce?

Cependant, loin de voir arriverces jours favorables avec une joie religieuse, on les craint, on les regarde presque comme des jours funestes et malheureux; et il faut que l'Église nous ordonne aujourd'hui de bannir de nos jeûner l'abattement et la tristesse : Insensés ! dit saint Ambroise, nous allons triompher de la chair et du démon par le secours de cette sainte abstinence; la douleur et la tristesse siéent-elles bien à la victoire? Que l'ennemi seul craigne ces jours heureux; qu'il s'afflige de voir arriver ce temps de propitiation, dont la grâce va se servir pour délivrer du péché tant d'âmes criminelles; qu'il tremble de voir tous ces dehors consolants de pénitence, et tout cet appareil de miséricorde que la bonté de Dieu prépare aux pécheurs. Mais pour vous, dit saint Ambroise, parfumez vos têtes, entrez dans les sentiments d'une sainte allégresse ; ce n'est pas aux vainqueurs à être tristes.

Car, il est des tristesses de plus d'une sorte. Il y a une

tristesse de pénitence qui opère le salut; et la joie de l'Esprit-Saint en est toujours le plus doux fruit : une tristesse d'hypocrisie qui, observant la lettre de la loi, affecte des dehors pâles et défigurés, pour ne pas perdre devant les hommes le mérite de sa pénitence; et celle-là est rare : enfin une tristesse de corruption, qui oppose à cette loi sainte un fonds de répugnance et de sensualité : et l'on peut dire que c'est l'impression la plus universelle que fait sur nous le précepte du jeûne et de l'abstinence. ^

Or delà il arrive, ou qu'on se dispense de l'observer sur des prétextes frivoles, ou qu'on ne l'observe qu'à demi. Il importe donc d'examiner aujourd'hui les excuses dont on se sert pour se dispenser dune loi si sainte, et en second lieu les abus où l'on tombe en l'observant.

C'est l'idée d'instruction la plus simple et la plus naturelle ; c'est-à-dire que je me propose d'établir l'obligation et l'étendue de la loi du jeûne. L'obligation, contre ceux qui en violent le devoir ; l'étendue, contre ceux qui en adoucissent l'observance.

Page 1