‹ Lectures spirituelles pour le temps du carêmeChapitre 13 sur 58 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Si j'avais à parler devant des hommes rebelles à la vérité et pleins de mépris pour les lois de l'Eglise, j'établirais ce point de sa discipline; et remontant jusqu'aux siècles les plus purs du christianisme, je vous ferais voir la religion elle-même née, pour ainsi dire, dans le sein du jeûne et de l'abstinence. Vous auriez vu les disciples encore assemblés à Jérusalem attendre dans la pratique des jeûnes et des prières communes, qu'ils fussent revêtus de la vertu du Très-Haut, Vous auriez vu les premiers fidèles faire dans les rigueurs de l'abstinence l'apprentis-

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sage du martyre; des légions même de chrétiens, au milieu de la licence des armées idolâtres, s'assembler pour célébrer avec plus de solennité les jeûnes pratiqués en ces temps heureux, et trouver dans l'affaiblissement d'un corps terrestre de nouvelles forces pour vaincre les ennemis de l'empire. Vous auriez vu les tyrans ne reconnaître les chrétiens qu'à l'abattement de leur visage, et à certaine odeur de piété et de mortification qui les discernait des autres hommes. Vous auriez vu enfin l'homme ennemi toujours attentif à faire servir à l'iniquité les usages les plus saints, pousser dès lors des esprits inquiets à des abstinences nouvelles et outrées, et faire retomber sur les viandes mêmes que le Seigneur a toutes créées, et dont on peut user avec action de grâces, une défense qui n'est fondée que sur la révolte de la chair, et sur une réparation due à la justice divine; si fort on était alors persuadé que depuis la mort de l'Époux, le jeûne était devenu comme l'état naturel de l'Eglise.

Mais je suppose que je parle à des fidèles, qui d'un côté n'ont pas besoin qu'on justifie dans leur esprit les traditions saintes de nos pères; mais qui de l'autre, en respectant les lois de l'Église, ne les violent pas moins pour cela ; qui ne disent pas tout haut, comme l'impie : Je n'obéirai point; mai^ qui, comme ces hommes de l'Évangile, trouvent toujours quelque prétexte pour excuser leur désobéissance (1).

Or, pour démêler ici le vrai du faux dans une matière d'un si grand usage, remarquez d'abord que puisque l'Église nous fait une loi du jeûne et de l'abstinence, il n'est que l'impossibilité qui puisse en justifier l'inobservance. Et quand je dis l'impossibilité, je renferme dans cette idée la difficulté fondée sur un péril évident et considérable : car je conviens que l'Église, en établissant

(t) Lur.,%iv, 10.

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cette loi, n'a pas prétendu faire une loi de mort, mais seulement une loi de pénitence.

Cette vérité supposée, examinons si les excuses sur lesquelles on se dispense tous les jours de cette loi sainte, sont dignes de la religion, et si la simple équité elle-même n'est pas blessée. En second lieu, si lors même que ces excuses sont légitimes, il n'est pas vrai de dire qu'on n'en est pas moins violateur du précepte, par la manière dont on use de l'indulgence de l'Église.

Vous nous dites donc en premier lieu que vous ne vous dispensez du jeûne que sur des raisons légitimes; que votre conscience ne vous reproche rien là-dessus; que si vous n'aviez rien à répondre devant Dieu que de la transgression de ce précepte, vous pourriez vous y présenter avec confiance; que vous êtes né avec un tempérament faible et incapable de soutenir la rigueur de cette loi, et que le peu de santé dont vous jouissez, vous ne le devez qu'à des soins et à des précautions infinies.

Mais je pourrais vous demander d'abord si ce ne sont pas ces soins et ces précautions elles-mêmes qui l'affaiblissent. Seriez-vous d'une santé si peu assurée, si vous aviez moins de loisir pour y faire attention, ou si la Providence vous avait ménagé moins de moyens pour écouter là-dessus vos répugnances? Cette délicatesse de tempérament dont vous vous plaignez n'est-elle pas une suite de la vie molle et voluptueuse que vous avez toujours menée? Est-elle autre chose qu'un usage d'indolence et un corps accoutumé de tout temps à ne pouvoir se passer de tout ce qui le flatte ? Eh quoi ! vous prétendez que ce qui vous rend la pénitence plus nécessaire, puisse devenir un titre légitime qui vous en dispense? et que la mollesse dans laquelle vous avez toujours vécu, si opposée à l'esprit de l'Évangile, et qui vous engage en des réparations particulières d'austérité et de souffrance, vous exempte de celles qui sont communes à tous les fidèles? Votre délicatesse

U I.ECTLKES SPIRITUELLES

estelle-mêmeuncrimeque vousdevezexpier, etnonpasune excuse qui vous dispense de l'expiation et de la souffrance.

Je pourrais vous demander encore, si ce ne sont pas ici les façons du rang et de la naissance, plutôt que des besoins réels et effectifs. Si vous étiez moins plein, moins occupé de vous-même ; si vous ne croyiez pas que dans le rang où vous êtes né, tout ce qui vous environne ne doit servir qu'à votre félicité, ces faibles raisons de santé vous paraîtraient-elles si considérables? lorgueil qui vous repaît, même à votre insu, de votre élévation et de vos titres, fait que tout ce qui vous regarde vous paraît devoir l'emporter sur tout : mais Dieu, à qui votre vie n'est pas plus chère que celle dune âme simple et vulgaire ; Dieu, à la gloire duquel vous n'êtes pas plus nécessaire qu'un insecte qui rampe sur la terre; Dieu, devant qui votre âme et votre santé n'est précieuse qu'autant que vous l'employez pour son service, ne mesure pas vos infirmités sur vos titres, mais sur sa loi ; il ne juge pas de vos excuses par votre rang, mais par vos crimes.

David était un prince que les délices de la royauté auraient dû sans doute amollir. Lisez dans ses divins cantiques l'histoire de ses austérités, et voyez quel fut le détail triste et édifiant de sa pénitence. Et si vous croyez que le sexe vous donne là-dessus quelque privilège : Esther, au milieu des plaisirs d'une cour superbe, savait affliger son âme par le jeûne et se dérober aux réjouissances publiques, pour offrir à Dieu, dans le fond d'un appartement, le pain de sa douleur et le sacrifice de ses larmes. Judith, si distinguée dans Israël, pleura constamment la mort de son époux dans le jeûne et dans le cilice, et rien ne put adoucir la douleur de sa perte, que les saintes rigueurs de sa retraite et de sa pénitence. Les Paule, les Marcelle, ces illustres femmes romaines, descendues des maîtres de l'univers, quels exemples d'austérité n'ont-elles pas laissés aux siècles suivants?

Ah! l'on n'avait pas encore compris dans ces temps heureux, qu'il fallût user de distinction parmi les fidèles, lorsqu'il s'agissait d'une loi qui les regardait tous. On savait seulement que nous étions tous membres d'un chef crucifié; qu'être chrétien et n'être pas pénitent était un monstre et une nouveauté sans exemple; et les païens euxmêmes en étaient si persuadés, dit saint Léon, que, convaincus d'ailleurs de la vérité de l'Evangile, la seule austérité de nos mœurs, qu'ils regardaient comme une suite nécessaire du baptême, différait leur conversion, et remettait souvent à leur mort la profession publique de la foi de Jésus-Christ.

Mais d'ailleurs, si l'Eglise avait ici des distinctions à faire et des privilèges à accorder, ah! ce devrait être en faveur de ces personnes, qui, nées dans une condition obscure et dans une fortune médiocre, se sentent du dérèglement des saisons, du malheur des temps, du poids des taxes et des charges publiques, et qui, renfermées dans un domestique frugal et malaisé, ne voient les plaisirs que de loin, et bornent toute leur félicité à pouvoir se défendre de la faim et de l'indigence. Mais vous, pour qui les plaisirs semblent être faits ; vous qui n'éprouvez rien de plus triste dans votre état que le dégoût et la satiété inséparables d'une félicité sensuelle : mais je n'en dis pas assez; vous, qui devant Dieu portez peut-être plus de crimes tout seul qu'un peuple entier de fidèles; vous qui par un fonds de corruption que tout favorise dans la prospérité, ne vous êtes pas borné aux faiblesses vulgaires, et avez peut-être poussé toutes les passions jusqu'aux excès les plus affreux ; vous qui, par l'éclat que votre rang a donné à vos désordres et à vos scandales, êtes peut-être coupable aux yeux de Dieu des crimes de tous ceux qui vous environnent, ah! la seule distinction que vous pouvez prétendre ici, est une distinction de sévérité, et une prolongation des rigueurs canoniques.

Quel abus ! Les grands et les puissants, eux qui seuls sembleraient avoir besoin de pénitence, eux pour qui l'Eglise la principalement établie en ce saint temps, sont les seuls qui s'en dispensent; tandis que le citoyen obscur, que le vil artisan qui mange son pain à la sueur de son front; eux dont les jours les plus abondants seraient pour vous des jours d'austérités et de souffrance, respectent la loi de ce saint temps, et trouvent dans leur frugalité même de quoi faire des retranchements de piété et de pénitence! Grand Dieu! vous vengerez un jour les intérêts de votre loi contre les vains prétextes des cupidités humaines. Les pharisiens de lEvangile défiguraient leur visage pour faire connaître aux hommes qu'ils jeûnaient : mais ce n'est plus là, ô mon Dieu, l'hypocrisie de notre siècle, et après une année entière de plaisirs et d'excès, on affecte à l'entrée de ces jours saints un extérieur pâle et défait, pour avoir un prétexte indigne de violer la loi du jeûne et de l'abstinence.

Et en effet, souffrez que je vous demande encore : la faiblesse de votre complexion vous a-t elle jamais privé d'un seul plaisir? Vous qui pouvez souienir la fatigue des veilles, si capable d'altérer le corps le plus robuste; vous qui ne succombez point à l'application et au sérieux d'un jeu outré, dont la plus forte tête se trouverait accablée; vous qui avez assez de force pour fournir à l'agitation des assemblées et des plaisirs, où l'ordre des repas, les heures du sommeil et tout le reste se trouve si fort dérangé, qu'il n'est qu'un heureux tempérament qui puisse ne pas se sentir de ce désordre; vous qui, pour parvenir, dévorez toutes les fatigues du service, et vous accoutumez à une vie dont l'anachorète le plus pénitent aurait de la peine à s'accommoder; vous, en un mot, qui lorsque la gloire, l'intérêt ou le plaisir s'en mêlent, êtes sobre, laborieux, mortifié, dur à vous-même sans que les soins de votre santé s'y opposent ; l'austérité d'un jeûne vous alarme?

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Ah ! c'est donc pour moi seul, dit le Seigneur dans son prophète, que vous refusez de souffrir, ô Israël! Vous me paraissez infatigable dans les voies de l'iniquité, et tout vous rebute dans mon service! Qu'avez-vous à répondre pour vous justifier! (1)

Oui, les plaisirs n'incommodent personne. Ce qu'on aime ne coûte jamais. Servir le monde, la fortune, les passions, n'a rien de pénible, parce qu'on est mondain, ambitieux, sensuel. Ah! soyez chrétien, et vous ne trouverez rien qui passe vos forces dans le service de Jésus-Christ.

Voyez cette âme fidèle que la miséricorde de Dieu a retirée des égarements des passions. Lorsqu'elle vivait comme nous, livrée au monde, aux sens et aux plaisirs, rien n'égalait sa délicatesse : elle regardait la loi des jeûnes et des abstinences comme une loi meurtrière, et c'étaient toujours nouvelles raisons pour s'en dispenser. La voyezvous depuis qu'elle est entrée dans les voies de la grâce et du salut? Loin de regarder les dispenses comme des besoins, elle les regarde comme des crimes. Sa santé et ses obligations ne sont plus incompatibles. Elle ajoute même aux rigueurs de la loi, des rigueurs de surcroît. Avec moins de précaution, elle jouit d'une santé plus assurée; et comme ces trois enfants juifs, on dirait qu'elle doit sa force et son embonpoint à une vie plus dure et à l'abstinence des viandes défendues. Ah ! ce n'est pas son tempérament qui a changé, c'est son cœur; ce n'est pas la nature qui s'est fortifiée en elle, c'est la grâce; ce n'est pas la main de l'homme qui agit sur son corps, c'est le doigt de Dieu qui a opéré sur son âme; et toute la nouveauté que j'y trouve, n'est que le renouvellement de l'homme intérieur. Changez votre cœur et tout vous deviendra possible.

Mais enfin, quand même l'abstinence affaiblirait votre,

(1) Is., XLiii, 26.

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corps, n'est-il pas juste d'imprimer le sceau douloureux de la croix sur une chair qui a été marquée tant de fois du caractère honteux de la bête? Est-ce un corps de péché comme le vôtre qui mérite d'être tant ménagé? Vous vous plaignez de sa faiblesse : ah! vous ne sentez que trop encore les effets funestes de sa force. Ne faut-il pas enfin affaiblir un ennemi qui ne garde presque plus de mesures dans sa révolte? Pouvez-vous sans crime être encore idolâtre d'une chair qui a été si souvent l'écueil de votre innocence, ou de celle de vos frères? N'est-il pas temps enfin que vous diminuiez, afin que Jésus-Christ croisse; que des membres qui ont servi à l'iniquité, servent à la justice ; que la grâce se fortifie dans votre infirmité, et que vous appreniez à perdre votre âme pour la sauver?

Et croyez-vous que l'église, en établissant la loi du jeûne, n'ait pas prétendu exténuer votre chair? croyezvous qu'elle ait voulu vous prescrire des austérités que vous puissiez accomplir sans peine? Quoi! parce que le jeûne ferait sur votre corps les impressions de langueur et d'abattement qu'elle avait en vue en vous l'ordonnant, vous vous en croiriez dispensé? parce que vous en retirez le fruit sensible et extérieur qu'elle a souhaité, elle vous en déclarerait incapable? Son intention est que vous souffriez; et la fin qu'elle se propose dans son précepte, ne saurait devenir une raison qui vous en dispense.

Mais l'Église elle-même, qui impose ce joug, vous en a déchargé; et vous ne vous dispensez de la loi, que sur l'autorité des supérieurs légitimes.

Ici votre conscience répond pour moi, que toute dispense obtenue contre les intentions de l'Eglise, est une dispense vaine, et qui vous laisse toute l'obligation de la loi ; c'est-à-dire que toute dispense qui ne suppose pas une impossibilité réelle d'obéir au précepte, ne vous décharge point devant Dieu, et rend votre transgression aussi criminelle que celle des contempteurs déclarés de la loi

même. C'est la doctrine des saints. Donc, s'il n'y a rien en vous qui doive obliger l'Église à se relâcher en votre faveur, vous lui en imposez en obtenant ces dispenses. Mais qu'avancez- vous en la surprenant? Vous la faites consentir en apparence à votre transgression ; mais en êtes-vous moins réellement transgresseur? l'artifice serait il devenu pour vous un litre légitime? Ah! tout ce que je trouve ici de favorable à. votre égard, c'est que vous ajoutez au crime de la transgression le blâme de la mauvaise foi et de la surprise.

Ce n'est pas que l'Église soit tellement abusée, qu'elle ne découvre ces désordres. Elle voit avec douleur ces lâches fidèles borner presque toute leur soumission à son égard à la faire consentir elle-même au violement de ces préceptes; et si, malgré ses lumières, elle paraît encore favoriser leurs injustes demandes, c'est pour ne pas révolter leur orgueil, c'est pour les tenir toujours unis à elle, du moins par les liens extérieurs du respect et de l'obéissance. Elle ne consent à voir ses lois inutiles, que de peur de les voir méprisées. C'est une mère compatissante, qui de deux maux souffre le moins dangereux. Mais malheur à vous qui l'obligez à ces égards injustes ! il faut que le mal soit bien désespéré, lorsqu'on permet au malade le genre de vie qu'il souhaite. Souvenez-vous de ces Israélites charnels, qui ne pouvant plus s'accommoder de la manne, obtinrent de Moïse, à force de murmures, des oiseaux du ciel. A peine eurent-ils touché à cette viande accordée à la dureté de leur cœur, qu'ils furent à l'instant frappés de mort, et que Dieu punit sur leurs personnes la sage condescendance de leur législateur (1). Souvenezvous-en ; et n'oubliez jamais que l'Eglise déteste quelquefois plus les abus qu'elle tolère, que ceux mêmes qu'elle punit.

(l)Ps., 77, 30,

Mais je vais plus loin : je suppose que vos raisons sont légitimes ; et je dis que peut-être vous n'en êtes pas moins, aux yeux de Dieu, transgresseur de cette loi sainte, par la manière dont vous usez de l'indulgence de l'Eglise.

Et premièrement, au lieu que l'observance du jeûne couvrait le visage des pharisiens d'une tristesse d'hypocrisie, l'impuissance où vous êtes de l'observer produitelle dans votre cœur cette tristesse de foi, ce sacrifice d'un cœur humilié, mille fois plus agréable à Dieu que le sacrifice du corps, et l'abstinence des viandes défendues ? Gémissez-vous en secret de la faiblesse de votre chair, et de l'impossibilité oîi elle vous met de satisfaire aux lois de l'Eglise ? Prenez-vous, comme Esther, Dieu à témoin de votre nécessité, et de la haine qu'a votre âme pour les viandes profanes et pour les repas des incirconcis (1) ? Seigneur ! vous qui sondez les cœurs, vous voyez la douleur de mon âme; vous savez que je déteste les viandes d'Assuérus ; mais vous êtes témoin de la triste situation où je me trouve, et du désir qui presse mon cœur de pouvoir manger avec votre peuple les viandes permises par la loi sainte.

Sont-ce là vos sentiments? entrez-vous dans les pieuses dispositions d'Urie ? Quoi ! faut-il que je mange et que je boive à loisir, tandis qu'Israël et Juda combattent sous des tentes (2) ?

Pourquoi faut-il que je sois réduit à manger une chair criminelle, tandis que toute l'Eglise combat sous la cendre et sous le cilice, et que tous mes frères sont entrés généreusement dans la sainte carrière de la pénitence ? Pourquoi, Seigneur, n'aurais-je pas la force de satisfaire à votre justice, puisque j'ai encore la force de l'offenser? Que n'avez-vous, Seigneur, donné un corps de fer à une

(1) Esth., Il, 16. — (21 Reg.. ii, 11.

âme aussi coupable que la mienne, afin que du moins je pusse trouver l'instrument de ma pénitence, où j'ai trouvé la source de tous mes crimes ?

i\.h ! si vous aviez de la foi, vous devriez être honteux devant Dieu d'une distinction si peu convenable à votre vie passée : vous regarderiez cette singularité comme une espèce d'anathème et de retranchement du corps des fidèles ; comme une lèpre qui vous éloigne de la société et du commerce des saints, des sacrifices et des expiations, du temple et de l'autel : remplaçant ainsi, par la force et la ferveur de l'esprit, la faiblesse de la chair.

Alors l'Eglise en userait à votre égard comme autrefois Judas Machabée en usa envers ceux des Israélites que leur infirmité empêcha de combattre avec le reste du peuple, mais qui ne pouvaient se consoler de n'être pas en état daller exposer leur vie avec leurs frères. Il les associa à l'honneur de la victoire, et au partage du butin (1). Mais vous êtes ravi d'avoir des raisons qui vous exemptent de la loi commune. Vous êtes transgresseur du précepte dans la préparation du cœur ; et loin de partager, avec ceux qui l'accomplissent, le mérite de l'observance, vous participez à l'iniquité des pécheurs déclarés qui le méprisent.

En second lieu, remplacez-vous par d'autres œuvres mortifiantes le jeûne que vous ne sauriez observer? Car, pour être dispensé de ce précepte, vous ne l'êtes pas pour cela de la pénitence. L'esprit de l'Eglise n'est pas de vous décharger de la croix, elle ne saurait; c'est seulement de vous l'adoucir. Il faut que par quelque endroit le carême soit pour vous un temps de rigueur et de soufîrance. Saint Paul dit que ceux qui ne discernent pas le pain eucharistique des viandes communes, se rendent coupables du corps du Seigneur : et je vous dis, quels que puissent

'lUI. Mach ,8,28.

o> LKCTCRRS Sr-IKITIELLES

être vos maux, que si vous ne discernez pas dans votre manière de vie le temps du carême des temps ordinaires, vous êtes coupable de la loi du jeûne.

Or priez-vous plus que dans un autre temps ? êtes-vous plus charitable envers les pauvres; et en les soulageant plus abondamment, dédommagez-vous Jésus-Christ, en leur personne, des soulagements que vous êtes obligé de vous accorder à vous-même? Vous abstenez-vous de certains plaisirs légitimes peut-être en une autre saison ? Car désabusez-vous : il faut user ici de compensation.! Dans la loi, ceux qui ne pouvaient pas offrir le sacrifice d'un agneau, on leur demandait l'offrande de deux colombes. Dieu veut être dédommagé par quelque endroit. Puisque vous ne pouvez pas affliger votre chair par le jeûne, il faut la punir par le retranchement de mille commodités dont elle peut se passer ; mortifier votre esprit par la retraite ; avoir, pendant ce saint temps, moins de commerce avec le monde ; vous renfermer un peu plus dans vos devoirs domestiques; fréquenter plus souvent nos temples, les sacrements, les lieux de miséricorde. Voilà le jeûne, dit saint Chrysostome, que l'Eglise demande de vous. Il ne faut pour cela ni force ni santé, il ne faut que de la foi et de la crainte de Dieu. Mais c'est précisément ce qui vous manque. On ne veut rien souffrir, quelque grand pécheur que l'on soit. On se croit déchargé de tout, dès qu'on lest de la loi du jeûne ; et parce qu'on ne peut pas faire tout ce qu'on doit, on se croit dispensé de faire du moins ce que l'on peut.

Enfin, dans l'usage des viandes défendues, n'avez vous égard qu'à la seule nécessité ? Rejetez-vous celles qui ne sont destinées qu'à flatter le goût et la volupté ? Vos repas se sentent-ils de la frugalité de ce temps de pénitence, el sont-ils marqués par quelque endroit du sceau de la mortification? car vous comprenez bien que l'intention de l'Eglise, en vous permettant l'usage des mets défendus,

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est de soulager votre faiblesse, et non d'aider votre sensualité : vous comprenez bien qu'elle ne veut point aigrir, à la vérité, vos maux par une abstinence qui vous serait nuisible; mais aussi qu'elle ne prétend pas nourrir votre intempérance, en vous permettant des assaisonnements et des mets exquis dont vos maux peuvent se passer. Elle consent, à la bonne heure, que vous ne suiviez pas les Moïse sur la montagne pour jeûner quarante jours avec eux; mais elle n'entend pas aussi que, demeuré dans la plaine, vous imitiez les joies profanes, les excès et les festins des Israélites, et adoriez peut-être encore le veau d'or comme ce peuple infidèle.

Entrons donc dans les véritables intentions de l'Église. Eh ! pourriez-vous, tandis qu'elle gémit, qu'elle se couvre de ses vêtements de deuil et de tristesse, que ses ministres pleurent entre le vestibule et l'autel, que vos frères ont pris les armes spirituelles de la pénitence pour combattre contre la chair et le sang, que tout annonce les mystères pénibles d'un Dieu souffrant; environnés de tout cet appareil de souffrance, pourriez-vous croupir tout seuls dans une indigne mollesse? Vous excusez si souvent vos désordres par l'exemple commun ; ne pourrait-il pas ici à son tour vous animer à la vertu ? Ah ! si votre corps ne peut prendre aucune part au changement extérieur de l'Eglise, changez votre cœur, et convertissez-vous enfin au Seigneur. Si vous ne pouvez pas déchirer par le jeûne ce vêtement de chair qui vous environne, déchirez, ditl'Esprit de Dieu, vosâmespar des larmes dedouleuretde componction. Recueillez le fruit de l'abstinence, si votre faiblesse ne vous permet pas d'en accomplir la lettre. Surpassez vos frères dans les dispositions de l'esprit et du cœur, si vous ne pouvez pas les imiter dans les exercices du corps. Faites devant eux, à la loi du jeûne que vous n'observez pas, une espèce d'hommage et de réparation publique, par une attention plus chrétienne à tous vos autres devoirs.

r,l I.KCTl'RF.S SI'iniTn-I.LKS

Réparez en quelque façon, en présence des autres fidèles, par des mœurs plus pures et plus exactes, cette sorte de scandale que vous êtes forcés de leur donner. En un mot, vivez plus saintement qu'eux, et vous jeûnerez plus utilement. Et après être convenus de l'insuffisance des excuses dont on se sert pour se dispenser de cette loi. écoutez les abus où l'on tombe en l'observant.

SECONDE PARTIE

Il n'est guère de précepte sur lequel on s'abuse plus universellement que sur le précepte du jeûne. Comme l'esprit de pénitence est presque éteint parmi les fidèles, et que l'Église, s'accommodantà notre faiblesse, a cru devoir mêler quelques adoucissements à la rigueur de cette loi, on se persuade que tout ce qu'il y a encore d'amer et de pénible nest plus à la portée de ces derniers temps. On renvoie aux siècles de son innocence toute la sévérité de sa discipline ; et on ne lui laisse pour le relâchement de nos mœurs, que l'indulgence et la bénignité en partage.

Il importe donc d'examiner ici quelles bornes l'Église prétend mettre encore aujourd'hui à sa condescendance, et de démêler les relâchements qu'un usage corrompu a introduits, des adoucissements ou qu 'elle autorise, ou qu'elle tolère.

Or il me semble que pour discerner les abus qui peuvent se glisser dans l'observance de ce précepte, il n'y a qu'à établir d'abord quelle est la fin de son institution ; car tout ce qui s'éloignera de ce but, ou encore plus qui s'y trouvera opposé, détruira sans doute la loi qui n'était qu'un moyen pour y parvenir.

Qu'est-ce donc que se propose l'Église en imposant cette pénitence aux fidèles? elle se propose: i" en affaiblissant la chair, d'affaiblir nos passions, d'expier nos fragilités

passées, et de nous mettre plus en état d'en éviter de nouvelles ; 2° en mortifiant le corps, de purifier l'âme, de la détacher des sens, de réveiller sa foi, et de l'élever au goût des biens éternels. Ce principe supposé comme incontestable, que de transgresseurs de cette loi sainte !

La première fin de son institution est de mortifier la chair, et par là, dit saint Chrysostome, de servir et de préservatif à l'innocence, et d'expiation au crime. Or le jeûne, tel qu'un abus public l'a établi aujourd'hui dans le monde, ne saurait plus être une voie pour arriver à cette fin.

Car, je vous demande, s'il mortifiait encore le corps et les passions de la chair, ce devrait être ou par la longueur de l'abstinence, ou par la simplicité des viandes dont on use, ou par la frugalité qu'on observe dans les repas. Pardonnez-moi ce détail; il est ici indispensable, et je n'en abuserai pas.

Est-ce la longueur de l'abstinence? Mais s'il faut, pour recueillir le fruit et le mérite du jeûne, que le corps sèche et languisse dans l'attente de sa nourriture, afin que l'âme, en expiant ses voluptés profanes, apprenne dans ce désir naturel quelle doit être sa faim et sa soif de la justice éternelle, et de cet état heureux où, rassasiés de la vérité, nous serons délivrés de toutes ces nécessités humiliantes, que de jeûnes inutiles et infructueux dans l'Eglise!

Hélas! les premiers fidèles qui ne le rompaient qu'après le soleil couché; eux que mille exercices saints et laborieux avaient préparés à l'heure du repas; eux qui, la nuit même qui précédait leur jeûne, avaient souvent veillé dans nos temples, et chanté des hymnes et des cantiques sur les tombeaux des martyrs ; ces pieux fidèles auraient pu rapporter à la seule longueur de l'abstinence tout le mérite de leur jeûne, et seule alors elle pouvait affaiblir la chair et les passions criminelles. Mais pour nous, ce n'est plus là qu'il faut chercher le mérite de nos jeûnes : car outre que l'Église, en consentant que l'heure du repas fût

avancée, a épargné cette rigueur aux fidèles, que d'indignes adoucissements n'ajoute ton pas à son indulgence! Il semble que toute notre attention se borne à faire en sorte qu'on puisse arriver à l'heure du repas sans s'être aperçu de la longueur et de la rigueur du jeûne.

Et de là (puisque vous nous obligez de le dire ici, et de mettre ces détails indécents à la place des grandes vérités de la religion), de là on prolonge les heures du sommeil pour abréger celles de l'abstinence, on craint de sentir un seul moment la rigueur du précepte, on étouffe dans la mollesse du repos l'aiguillon de la faim dont le jeûne même de Jésus-Christ ne fut pas exempt; on nourrit dans l'oisiveté d'un lit, une chair que lÉglise avait prétendu exténuer et affliger par la pénitence ; et loin de prendre la nourriture comme un soulagement nécessaire accordé enfin à la longueur de l'abstinence, on y porte un corps encore tout plein des fumées de la nuit, et on n'y trouve pas même le goût que le seul plaisir aurait souhaité pour se satisfaire.

Ah! c'est en ce temps saint où il faudrait, avec un roi pénitent, prévenir le lever de l'aurore pour unir nos prières à celles de l'Église, pour prolonger le mérite de notre abstinence, pour offrir au Seigneur les prémices d'une journée que la pénitence doit sanctifier, pour mettre à profit tous les moments précieux de ce temps de grâce et de bénédiction, et enfin pour retrancher au corps une paresse si funeste jusques ici à notre innocence.

De là encore l'usage de tant de boissons que la coutume autorise presque contre l'esprit de la loi. Vous nous demandez sans cesse si c'est être infidèle au précepte que d'en user (car c'est sur l'observation de cette loi que les doutes et lesquestionsne finissent pas). Je pourrais vous répondre d'abord que l'intention de l'Eglise dans l'établissement de la loi du jeûne, étant de mortifier les sens, et principalement celui du goût, tout ce que vous vous permettez hors

des heures prescrites, qui tend à le flatter, donne une manière d'atteinte à la loi : je pourrais vous répondre encore que tout ce qui adoucit la longueur de l'abstinence en blesse l'obligation. Mais quand ces vérités seraient douteuses, et qu'il n'y aurait que du péril, seriez-vous sage de vous y exposer? Ce qu'il y a de constant, c'est que ces adoucissements sont nouveaux, c'est que l'usage, quelque universel qu'il puisse être, ne justifie jamais un abus et

j ne saurait prescrire contre la loi.

j Mais enfin je veux que ces soulagements, et tant d'autres

I autorisés dans le monde, soient innocents; ne faudrait-il pas honorer la pénitence du carême en se les retranchant? ne serait-il pas juste que ce que vous donnez dans les autres temps au seul plaisir, vous vous en absteniez en

» celui-ci par un esprit de religion et de souffrance? et comment réparerez-vous vos plaisirs illicites, qu'en vous abstenant, durant cette sainte carrière surtout, de ceux que vous vous croyez encore permis? Ah! nos jeûnes sont déjà si fort adoucis par la tolérance de l'Eglise, que, pour peu que vous alliez au-delà, vous ne sauriez manquer d'être prévaricateurs. Il semble qu'elle a poussé sa condescendance jusqu'à ses dernières bornes, qui ne séparent que d'un point la transgression de l'observance, et qu'on ne saurait les franchir tant soit peu sans être coupable d'infraction.

Mais si le mérite de nos jeûnes ne peut plus se rapporter à la longueur de l'abstinence, il serait inutile de le vouloir chercher dans la simplicité des viandes dont on use. En ce temps de souffrance, disait autrefois saint Léon, où la vie devrait être simple et commune, où il faudrait nourrir les membres de Jésus-Christ de ce que l'on se retranche à soi-même, et que notre diminution, pour parler avec l'apôtre, devînt l'abondance et la richesse de nos frères, non seulement il n'y a plus de simplicité dans les repas, mais il y entre plus de soins et d'artifices ; on y sup-

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plée par mille raffinements à la simplicité des mets dont il faut user, le goùl y est plus flatté, la sensualité plus réveillée, la chère plus exquise, les dépenses plus excès sives ; et non seulement ce ne sont pas des repas sanctifiés par la pénitence, mais ils deviennent célèbres et renommés pour la volupté.

Je ne dis rien de la frugalité dont on use dans le seul repas que l'Église permet. C'est en ce temps surtout où l'on ne s y prescrit point d'autres bornes que celles dune avide sensualité et où l'on se dispose à labstinence du soir en violant le matin la vertu même de la tempérance, dont la loi de Dieu nous a fait un précepte perpétuel ; de sorte que les collations deviennent plutôt un régime de santé qu'un règlement de discipline.

Ainsi l'abstinence du soir fait aujourd'hui tout le mé rite de nos jeûnes : c'est-à dire que ce qui n'était d'abord qu'un relâchement de discipline, en est devenu la seule austérité ; c'est-à-dire que ce que nos pères auraient regardé comme une infraction du précepte, nous le regardons comme le plus haut point de son observance.

Car, vous le savez, ce soulagement ne fut accordé que bien tard au jeûne des fidèles. On s'en est passé pendant plus de mille ans. Un seul repas pris le soir avec actions de grâces, terminait le jeûne de toute la journée. Et encore quel repas! Lisez l'histoire des premières mœurs des fidèles : des herbes et des légumes ; un repas de larmes et de pénitence, tout y respirait la mortification de Jésus-Christ: les entreliens de piété, les lectures des livres saints, les exhortations au martyre en faisaient le principal assaisonnement ; et l'on y mangeait plutôt pour prolonger ses souffrances et satisfaire à la nécessité, que pour flatter la cupidité.

Le seul refroidissement de la charité obligea depuis l'Eglise de se relâcher en ce point de la rigueur de sa discipline. Dans la décadence des mœurs du christianisme,

elle en usa, pour ainsi dire, comme on en use dans la déroute des familles ; elle composa avec notre faiblesse ; elle retint du débris ce qu'elle put, et nous quitta à regret de tout le reste.

Mais au lieu que ce sont là de ces grâces honteuses dont il ne faudrait user qu'en gémissant; soupirer après les prémices de l'esprit et l'âge florissant de l'Eglise, et nous confondre qu'avec bien moins d'innocence que nos pères, nous ayons besoin de plus d'indulgence qu'eux ; jusqu'où n'a-t-on pas poussé cet adoucissement obtenu de l'Eglise, et qui d'abord n'était presque pas sensible? Tout y est servi. Si l'on use de quelque distinction dans le choix des viandes, on se dédommage sur la quantité, et nos collations sont aujourd'hui plus abondantes et chargées de plus de mets que n'était autrefois le seul repas que l'Eglise permettait aux fidèles.

Donc, encore aujourd'hui ce que l'Eglise vous permet le soir est une grâce accordée à la pure nécessité. Les précautions n'y sauraient être trop rigoureuses. C'est cette eau du Jourdain dont il ne faut goûter qu'en passant et sans s'arrêter ; c'est ce miel de Jonathas auquel, en ne faisant même que toucher, on court risque d'être prévaricateur et digne de mort. Mais qui s'en tient à ces bornes sacrées ? Hélas ! il n'est plus que quelques âmes retirées, des solitaires pénitents, des vierges pures et ferventes, accoutumées, ô mon Dieu ! à porter votre joug depuis l'enfance, qui n'ajoutent rien aux adoucissements de l'Eglise, qui usent de son indulgence sans en abuser. Il semble que ce reste de sévérité ne soit plus que pour elles : tandis que des âmes criminelles et mondaines, après une vie entière d'excès et de plaisirs, adoucissent, retranchent tout ce qui se trouve encore de pénible à votre loi, entrent en contestation avec nous, et nous obligent à dégrader votre parole sainte à des détails rampants si peu convenables à la dignité de notre ministère.

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Voilà nos jeûnes, voilà ce que la révolution de toute Tannée offre à Dieu de plus pénible dans nos mœurs. Voilà les restes méconnaissables de cette tradition vénérable de pénitence que nous tenons de nos pères. Voilà ces jeûnes si fameux autrefois parmi les chrétiens, et consacrés par les exemples mémorables d"un Moïse, d'un Elle, et de Jésus-Christ même. Voilà à quoi se réduisent ces saintes austérités si excessives alors, qu'elles faisaient passer les chrétiens pour des insensés dans l'esprit des infidèles ; et qu'elles étaient tournées en dérision sur leurs théâtres impurs et dans leurs satires profanes. Voilà enfin ce que ces anciennes rigueurs, si chères à l'Eglise, si utiles à ses enfants, si redoutables aux tyrans, sont devenues entre nos mains.

Encore, comment sedispose-t-on à ces restes défectueux de pénitence? pardes excès et des réjouissances profanes; et l'effet le plus marqué que produit l'approche de la loi qui doit nous purifier, c'est un redoublement de débauche, de souillure et d'ignominie.

Souvenez- vous donc (pour achever de vous instruire sur tout ce que je m'étais proposé), que l'intention de l'Eglise est que la pénitence de ce saint temps soit comme une expiation des plaisirs et des crimes de toute l'année. Ce n'est pas que toute la vie ne pût être une pénitence continuelle pour le pécheur: mais l'Eglise, qui voit en gémissant que les véritables pénitents sont rares, a institué ces jours de salut pour empêcher du moins que l'esprit de pénitence ne s'éteigne tout à fait parmi les fidèles. Regardez donc ce temps comme une légère compensation qu'elle exige de vous. Du moins, que ce que vous y souffrez puisse remplacer devant Dieu ce que vous manquez de souffrir pendant le cours de l'année : que ces quarante jours purifient tous les autres. Votre vie dans un autre temps est toute plongée dans les sens, dans l'oisiveté et dans la mollesse : vous n'y souffrez rien. Ce n'est pas ainsi

SUR LE JEUNE (jl

qu'on se sauve quand on est pécheur ; vous le savez : voici de quoi réparer vos négligences. Soumettez-vous donc avec joie à une loi si douce. Ne murmurez pas sous la pesanteur d'un joug si léger: n'en exagérez pas les incommodités ; n'achevez pas d'affliger l'Eglise, en vous plaignant de son relâchement et de son indulgence même comme d'une rigueur. Confondez-vous plutôt, qu'après des excès et des plaisirs qu'une vie entière de souffrances ne suffirait pas pour expier, on vous demande si peu; et que la ferveur et la gaieté, pour ainsi dire, de ce sacrifice de pénitence, en remplacent l'insuffisance auxyeuxdeDieu. Souvenez-vous encore, que puisque vous allez satisfaire à sa justice durant cette sainte carrière pour vos infidélités passées, vous ne devez pas en ajouter de nouvelles ; détruire d'une main ce que vous édifierez de l'autre; apaiser votre juge et l'irriter en même temps. Vous vous abstiendriez des viandes que Dieu a toutes créées, qui sontbonnes en elles-mêmes, et dont l'usage est permis dans un autre temps; et vous ne vous abstiendriez pas du crime, qui dans toute sorte de temps est défendu par la loi de Dieu ? Eh ! que serviraient vos jeûnes et vos abstinences, si vous ne les accompagniez pas de la pureté de conscience, qui seule en fait le mérite devant celui qui ne regarde que le cœur ? Vous souffririez, et Dieu détesterait vos souffrances ; vous jeûneriez, dit le prophète, et il rejetterait vos jeûnes. Et croyez-vous que jeûner soit simplement s'abstenir des viandes défendues ? ce serait le jeûne des Juifs, qui ne s'arrêtaient qu'à la lettre qui tue, qu'à la chair qui ne sert de rien. Le jeûne des chrétiens, c'est surtout l'éloignement du vice et la victoire des passions. Si vous n'êtes ni plus chastes, ni plus charitables, ni plus patients, ni plus humbles, vous ne jeûnez pas ou du moins vous jeûnez en vain. La loi de l'abstinence est un moyen de conversion : si vous ne vous convertissez pas, vous ne l'accomplissez pas ; c'est-à-dire vous l'accomplissez sans fruit.

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