‹ Lectures spirituelles pour le temps du carêmeChapitre 15 sur 58 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Ce qui distingue les Justes des chrétiens charnels, dit saint Augustin, n'est pas le corps des œuvres extérieures; c'est l'esprit invisible qui les anime. Les actions de la piété sont souvent communes aux bons et aux méchants; c'est la disposition du cœur qui les discerne. Tous courent, dit l'Apôtre ; mais tous n'arrivent pas au but, parce que ce n'est pas le même esprit qui les pousse.

Or, pour appliquer cette maxime à mon sujet, de tous les devoirs de la piété chrétienne, il n'en est point sans doute dont les gens du monde et les gens de bien remplissent plus également les dehors, que celui de venir écouter la parole de l'Évangile. Tous viennent en foule, comme autrefois les Israélites au pied de la montagne sainte, entendre les paroles de la loi. L'enceinte de nos temples peut à peine suffire à la multitude des fidèles ; l'heure même des mystères terribles ne voit pas les autels environnés de tant d'adorateurs ; les assemblées profanes cessent pour venir grossir l'assemblée sainte au temps de l'instruction ; et les siècles qui ont vu refroidir le zèle des chrétiens sur tous les autres devoirs de la religion, n'ont pu, ce semble, le ralentir sur celui-ci. Cependant de tous les ministères confiés à l'Eglise pour la consommation des élus, il n'en est presque pas de plus inutile que celui de la parole; et le moyen le plus puissant que la religion ait de tout temps employé pour la conversion des hommes, est devenu aujourd'hui la plus faible de ses res-

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sources. Vous êtes vous-mêmes une triste preuve de cette vérité. Jamais les instructions ne furent plus fréquentes quelles le sont de nos jours, et jamais les conversions n'ont été plus rares.

Il importe donc de développer ici les causes d'un abus si commun et si déplorable : or la première est sans doute dans le défaut des dispositions qui doivent vous conduire dans ce lieu saint pour y écouter la parole du salut. Et certes, si saint Paul ordonnait autrefois aux fidèles de s'éprouver avant que de venir manger le pain de vie;- s'il leur déclarait que ne pas le discerner des viandes communes, c'était se rendre coupable du corps du Seigneur : nous n'avons pas moins raison de vous dire que vous devez vous éprouver, et préparer votre âme avant que de venir participer à la nourriture spirituelle que nous rompons au peuple; et que ne pas la discerner par la manière de l'entendre de la parole des hommes, c'est se rendre coupable de la parole même de Jésus-Christ.

La première disposition que demande de vous la sainteté de cette parole, lorsque vous venez l'entendre, c'est un désir qu'elle vous soit utile. Vous devez dans le secret de votre maison, avant de venir dans nos temples, vous adresser au Père des lumières, et lui demander qu'il vous donne ces oreilles du cœur, qui seules font entendre sa voix; qu'il donne à sa parole cette vertu, cette onction secrète, ces attraits si puissants et si heureux pour h conversion des pécheurs; qu'il surmonte cette insensi-i bilité que vous avez jusqu'ici opposée à toutes les véritéss entendues; qu'il fixe ces sensibilités d'un moment, que vous avez si souvent éprouvées en nous écoutant, et qui n'ont jamais eu de suite pourvotre salut; qu'il nou> donne à nous-mêmes ce zèle, cette sagesse, cette dignité, cette plénitude de son esprit, ces lumières vives, cette véhémence divine, toujours persuasive et qui ne parle jamais en vain; qu'il forme dans nos cœurs le goût des

SUR LA l^ARÛLE UE DIEU 71

vérités qu'il met dans nos bouclies ; qu'il nous rende insensibles à vos louanges ou à vos censures, afin que nous 3.oyons plus utiles à vos besoins; que le désir de votre salut supplée en nous aux talents que la nature nous refuse; et que nous honorions notre ministère, en ne cherchant pas à vous plaire, mais à vous sauver.

Et certes, si les Israélites autrefois, sur le point d'approcher de la montagne de Sinaï, et d'y entendre les paroles de la loi que l'ange devait leur annoncer, furent obligés par l'ordre du Seigneur de se purifier, de laver leurs vêtements et de s'abstenir même des saints devoirs du mariage pour se préparer à cette grande action, et ne rien porter au pied de la montagne qui ne fût digne de la sainteté de la loi qu'ils allaient entendre; n'est-il pas plus raisonnable, dit saint Chrysostôme, lorsque vous venez écouter les paroles divines d'une loi plus sainte, d'y apporter du moins les précautions de foi, de piété, de respect même extérieur, qui marquent en vous un désir sincère de conformer vos mœurs aux maximes que nous allons vous annoncer? Quoi! les préceptes de Jésus- Christ, les paroles delà vie éternelle seraient-elles entendues avec moins de précaution que les ordonnances d'une loi figurative? Est-ce parce qu'un ange ne descend plus du ciel pour vous les annoncer? Mais ne sommes-nous pas ici comme lui les envoyés de Dieu, et ne vous parlonsnous pas comme lui à sa place ? L'ange sur la montagne portait-il plus de caractère de la Divinité, que nous eu portons? Il écrivait la loi sur des tables de pierre; la grâce de notre ministère la grave dans les cœurs. Ilpromettait le lait et le miel; et nous annonçons les biens véritables. Il parlait aux chefs des tribus, ces héros qui vainquirent les peuples de Chanaan et conquirent leurs villes; et nous parlons devant les princes et les rois de la terre, et devant un roi encore plus grand par sa piété que par ses conquêtes. Les foudres, et les éclairs qui accom-

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pagnaient ses menaces contre les transgresseurs de la loi, renversaient le peuple frappé de terreur au pied de la montagne; mais qu'était-ce que ces menaces et ces malédictions temporelles, leurs villes démolies, leurs femmes et leurs enfants menés en captivité, si vous le comparez au malheur éternel que nous ne cessons de prédire aux violateurs de la loi de Dieu? Séparez ce que nous sommes du ministère que nous remplissons ; qu'y a-t-il ici de moins terrible et de moins respectable que sur la montagne de Sinaï?

Et cependant quelles préparations vous conduisent à une action si sainte et si digne de respect? Une vaine curiosité qu'on veut satisfaire ; un loisir inutile qu'on est bien aise d'amuser; un spectacle de religion dont on veut avoir le plaisir; une coutume qu'on suit, parce que le monde l'a reçue ; que sais-je?le désir de plaire au maître en imitant son respect pour la parole de l'Évangile ; et de s'attirer plutôt ses regards, que ceux de la miséricorde divine : que sais-j? encore? des vues peut-être plus criminelles, et dont on n'oserait parler de peur d'avilir la gravité de notre ministère. Nul motif de salut ne vous conduit ici: nulle vue de foi ne vous y prépare; nul sentiment de piété ne vous y accompagne ; en un mot, venir écouter la parole sainte n'est pas même pour vous une œuvre de religion.

Première raison de l'inutilité de notre ministère. Car comment voulez-vous qu'une démarche toute profane serve de disposition à la grâce; et que, dans cette multitude de fidèles assemblés en ce lieu saint, la bonté de Dieu aille vous discerner de la foule pour ouvrir votre cœur à la parole de vie, vous qui n'avez apporté ici que les dispo sitions les plus propres à éloigner de vous cette miséricorde? Comme la religion n'a rien de plus grand en un sens que le dépôt de la doctrine et de la vérité, la piété ne connaît rien aussi de plus important et qui demande

des précautions plus religieuses, que de l'écouter et de s'en instruire.

La seconde disposition qui doit vous conduire en ce lieu saint, est une disposition de douleur et de confusion, fondée sur le peu de fruit que vous avez retiré jusqu'ici de tant de vérités entendues. Vous devez vous rappeler tant de mouvements de componction que le Seigneur a opérés dans vos cœurs par le ministère de la parole, et qui ont toujours été sans succès pour votre salut; tant de pieuses résolutions inspirées en ce lieu, qui semblaient promettre un changement de vie, et qui au sortir ont échoué contre le premier écueil. Car ce qui doit vous effrayer ici davantage, c'est qu'autant de vérités qui n'ont fait sur vous que des impressions passagères, sont autant de témoins qui déposeront contre vous devant le tribunal de Jésus- Christ : autant de fois que la parole de l'Évangile ne vous a pas touché jusqu'à pénitence, autant de fois elle vous a rendu plus indigne d'obtenir la grâce du repentir. La foi ne connaît point ici de milieu ; et si vous n'en êtes pas sorti changé, vous en êtes toujours sorti en quelque façon plus coupable, puisque vous avez ajouté à tous vos autres crimes celui du mépris de la parole sainte.

Voilà les réflexions qui doivent occuper votre foi ; et en tremblant sur le passé lorsque vous venez dans l'assemblée des fidèles, vous devez vous demander à vous-même : Vais-je écouter une parole qui me jugera, ou des vérités qui me délivreront? vais-je offrir à la miséricorde de Dieu un cœur docile et préparé, ou à sa justice de nouveaux motifs de condamnation contre moi? Depuis si longtemps on m'annonce des vérités, dont toute l'indulgence que j'ai pour mes passions ne peut affaiblir la force dans mon esprit, et qui me font en secret convenir malgré moi de l'égarement de mes voies; ai-je fait une seule démarche pour en sortir? Depuis si longtemps on m'avertit que le corps du chrétien est le temple de Dieu ; en suis-je devenu IV. 5

plus chaste? Depuis si longtemps j'entends dire qu'il faut arracher l'œil qui scandalise, et le jeter loin de soi; en suis-je venu à ces séparations que je connais moi-même si indispensables à mon salut? Depuis si longtemps on me déclare que diiîérer de jour en jour sa pénitence, c'est vouloir mourir dans son péché; me trouvé-je plus disposé à sortir de mon état déplorable, et à commencer tout de bon l'ouvrage de mon salut?

Grand Dieu! ne vous lasserez-vous pas de me donner un cœur sensible à des vérités qui me touchent toujours, et qui ne me changent jamais? et ne punirez- vous pas labus que je fais de votre parole, en lui ôtant à mon égard cette force que vous lui laissez encore pour me rappeler à la pénitence? Et certes combien de fidèles qui mécontent, sensibles autrefois aux vérités que nous annonçons, ne viennent plus aujourd'hui leur offrir qu'un cœur tranquille et endurci! Ils négligèrent ces temps heureux, où la grâce voulait encore leur ouvrir cette voie de conversion : et depuis une si longue et si funeste négligence, ils nous écoutent de sang-froid; et les vérités les plus terribles dans nos bouches ne sont plus pour eux qu un airain sonnant et une cymbale retentissante.

Or, je vous le demande, ce sentiment de douleur sur le peu dusage que vous avez fait jusqu'ici de tant d'instructions entendues, vous est-il connu?

Mais, que dis je! loin de vous reprocher tant de vérités j[usqu'ici entendues sans fruit, hélas ! vous vous savez peut-être bon gré d'y être insensible; peut-être vous faites-vous une espèce de force et de vanité déplorable en nous écoulant de sang-froid : vous regardez peutêtre comme un bon air et une supériorité d'esprit, que ce qui touche tous les autres vous laisse tout seul calme et tranquille ; vous faites peut-être ostentation de votre insensibilité : il semble que ce serait une faiblesse à vous d'être sensible à des vérités qui triomphèrent autrefois des

philosophes et des césars ; à des vérités descendues du ciel, et qui portent avec elles des caractères si divins d'élévation et de sagesse; à des vérités qui font tant d'honneur à l'homme, et les seules dignes de la raison; à des vérités si consolantes pour le cœur, et seules capables de porter la paix et la tranquillité au-dedans de nousmêmes; à des vérités, enfin, qui nous proposent de si grands intérêts, et pour lesquelles on ne peut être indifférent sans fureur et sans extravagance. Vous vous vantez du peu de succès de notre zèle, et que tous nos discours vous laissent tel qu'ils vous trouvent ; et vous croyez par là faire honneur à votre raison. Je ne vous dis pas que vous vous vantez d'être dans ce fond de l'abîme, et dans cet état de réprobation, où il n'est presque plus de ressource, ce qui est digne en même temps d'horreur et de pitié : mais je vous dis que la marque même la plus sûre d'un esprit frivole et léger, d'une raison médiocre et bornée, d'un cœur mal fait et incapable de grandeur et d'élévation, c'est de ne rien trouver qui frappe, qui étonne, qui satisfasse, qui intéresse dans les vérités si sages et si sublimes de la morale de Jésus-Christ.

Car du moins les pécheurs d'un autre caractère conservent encore un reste de respect, et une certaine sensibilité pour la vérité, qui subsiste avec une vie d'ailleurs criminelle, mais qui est toujours la marque d'un bon cœur, d'un cœur à qui il reste encore du goût pour le bien, d'une raison sensée ; qui, quoique entraîné par le monde et les passions, sait se rendre justice, sent encore la force de la vérité qui le condamne, et laisse en nous des ressources de salut et de repentir. Ces pécheurs conviennent du moins que nous avons raison : il ne changent rien à leurs mœurs, il est vrai; mais du moins la vérité les touche, les trouble, les agite, excite en eux de faibles désirs de salut, et des espérances d'une conversion à venir : ils sont fâchés même de se trouver trop sensibles aux ter-

reurs de la foi : ils craignent presque de nous entendre, de perdre cette fausse tranquillité qui fait toute la douceur de leurs crimes : ils cherchent, au sortir de nos discours, à se dissiper pour égayer un fonds de trouble et de tristesse, que les vérités entendues ont laissé dans leur âme : ils vont aussitôt porter au milieu du monde et des plaisirs l'aiguillon secret que la parole de Dieu a laissé dans leur cœur, afin d'y trouver une main flatteuse qui l'arrache, et qui referme la plaie d'où devait sortir leur guérison : ils craignent qu'on ne brise leurs fers : ils tournent la tête pour ne pas voir la lumière qui vient troubler la douceur de leur sommeil. Ils aiment leurs passions, je l'avoue, mais du moins ils ninsultentpas à la vérité; au contraire, ils rendent gloire à sa puissance en se faisant des remparts contre elle : ce sont des pécheurs faibles, qui, craignant de ne pouvoir se défendre contre Dieu, le fuient et lévitent. Mais pour vous, vous vous faites une gloire affreuse de l'attendre de sang-froid, et de ne pas le craindre; vous trouvez de l'élévation et de la philosophie à vous mettre au-dessus de ces terreurs vulgaires; vous croyez qu'une crainte religieuse déshonorerait l'orgueil de votre raison; et tandis qu'en secret vous êtes l'âme la plus lâche et la plus timide, la plus abattue au premier péril qui vous menace, la moins ferme contre les événements, la plus agitée au gré des espérances et des craintes frivoles de la terre, vous vous piquez de courage contre la vérité : c'està-dire vous avez tout ce qu'il y a de bas et de vulgaire dans la crainte, et vous rougissez d'en avoir ce qu'il y a de grand et de raisonnable; vous n'avez point de force contre le monde, et vous faites parade d'une valeur insensée contre Dieu.

Seconde disposition qui doit vous conduire à nos ins tructions, une douleur sur le peu de fruit que vous en avez retiré jusqu'ici. La dernière, c'est un sentiment de reconnaissance sur ce moyen de salut que Dieu vous mé-

nage en von s conservant le dépôt de la vérité, et continuant au milieu de vous la succession des ministres seuls autorisés à vous annoncer la parole sainte.

En effet, le plus terrible châtiment dont Dieu frappait autrefois les iniquités de son peuple, c'était de rendre au milieu d'eux sa parole rare et précieuse. Ils parcourront, dit-il dans son prophète (1), de l'Orient à l'Occident, pour chercher quelqu'un qui leur annonce ma parole, et ils ne le trouveront pas. Et non seulement il ne suscitait plus de véritable prophète dans Israël, mais il permettait qu'il s'élevât au milieu de son peuple de faux docteurs, qui détournaient les tribus de son culte, et venaient leur prêcher des dieux que leurs pères n'avaient pas connus.

Or c'est une miséricorde de Dieu bien signalée, que, malgré les iniquités qui semblent montées à leur comble parmi vous, il vous suscite encore des prophètes et des pasteurs qui vous annoncent une parole saine et irrépréhensible. C'est une protection du Seigneur bien singulière, de n'avoir pas permis que l'erreur ait prévalu sur la vérité au milieu de nous, comme parmi tant de peuples voisins de cette monarchie, et que l'étincelle du schisme et de la nouveauté, qui s'éleva le siècle passé, et qui pensa embraser toute l'Europe, n'ait pas désolé tout son héritage, et succédé dans nos Gaules, où elle semblait avoir pris naissance, et où elle avait déjà fait de si tristes progrès, à la foi de nos pères.

Oui, c'est sa bonté toute seule qui a conservé la paix à ce troupeau, la liberté à notre ministère, la succession légitime à nos pasteurs, les usages anciens et vénérables au culte, le dépôt de la doctrine et de la vérité à nos églises. Combien d'infortunés, dans les lieux où l'erreur est sur le trône, trouvent aujourd'hui aux pieds des mêmes chaires où leurs ancêtres avaient ouï les paroles de la vie éternelle,

(1) Amos., VIII 12.

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et l'évangile de paix, une doctrine de mort, de rébellion et de mensonge ! Combien d'âmes séparées de l'unité, mais disposées à recevoir la vérité et à l'aimer, ne périssent que parce qu'on leur propose l'erreur revêtue des apparences de la vérité, et qu'on se sert pour les perdre do la même docilité qui aurait dû les sauver?

Eh ! qu'avez-vous fait qui méritât que vous fussiez discernés de tant de nations séduites ? pourquoi n'avez-vous pas été enveloppés dans la même condamnation ? pourquoi avez-vous habité cette heureuse terre de Gesse, seule éclairée des lumières du ciel, tandis que tout le reste de l'Egypte fut frappé de ténèbres ? N'est-ce pas la miséricorde de Dieu toute seule qui vous a discernés de tant de peuples qui s'applaudissent de leurs erreurs et de leur schisme ? Vous êtes encore sous les yeux de vos pasteurs ; vous recevez encore la doctrine des Apôtres des mains de leurs successeurs ; la vérité coule encore sur vous d'une source pure et divine ; les chaires chrétiennes retentissent encore de toutes parts des maximes de la foi et de la piété ; et la bonté de Dieu vous ménage encore mille moyens de salut, en vous conservant celui de l'instruction et de la doctrine.

Gependantvenez-vous nous écouter avec un cœur touché de reconnaissance? regardez-vous comme un bienfait signalé de Dieu sur vous le dépôt de la vérité et de la parole sainte qu'il vous a conservée et qu'on vous annonce encore ? Dites-vous quelquefois avec le prophète : // n'en a pas usé de même envers tant de nations auxquelles il ne daigne pas manifester ses jugements et ses justices (1).

Hélas! vous ne portez ici qu'un dégoût d'irréligion et de vanité ; les moments les plus ennuyeux sont ceux que vous employez à écouter des vérités qui devraient faire toute la consolation de votre vie : vous êtes fâchés que la reli-

(1) Ps., cxLvn, ÎO. «

gion du maître vous en fasse une espèce de devoir et de bienséance. Nous sommes même obligés de respecter vos ennuis et vos dégoûts, en mêlant souvent à la vérité des ornements humains qui toujours l'affaiblissent : il semble que nous venons ici vous parler pour nous ; et vous nous écoutez comme des importuns qui viendraient vous demander des grâces. Au milieu d'un spectacle profane, vous n'avez point de regret aux moments que des plaisirs si frivoles occupent : c'est là que toutes les pensées d'affaires, de fortune, de famille cessent; et que, tout le reste oublié, l'esprit né pour des choses plus sérieuses se repaît avidement d'aventures chimériques : c'est de là qu'on sort toujours plein, occupé, transporté des maximes lascives qu'un théâtre criminel a chantées. On en repasse les endroits qui ont fait sur le cœur des impressions plus dangereuses; on en porte le souvenir jusqu'au pied des autels. Ces images, si fatales à l'innocence, ne peuvent plus s'effacer; et au sortir de la parole sainte, tout ce que vous en avez retenu, ce sont peut-être les défauts de celui qui vous l'a annoncée.

Dieu ne punit plus d'une manière sensible le mépris de sa parole. Il pourrait encore sans doute transporter son Évangile au milieu de ces nations barbares qui n'ont jamais entendu parler de lui, et abandonner de nouveau son héritage : il pourrait tirer du fond de leurs déserts des peuples féroces et infidèles, et leur livrer nos temples et nos foyers, comme il leur livra autrefois ces églises si célèbres que les Tertullien, les Cyprien, les Augustin, avaient illustrées, et où il ne reste plus maintenant de trace de christianisme, que dans les outrages que Jésus- Christ y reçoit, et dans les fers dont les fidèles y sont chargés : il le pourrait; mais il se venge plus secrètement, et peut-être plus terriblement. Il vous laisse encore le spectacle et tout l'appareil extérieur de la prédication de l'Evangile ; mais il en détourne le fruit sur les simples et

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sur les ignorants qui habitent les campagnes ; les terreurs de la foi ne sont plus que pour eux. Il ne retire plus ses prophètes du milieu des villes; mais il leur ôte, si j'ose parler ainsi, la force et la vertu de leur ministère ; il frappe ces nuées saintes d'aridité et de sécheresse : il vous en suscite qui vous rendent la vérité belle, mais qui ne vous la rendent pas aimable : qui vous plaisent, mais qui ne vous convertissent pas : il laisse affaiblir dans nos bo\i ches les saintes terreurs de sa doctrine : il ne tire plus des trésors de sa miséricorde de ces hommes extraordinaires suscités autrefois dans les siècles de nos pères, qui renouvelaient les villes et les royaumes, qui entraînaient les grands et le peuple, qui changeaient les palais des rois en des maisons de pénitence, des Bernard et des Vincent Ferrier dans nos Gaules, des Raymond en Italie, des Dominique dans toute l'Europe, des Xavier dans un nouveau monde; il permet que nous, hommes faibles, succédions à ces hommes apostoliques.

Que dirai-je encore? nous assemblons ici, comme autre fois Paul au milieu d'Athènes, des spectateurs oisifs et curieux, qui ne se proposent que d'entendre quelque chose de nouveau; tandis que ceux qui évangélisent vos terres et vos vassaux voient avec consolation à leurs pieds, comme autrefois Esdras, des Israélites simples qui ne peuvent retenir leurs larmes en entendant seulement les paroles de la loi. Nous amusons le loisir et l'oisiveté des princes et des grands de la terre, tandis que des ministres saints enfantent Jésus-Christ et recueillent unt moisson abondante au milieu des campagnes : en un mot. nous discourons, et ils convertissent. C'est ainsi, ô mor Dieu, que vous exercez en secret des jugements terrible? et sévères.

Que ne nous est-il permis de vous dire ce que Paul e Barnabe disaient autrefois aux Juifs infidèles! Vous élic; les premiers à qui il fallait annoncer les paroles de salut

mais puisque vous les rejetez, et que vous vous jugez vous-mêmes indignes de la vie éternelle, nous allons donc vers les nations abandonnées, vers ces pauvres peuples, ensevelis dans l'ignorance, qui cultivent vos terres, et qui recevront avec foi et avec reconnaissance la grâce que vous rejetez (1). Ah ! nos travaux seraient bien plus utiles, notre joug plus adouci, notre ministère plus consolidé : nous ne compterions pas, parmi ceux qui nous écoutent, des noms célèbres dans l'histoire; mais nous y compterions les noms de ceux qui sont écrits dans le ciel : nous n'y verrions pas assemblés tous les titres et toutes les hautes dignités qui forment toute la gloire et toute la figure du monde qui passe; mais nous y verrions la foi, la piété, l'innocence qui font toute la gloire du chrétien qui demeure éternellement : nous n'y entendrions pas de vains applaudissements donnés au langage de l'homme et non à celui de la foi; mais nous y verrions couler des larmes, qui sont la louange immortelle de la grâce : nos chaires ne seraient pas environnées de tant de pompe; mais nos auditeurs seraient un spectacle digne des anges de Dieu.

Telles sont les dispositions qui doivent vous préparer à nos instructions. Il faut vous instruire encore sur l'esprit dans lequel vous devez nous entendre.

SECONDE PARTIE

Pour vous instruire sur l'esprit dans lequel vous devez écouter la parole sainte, il n'y a qu'à établir d'abord quelle est son autorité et sa fin. Son autorité, qui est divine, demande de vous un esprit de respect et de docilité ; sa fin, qui est la conversion des cœurs, un esprit de

(1) Act, xiii, 46.

foi qui n'y cherche que des lumières pour sortir de ses erreurs, et des remèdes pour la guérison de ses maux.

Je dis, d'abord, que son autorité est divine. Oui, la parole que nous vous annonçons uest pas notre parole; mais la parole de celui qui nous envoie. Dès quil nous a établis dans le saint ministère par la voie dune vocation légitime, il veut que vous nous regardiez comme des envoyés qui vous parlent ici de sa part, et qui ne font que prêter leur faible voix à sa divine parole. Nous portons il est vrai, ce trésor dans des vaisseaux de boue, mais il n'en perd rien pour cela de sa majesté. Semblables à ces vaisseaux de terre dont Gédéon se servit autrefois contre les ennemis du Seigneur, le son en est peut-être vil et méprisable; mais la vérité, cette lumière divine que Dieu a mise en nous, n'en est pas moins descendue du ciel, et destinée, comme les lampes de Gédéon, à frapper encore aujourd'hui de terreur les âmes infidèles.

Or, vous devez premièrement à l'autorité de cette divine parole une pieuse docilité, et l'écouter comme disciples plutôt que comme juges. En effet, ce sont les règles du culte et de la piété que nous vous exposons, les décisions de l'Évangile, les lois de l'Église, les maximes des saints. Nous ne venons pas vous porter nos opinions, nos préjugés, nos pensées ; ce n'est pas une chaire de contention, c'est le lieu de la vérité ; rien de ce qui peut être contredit ne doit trouver sa place dans la chaire de la paix et de l'unité : nous n'y parlons qu'au nom de l'Église, et ne sommes ici que les interprètes de sa foi et de sa doctrine.

Cependant combien de ces hommes sages à leurs propres yeux, et qui se piquent de force et de raison, n'y viennent qu'avec lui un esprit préparé, et comme en garde contre toutes les terreurs de la parole sainte! Ils ne se font pas gloire, comme les pécheurs dont nous avons déjà parlé, d'être insensibles à toute vérité; mais ils regardent

notre ministère comme un art d'exagération et d'hyper bole : les plus saints mouvements du zèle ne sont dans leur esprit que les tours étudiés dun artifice humain; les menaces les plus terribles, des saillies d'une vaine éloquence; les maximes les plus incontestables, des discours où il entre plus d'usage que de vérité ; les arrêts les plus capables d'alarmer les consciences, des façons de parler dont il est permis à chacun de rabattre. C'est la situation déplorable oii vous vous trouvez la plupart. Vous opposez sans cesse tout bas à la vérité que nous annonçons, les maximes et les préjugés du monde qui la contredisent : vous êtes ingénieux à affaiblir au-dedans devons, par des raisons spécieuses, l'excès prétendu de nos maximes; vous venez ici combattre la vérité, et non pas céder à sa force et à sa lumière : vous n'y venez, ce semble, que pour entrer en contestation avec Dieu, infirmer l'éternelle immutabilité de sa parole, prendre les intérêts du mensonge contre la gloire de la vérité, et être les apologistes secrets du monde et des passions dans le même lieu destiné à les condamner et à les combattre. Ah! souffrez du moins qu'elle triomphe, cette vérité, dans son temple : ne lui disputez pas cette faible victoire, à elle qui a triomphé autrefois de tout l'univers ; opprimez-là, à la bonne heure, au milieu du monde, et dans ces assemblées de vanité que l'erreur assemble, et où l'erreur est sur le trône. N'est-ce pas assez que vous l'ayez bannie du monde et qu'elle n'ose plus s'y montrer sans s'exposer à des dérisions et à des censures? Laissez-nous du moins la triste consolation d'oser encore la publier à la face de ces autels qu'elle a élevés, et qui doivent du moins leur servir d'asile.

Vous nous accusez d'exagérer. Grand Dieu ! et vous nous jugerez peut-être un jour, sur ce que nous affaiblissons la force et la vertu de votre parole pour ne l'avoir pas assez méditée au pied des autels! et vous nous reprocherez

peut-être un jour d'avoir accommodé la sainte sévérité de votre Évangile aux indulgences et aux adoucissements de nos siècles ! et vous nous rangerez peut être un jour parmi les ouvriers d'iniquité, parce que la tiédeur et la négligence de nos mœurs aura ôté à la parole que nous annonçons cette terreur et cette véhémence divine qu'elle ne saurait trouver que dans une bouche consacrée par la piété et par la pénitence !

Eh ! quoi, les vérités du salut, telles que Jésus-Christ nous les a proposées, ne sauraient-elles alarmer les consciences, si l'esprit de l'homme n'y ajoute des terreurs étrangères ! Paul exagérait donc autrefois, lorsque ce gouverneur romain, malgré l'orgueil d'une fausse sagesse et les préjugés d'un culte idolâtre, frémissait, dit saint Luc, en Tentendant parler de la justice, de la chasteté, et du spectacle terrible d'un jugement à venir? Paul exagérait donc, lorsque les habitants des villes venaient se frappant la poitrine, fondant en larmes à ses pieds, et portant au milieu des places publiques des livres lascifs ou impies, et les autres instruments de leurs passions, pour en faire un sacrifice au Seigneur.

Vous nous accusez d'ajouter des nouvelles terreurs aux paroles de l'Évangile : mais où sont les consciences que nous troublons? où sont les pécheurs que nous alarmons? où sont les âmes mondaines qui, saisies de frayeur au sortir de nos discours, vont se cacher au fond des solitudes, et expier, par des saints excès de pénitence, les dissolutions de leurs mœurs passées? Les siècles qui nous ont précédés ont vu souvent de ces exemples ; les nôtres envoient-ils encore quelquefois? Ah! plût à Dieu que vous puissiez me convaincre d'avoir inspiré à une seule âme ces terreurs salutaires, disait autrefois saint Ambroise à quelques sages mondains de son temps qui l'accusaient d'exagérer les périls et la corruption du monde, et de faire prendre à trop de filles chrétiennes le

SUR LA PAROLE DE DIEU ê5

parti de la sainte virginité; et je puis vous le dire ici avec bien plus de raison que ce grand homme ! Plût à Dieu qu'on pût me montrer les suites d'une indiscrétion si heureuse ! Plût à Dieu que vous eussiez des exemples à nous reprocher pour justifier vos censures! Ah! nous souffririons le blâme avec plaisir, si l'on pouvait nous montrer le succès qu'on nous reproche ! (1)

Hélas ! nous ne ménageons peut-être que trop votre faiblesse; nous respectons peut-être trop des coutumes qu'un long usage a consacrées, de peur de paraître censurer les grands exemples qui les autorisent : nous n'osons presque parler de certains désordres, de peur que nos censures ne paraissent plutôt tomber sur les personnes que sur les vices ; nous nous contentons de vous montrer de loin des vérités qu'il faudrait vous mettre sous l'œil, et votre salut même souffre souvent de l'excès de nos précautions et de notre timide prudence. Que dirai-je? la faiblesse nous arrache souvent des éloges, où le zèle devrait placer des anathèmes et des censures ; nous nous laissons, comme le monde, éblouir par les noms et par les titres; ce qui encouragea les Ambroise nous affaiblit ; et parce que nous vous devons du respect, nous vous refusons souvent la vérité que nous devons encore respecter davantage : et après cela, vous nous accusez d'exagérer, d'outrer les vérités et d'en former des fantômes de notre façon, pour alarmer ceux qui nous écoutent.

Mais que nous reviendrait-il d'un artifice si indigne de la vérité qui nous est confiée? Ces déclamations outrées et puériles pouvaient convenir à l'éloquence vénale de ces sophistes, qui, au milieu des écoles de la Grèce, cherchaient à s'attirer des disciples en vantant la sagesse de leur secte. Mais pour nous, eh ! nous voudrions pouvoir vous adoucir le joug, loin de le rendre plus pesant; nous

(1) s. Ambr., de Virginit., l. i., c. 5.

voudrions pouvoir vous faciliter la voie, loin d'y jeter de nouveaux obstacles. Que ne pouvons-nous, comme le pasteur de l'Evangile, vous porter nous-mêmes sur les épaules pour vous épargner les fatigues du chemin ! Pourquoi nous dégoûterions-nous de l'entreprise du salut, en vous y représentant des difficultés chimériques? C'est à nous à vous aplanir celles qui s'y trouvent en etïet, et à vous tendre la main pour soutenir votre faiblesse.

Méditez la loi de Jésus-Christ; que dis-je? ouvrez seulement l'Évangile, et lisez; alors vous comprendrez que nous tirons un voile de discrétion sur la sévérité de ses maximes ; alors, loin de vous plaindre de nos excès, vous suppléerez vous-mêmes à notre silence et à nos adoucissements; et vous vous direz ce que nous craignons de vous dire, parce que vous ne pourriez pas le porter. Grand Dieu ! porter sa croix chaque jour, mépriser le monde et tout ce qu'il renferme, vivre comme étranger sur la terre, ne s'attacher qu'à vous seul, renoncer à tout ce qui flatte les sens, se renoncer sans cesse soi-même, regarder comme heureux ceux qui pleurent et qui sont affligés, voilà le précis de votre loi sainte. Eh! que peut ajouter l'esprit humain à la rigueur de cette doctrine? que pourrions-nous vous annoncer de plus triste et de plus formidable à l'amour-propre? Aussi vos reproches ne sont qu'un vain langage du monde, et une de ces façons de parler que nul n'approfondit, et que chacun adopte ; votre conscience les dément en secret ; et quand vous parlez de bonne foi, vous convenez que nous avons raison et que l'Évangile est un prédicateur bien plus sévère et plus effrayant, pour le monde et pour ceux qui l'aiment, que nous ne saurions jamais l'être nous-mêmes.

Premier devoir qu'exige de vous l'autorité de la parole sainte, un esprit de docilité.

Vous devez en second lieu, à l'autorité de cette parole, un esprit de sincérité et d'application sur vous-même.

î'est-à-dire, être ici un censeur rigoureux de votre propre îonscience; avoir sans cesse sous les yeux d'un côté 'état de votre âme, de l'autre les vérités que nous annonçons ; vous mesurer sur cette règle ; vous approfondir dans ;ette lumière; vous juger par cette loi; écouter, comme adressées à vous seul, les saintes maximes annoncées à a multitude ; vous regarder comme seul ici devant Jésus- ;]hrist qui parle à vous seul par notre bouche, et qui )eut-être même ne nous envoie ici que pour vous seul, ^ar nul ne prend ici pour soi la vertu qui l'attaque et qui e condamne ; nul ne s'y croit un personnage intéressé : 1 semble que nous nous formons à plaisir des fantômes 30ur les combattre, et que la réalité du pécheur que nous ittaquons ne se trouve nulle part. L'impudique ne se l'econnaît point dans les traits les plus vifs et les plus :'essemblants de sa passion. L'homme chargé d'un bien nal acquis, et peut-être du sang et de la dépouille des Deuples, condamne avec nous cette injustice dans les ïutres, et ne voit pas qu'il se jugelui-même. Chacun s'en- /isage toujours par certains côtés favorables qui l'emaêchent de se reconnaître tel qu'il est. Nous avons beau, 30ur ainsi dire, le montrer au doigt, on trouve toujours 3n soi certains traits adoucis qui changent la ressemblance. On se dit tout bas à soi-même : Je ne suis pas cet liomme. Et tandis que le public nous applique peut-être les vérités si ressemblantes, seuls, ou nous réussissons à nous y méconnaître, ou nous n'y découvrons peut-être que les défauts de nos frères; nous cherchons à nos propres portraits des ressemblances étrangères; nous sommes ingénieux à détourner sur les autres le coup que la vérité n'avait porté que sur nous ; la malignité des applications est l'unique fruit que nous retirons de la peinture que la chair fait de nos vices, et nous jugeons témérairement nos frères, oîi nous aurions dû nous juger nous-mêmes. Et c'est ainsi, ô mon Dieu! que les hommes

corrompus abusent de tout, et que la lumière même de la vérité ferme leurs yeux sur leurs propres égarements, et ne les ouvre que pour voir dans les autres, ou ce qui n'est pas, ou ce qu'elle aurait dû leur cacher!

Tels sont les devoirs qu'exige de vous l'autorité de la parole sainte : venons à ceux qui sont attachés à sa fin. Sa fin, vous le savez, c'est la conversion des cœurs, l'établissement de la vérité, la destruction de l'erreur et du péché, la sanctification du nom de Jésus-Christ; tout y est digne de la plus sublime fonction de la hiérarchie : et de là il est aisé de conclure que vous devez nous écouter avec un esprit de respect religieux qui ne méprise pas la simplicité de nos discours, et avec un esprit de foi qui n'y cherche rien d'humain, rien de frivole, rien qui ne réponde à l'excellence et à la dignité de sa fin.

Je dis un esprit de respect religieux qui ne méprise pas la simplicité de nos discours : car, quelque éclairé que vous soyez d'ailleurs, vous ne devez pas vous faire de vos prétendues lumières un titre pour négliger les instructions que l'Eglise donne aux fidèles. Augustin, déjà célèbre à Milan par ses talents et par son éloquence, ne dédaignait pas d'assister assidûment aux instructions publiques du grand Ambroise. L'onction de l'esprit vous apprendra toujours ici ce que vous ignorez peut-être encore. Si vous avez la science qui enfle, vous vous affermirez dans la charité qui édifie. Si votre esprit n'yapprend rien de nouveau, votrecœur y sentira peut-être des choses nouvelles: vous y apprendrez du moins que votre savoirn'est rien, si vous ignorez la science du salut ; que vous n'êtes qu'une nuée sans eau, élevé à la vérité par vos talents et par voa connaissances surle reste des hommes, mais vide de grâce, et le jouet des vents et des passions devant Dieu ; et qu'enfin une âme simple et pure apprendra tout en un instant dans le sein de Dieu, et sera transformée de clarté en clarté; au lieu que vous, après une vie entière de veilles

et de travail, et un amas inutile de connaissances et de lumières, n'aurez peut-être pour partage que les ténèbres éternelles.

Quel abus de se bannir de ces assemblées saintes, sous prétexte qu'on en sait assez, et peut-être aussi qu'on est assez instruit des devoirs de la piété dont on fait profession depuis longtemps; et que des lectures chrétiennes et un peu de réflexion dans la retraite mènent plus loin, et sont plus utiles que tous nos discours ! Mais si vous faites profession de la piété et de la justice, quelle plus douce consolation pouvez-vous avoir, que d'entendre publier les merveilles du Seigneur, les ordonnances de sa loi sainte, des vérités que vous aimez, que vous pratiquez, et dont vous devez souhaiter que la connaissance soit donnée à tous les hommes ? Quel spectacle plus consolant pour vous, que de voir vos frères assemblés ici au pied de l'autel, attentifs à la parole de vie, éloignés des spectacles du monde et des occasions du péché, formant de saints désirs, ouvrant leurs cœurs à la voix de Dieu, concevant peut-être les prémices de l'Esprit-Saint, et les commencements de leur pénitence ; et de pouvoir vous unir à eux pour obtenir du Père des miséricordes, qu'il achève dans leur âme l'ouvrage du salut qu'il a commencé d'y opérer ?

Ce n'est pas que la méditation des divines Ecritures ne fournisse à la piété chrétienne des ressources consolantes. Mais le Seigneur attache à la vertu de notre ministère, et •à la vocation légitime, des grâces que vous ne trouverez pas ailleurs. Les vérités les plus simples dans la bouche des pasteurs, ou de ceux qui vous parlent à leur place, tirent de la grâce de leur mission une force qu'elles n'ont pas toutes seules ; et le même livre d'Isaïe, qui, lu dans un char par cet officier de la reine d'Ethiopie, était pour lui un livre fermé, et amusait son loisir sans éclairer sa foi, développé par Philippe, devint à l'instant pour lui une parole de vie et de salut. Et enfin vous devez cet exemple

90 LECTURES SPIRITUELF.ES

à VOS frères, cette édification à l'Eglise, ce respect à la parole de Jésus-Christ, cette uniformité à l'esprit de paix et dunité qui nous lie. Eh ! bannissez-vous, à la bonne heure, de ces assemblées profanes et criminelles, où la piété est toujours gémissante, étrangère, contrainte: mais c'est ici sa place; cest l'assemblée des saints, puisque ce n'est que pour les former que notre ministère a été établi, et se perpétue encore dans TEglise.

J'ai dit en second lieu, un esprit de foi ; et cette disposition en renferme deux : un amour pour la parole sainte, indépendant des talents de l'homme qui vous l'annonce; un goût formé par la religion, qui ne vienne pas y chercher de vains ornements, mais les vérités solides du salut, c'est-à-dire, ne l'écouter ni avec un esprit de censure, ni avec un esprit de curiosité.

Et en effet, votre amour pour la parole de Jésus-Christ doit vous aveugler, pour ainsi dire, sur les défauts de ceux qui vous l'annoncent : vous devez la trouver belle, divine, digne de tous vos hommages dans une bouche même impolie et grossière. Sous quelque couleur qu'on vous la présente, revêtue d'ornements pompeux, ou simple et négligée, pourvu que vous en reconnaissiez encore les traits célestes, elle a les mêmes droits sur votre cœur. Et certes perd elle quelque chose de sa sainteté pour passer par des canaux moins brillants et moins riches ? Que le Seigneur parlât autrefois à travers un buisson vil et méprisable aux yeux, ou sur une nuée de gloire ; qu'il rendît ses oracles au milieu du désert et dans un tabernacle couvert de peaux d'animaux, ou dans le temple de Salomon le plus magnifique qui ait jamais été élevé à la gloire de son nom, sa parole sainte y perdait-elle quelque chose de sa dignité? et comme c'était le même Seigneur qui parlait partout, la foi d'Israël y faisait-elle quelque différence ?

Cependant, parmi tous ceux qui nous écoutent, il en

SUR LA PAROLE DE DIEU lH

est peu aujourd'hui qui ne s'érigent en juges et en censeurs de la parole sainte. On ne vient ici que pour décider du mérite de ceux qui l'annoncent, pour faire des parallèles insensés, pour prononcer sur la différence des jours et des instructions : on se fait honneur d'être difficile : on passe sans attention sur les vérités les plus étonnantes, et qui seraient d'un plus grand usage pour soi ; et tout le fruit qu'on retire d'un discours chrétien, se borne à en avoir mieux remarqué les défauts que tout autre. De sorte qu'on peut appliquer à la plupart de nos auditeurs ce que Joseph, devenu le sauveur de l'Egypte, disait par une pure feinte à ses frères : Ce n'est pas pour chercher le froment et la nourriture, que vous êtes venus ici, c'est comme des espions qui venez remarquerles endroits faibles de cette contrée (1). Ce n'est pas pour vous nourrir du pain de la parole, et chercher des secours et des remèdes utiles à nos maux, que vous venez nous écouter; c'est pour trouver où placer quelques vaines censures, et vous faire honneur de vos défauts, qui sont peut-être une punition terrible de Dieu sur vous, lequel refuse à vos crimes des ouvriers plus accomplis, et qui auraient pu vous rappeler à la pénitence.

Mais de bonne foi, quelque faible que soit notre langage, n'en disons-nous pas toujours assez pour vous confondre, pour dissiper vos erreurs, et pour vous faire convenir en secret des égarements que vous ne pouvez vous justifier à vous-mêmes ? Faut-il des talents si sublimes pour vous dire que les fornicateurs, les avares, et les hommes sans miséricorde n'entreront jamais dans le royaume de Dieu ; que si vous ne faites pénitence, vous périrez ; et qu'il ne sert de rien d'être possesseur du monde entier, si l'on vient à perdre son âme? n'est-ce pas la simplicité même qui fait toute la force de ces divines

(1) Gen.. XIII, 9.

vérités ? et dans la bouche du plus obscur de tous les ministres seraient-elles moins effrayantes ?

Et d'ailleurs, s'il était permis de nous recommander ici nous-mêmes, comme le disait autrefois l'apôtre à des fidèles ingrats, plus attentifs à censurer la simplicité de son extérieur et de son langage, et sa figure méprisable, comme il dit lui-même, aux yeux des hommes, que touchés des fatigues et des périls infinis qu'il avait essuyés pour leur annoncer l'Évangile et les convertir à la foi : s'il était permis, nous vous dirions : Mes Frères, nous soutenons pour vous tout le poids d'un ministère pénible; nos soins, nos veilles, nos prières, les travaux infinis qui nous conduisent à ces chaires chrétiennes, n'ont point d'autre objet que votre salut : eh ! ne méritons-nous pas du moins que vous respectiez nos peines ? le zèle qui souffre tout pour vous assurer le salut, peut-il jamais devenir le triste sujet de vos dérisions et de vos censures ? Demandez à Dieu, à la bonne heure, pour la gloire de l'Église et pour l'honneur de son Évangile, qu'il suscite à son peuple des ouvriers puissants en parole ; de ces hommes que l'onction seule de l'esprit de Dieu rend éloquents, et qui annoncent l'Évangile d'une manière digne de son élévation et de sa sainteté. Mais quand nous y manquons, que votre foi supplée à nos discours : que votre piété rende à la vérité dans vos cœurs ce qu'elle perd dans notre bouche ; et par vos dégoûts injustes, n'obligez pas les ministres de l'Évangile à recourir, pour vous plaire, aux vains artifices d'une éloquence humaine, à briller plutôt qu'à instruire, et à descendre chez les Philistins, comme autrefois les Israélites, pour aiguiser leurs instruments destinés à cultiver la terre; je veux dire à chercher dans les sciences profanes, ou dans le langage d'un monde ennemi, des ornements étrangers pour embellir la simplicité de l'Évangile, et donner aux instruments et aux talents destinés à faire croître et fruc-

tifier la semence sainte un brillant et une subtilité qui en émousse la force et la vertu, et qui met un faux éclat à la place du zèle et de la vérité (1).

Et voilà le dernier défaut opposé à cet esprit de foi, un esprit de curiosité. Vous ne distinguez pas assez la sainte gravité de notre ministère, de cet art. vain et frivole, qui ne se propose que l'arrangement du discours et la gloire de l'éloquence : vous n'assistez à nos discours que comme autrefois Augustin encore pécheur assistait à ceux d'Ambroise. Ce n'était pas, dit cet illustre pénitent, pour y apprendre, de la bouche de l'homme de Dieu, les secrets de la vie éternelle, que je cherchais depuis si longtemps, ni pour y trouver des remèdes aux plaies honteuses et invétérées de mon âme, que vous seul connaissiez, ô mon Dieu ! c'était pour examiner si son éloquence répondait à sa grande réputation, et si ses discours soutenaient les applaudissements que lui donnait tout son peuple. Les vérités qu'il annonçait ne m'intéressaient point; je n'étais touché que de la beauté et de la douceur du discours (2),

Et telle est encore aujourd'hui la situation déplorable d'une infinité de fidèles qui nous écoutent, lesquels chargés de crimes comme Augustin, liés comme lui des passions les plus honteuses, loin de venir chercher ici des remèdes à leurs maux, viennent y chercher de vains ornements qui amusent les malades sans les guérir ; qui font que nous plaisons au pécheur, mais qui ne font pas que le pécheur se déplaise à lui-même. Ils viennent, ce semble, nous dire ce que les habitants de Babylone disaient autrefois aux Israélites captifs : Chantez-nous les cantiques de Sion (3). Ils viennent chercher l'harmonie et l'agrément dans les vérités sérieuses de la morale de Jésus-Christ, dans les soupirs de la triste Sion étrangère

(1) I. Reg., xiii, '10. — (à) Conf. lib. S, c. iS. — (3) Ps., cxxxvi, 3.

04 Ll'CTLKES SPIRITUELLES

et captive, et veulent que nous pensions à flatter l'oreille en publiant les menaces et les maximes sévères de l'Évangile.

0 vous qui m'écoutez, et que ce discours regarde, rentrez un moment en vous-mêmes ! votre sort est comme déploré aux yeux de Dieu ; vos plaies invétérées ne laissent presque plus d'espoir de guérison; vos maux pressent, le temps est court; Dieu, lassé de vous souffrir depuis si longtemps, va enfin vous frapper et vous surprendre : voilà les malheurs éternels que nous vous prédisons, et qui arrivent tous les jours à vos semblables. Vous n'êtes pas loin de l'accomplissement; nous vous montrons le glaive terrible du Seigneur suspendu sur votre tète, et prêt à tomber sur vous : et loin de frémir sur les suites de votre destinée et prendre des mesures pour vous dérober au glaive qui vous menace, vous vous amusez à examiner s'il brille, et s'il a de l'éclat; et vous cherchez dans les terreurs mêmes de la prédiction, les beautés puériles d'une vaine éloquence, Grand Dieu! que le pécheur paraît méprisable et digne de risée, quand on l'envisage dans votre lumière 1

Car sommes-nous donc ici sur une tribune profane, pour ménager avec des paroles artificieuses les suffrages d'une assemblée oisive; ou dans la chaire chrétienne et à la place de Jésus-Christ, pour vous instruire, pour vous reprendre, pour vous sanctifier au nom et sous les yeux de celui qui nous envoie? Est-ce ici une dispute de gloire, un exercice d'esprit et d'oisiveté, ou le plus saint et le plus important ministère de la foi ? Eh ! pourquoi venezvous vous arrêter à nus faibles talents, et chercher des qualités humaines où Dieu seul parle et agit ? Les instruments les plus vils ne sont-ils pas quelquefois les plus propres à la puissance de sa grâce'/ les murs de Jéricho

(1) l's. , cvxxvi, J.

ne tombent-ils pas, quand il lui plaît, au bruit des plus fragiles trompettes ? Eh ! que nous importe de vous plaire, si nous ne vous changeons pas? Que nous sert d'être éloquents, si vous êtes toujours pécheurs? quel fruit nous revient-il de vos louanges, si vous n'en retirez vous-mêmes aucun de nos instructions? Notre gloire, c'est l'établissement du règne de Dieu dans vos cœurs ; vos larmes toutes seules, bien mieux que vos applaudissements, peuvent faire notre éloge; et nous ne voulons point d'autre couronne que vous-mêmes et votre salut éternel.

QUATRIEME LECTURE

MERCREDI

RESUME

I" Partie. Disposition de pureté et d'innocence. La présence de Dieu, répandue sur toute la terre, est une raison qui nous oblige de paraître partout purs et sans tache à ses yeux : aussi le pécheur qui porte une conscience impure est-il une espèce de profanateur de la terre. A combien plus forte raison nos temples saints, qui sont particulièrement consacrés à Dieu, où la divinité elle-même réside corporellement, pour ainsi dire, demandent-ils que nous y paraissions purs et sans tache, de peur de déshonorer la sainteté de Dieu qui les habite

Lorsque le temple de Salomon eut été bâti. Dieu prit les précautions les plus sévères pour que les hommes n'osassent y paraître en sa présence couverts de taches et de souillures. Après combien de barrière: et de séparations se présentait le Saint des saints : ce lieu inacces sible à tout mortel, excepté au seul souverain pontife, qui n'y entrai même qu'une fois dans l'année après bien des préparations ! La bont« divine dans la loi de grâce n'a plus mis ces barrières terribles enln lui et l'homme ; elle a permis à tout fidèle d'approcher du Saint de saints : mais ce n'est pas que sa sainteté exige moins d'innocence d la part des chrétiens ; au contraire, elle veut nous faire sentir quell doit être la sainteté du chrétien obligé de soutenir tous les jours a pied des autels la présence du Dieu qu'il invoque et qu'il adore d'où il s'ensuit que c'est la sainteté seule qui nous ouvre ces porte sacrées et que nous ne sommes plus dignes d'y entrer, si nous son mes des chrétiens impurs. En effet, tout ce qui se passe dans ne temples, les mystères que nous y célébrons, l'hostie qu'on y offre, h cantiques sacrés qu'on y entend, tout cela suppose la justice et sainteté dans les spectateurs : et c'est tellement l'intention de l'Égli que tout ce qui est dans nos temples soit saint, qu'elle consac

même les pierres de ces édifices sacrés, qu'autrefois elle refusait des tombeaux aux corps des fidèles dans l'enceinte de ses murs, et que les pénitents publics eux-mêmes étaient exclus durant longtemps de l'assistance aux saints mystères : ce n'étaient que leurs larmes et leurs macérations qui leur ouvraient enfin les portes sacrées.

L'Église, il est vrai, ne fait plus ce discernement sévère ; mais l'Église suppose que si vous n'êtes pas juste, en venant ici paraître devant la majesté d'un Dieu saint, vous y portez du moins des désirs de justice et de pénitence ; et ce sont ces désirs seuls qui peuvent vous autoriser, et vous donner droit de venir paraître ici dans le lieu saint. Et en effet, se sentir coupable des crimes les plus honteux ; et venir paraître ici devant Dieu sans être touché du moins de honte et de douleur, sans penser du moins aux moyens de sortir d'un état si déplorable^ c'est profaner le temple de Dieu, outrager sa gloire et sa majesté, et la sainteté de ses mystères ; car dès que vous paraissez ici avec un cœur corrompu et endurci, vous désavouez le ministère du prêtre qui offre à votre place, vous insultez à l'amour de Jésus- Christ lui-même qui vous oiïre à son Père comme une portion de cette Église pure et sans tache qu'il a lavée dans son sang ; vous insultez à la piété de l'Église, qui vous croyant uni à sa foi et à sa charité, vous met dans la bouche des sentiments de religion, de douleur et de pénitence : vous êtes donc là comme un anathème, et comme un imposteur, qui désavouez en secret tout ce qui se passe en public.

Il ne faut pourtant pas conclure de là qu'il faut se bannir de nos temples, lorsqu'on est pécheur. A Dieu ne plaise : c'est alors qu'il faut venir chercher sa délivrance dans ce lieu saint ; puisque ce n'est qu'ici où les pécheurs peuvent encore trouver un asile, et des remèdes à tous leurs maux.

Mais si le seul état de crime sans remords est une manière d'irrévérence qui profane la sainteté de nos temples et de nos mystères ; que sera-ce de faire du temple saint un rendez-vous d'iniquité, et de changer les asiles sacrés de notre sanctification, en des occasions de dérèglement et de licence !

ir Partie. Disposition de frayeur et de recueillement. Dieu est esprit et vérité ; et c'est en esprit et en vérité qu'il veut principalement qu'on l'honore, et non pas seulement par la posture extérieure de nos corps : or l'esprit dans lequel nous devons paraître devant lui est un esprit d'adoration, de prière et d'action de grâces.

1° Un esprit d'adoration : c'est dans nos temples où Dieu manifeste ses merveilles et sa grandeur suprême, où il descend du ciel pour recevoir nos hommages. Notre premier sentiment, lorsque uous entrons dans ce lieu saint, doit donc être un sentiment de terreur, de

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