‹ Lectures spirituelles pour le temps du carêmeChapitre 29 sur 58 · CINQUIEME MOTIF · texte numérisé non relu

CINQUIEME MOTIF

Comme nous avons mis le comble à nos crimes, il semble aussi rassembler sur nos têtes les traits de sa colère. Nos ennemis nous insultent. Les enfants d'Amalec ont la victoire sur le peuple de Dieu. Notre ancienne valeur semble s'être changée en faiblesse. Nos frontières sont ouvertes. Ces murs inaccessibles, en qui nous mettions notre confiance, sont renversés. Nos voisins, à peine autrefois en sûreté dans leurs places les plus reculées, semblent déjà méditer la conquête de nos provinces, et se partager par avance nos terres et nos foyers. La justice de nos armes semble en affaiblir la force et le succès. La paix, autrefois entre nos mains, s'éloigne de plus en plus de nous, et nos désirs ne font que la rendre plus difficile. Le fléau de la guerre et de la désolation répand le deuil et la misère sur nos villes et sur nos campagnes. Lepeuple gémit sous le poids des charges que le malheur des temps a rendues nécessaires. La France, que nos premières années avaient vue si florissante, est maintenant plongée dans une tristesse amère et profonde : et nos ennemis, si jaloux autrefois de nos prospérités, peuvent à peine se persuader nos malheurs et nos pertes.

D'où vient ce changement ? Je l'ai déjà dit. La colère de Dieu éclate sur nos crimes ; leur énormité est enfin montée jusqu'au trône de ses vengeances. Il a regardé du haut de sa demeure éternelle, dit le prophète (1), et il a vu les abominations qui sont au milieu de nous : les fidèles sans mœurs, les grands sans religion, les ministres mêmes sans piété ; le sexe sans pudeur et sans bienséance, s'aviissant par des indécences dont les siècles de nos pères

(n Ps. C(, 20.

auraient rougi, et n'étant plus en sûreté que par le dégoût qu'en ont ceux mêmes à qui il s'étudie de plaire.

Il a regardé du haut du ciel, et il a vu les adultères et les abominations en honneur au milieu de son peuple ; les rapines et les injustices revêtues des litres et des dignités publiques; les débauches et les excès affreux autorisés par de grands exemples; un luxe monstrueux et insensé croître et augmenter avec la misère publique; les théâtres devenus des lieux de prostitution, par le dérèglement déclaré de ces victimes infortunées qu'on y court entendre; et les mœurs publiques devenues des scandales publics.

Il a regardé du haut du ciel, et il a vu l'intrigue, l'ambition, le schisme et l'aigreur déshonorer son sanctuaire; les ministres de la paix eux-mêmes divisés; la défense de la vérité devenue le prétexte des animosités personnelles; le zèle allumé par un vil intérêt; les passions appelées à la défense de la religion qui les condamne: la piété changée en gain et en une indigne hypocrisie; et ce royaume autrefois le soutien de la foi, et la plus pnie portion de son Église, devenu par la licence des discours et l'impiété des sentiments le théâtre d'honneur des philosophes et des incrédules.

II a regardé du haut du ciel, et il a vu un souverain pieux environné d'une cour dissolue ; le courtisan toujours parmi nous servile imitateur du maître, devenir ici son censeur secret; la piété sur le trône devenue plus odieuse ; les crimes se multiplier par la contrainte; le péril de la débauche en assaisonner les excès; l'ambition se revêtir' des apparences de la piété pour attirer les largesses du souverain; l'hypocrisie s'enrichir des bienfaits destinés à récompenser la vertu ; et la religion plus déshonorée par les mœurs et les artifices de ses faux justes, que par Is licence des pécheurs les plus déclarés.

Et alors il a versé sur nous la coupe de sa fureur ef d(

sa colère. II a fait périr par le glaive de nos ennemis, nos enfants, nos époux, nos frères et nos proches. Il a répandu sur nos armées un esprit de terreur et de vertige. Il a fait échouer nos projets; et nos prospérités passées n'ayant été pour nous que de nouveaux motifs d'orgueil et de dissolution, il a eu recours aux châtiments, afin que, si nous avons été ingrats à ses faveurs, nous ne soyons pas insensibles à notre affliction et à nos peines.

Et cependant, quel usage faisons-nous de ces fléaux publics? Qu'opposons-nous à la colère de Dieu pour la désarmer? Des plaintes inutiles, des terreurs humaines sur lincertitude des événements, des inquiétudes sur les misères et sur les charges publiques: que dirai-je? des murmures peut-être contre le gouvernement, de vaines réflexions et des censures éternelles sur ceux qui sont à la tête des affaires, des clameurs inutiles contre ceux qui sont chargés des entreprises et des projets, des dérisions souvent et des chants satiriques et profanes, symbole éternel de la légèreté de la nation et qui nous ont toujours consolés de nos malheurs, en éternisant le souvenir de nos pertes; c'est ce qu'un ancien Père reprochait déjà- de son temps à nos ancêtres (I).

Insensés que nous sommes! nous nous en prenons aux hommes comme s'ils étaient les auteurs de nos calamités. Nous accusons leur imprudence, leur peu d'habileté, leurs méprises, de nos malheurs. Nous ne remontons pas plus haut : nous ne voyons pas que les coups qui nous frappent partent du ciel, que c'est Dieu lui-même qui confond les conseils et la prudence de nos chefs ; qui aveugle nos sages et nos vieillards; qui répand l'épouvante et la terreur dans nos armées, et que nos crimes euls enfantent tous nos malheurs. Mettons Dieu de notre ôté, et alors nous serons les plus forts. Forçons le Sei-

1,1) Salvianus.

gneur, par un repentir sincère, à combattre pour nous; et alors, ou il donnera la paix à son peuple, ou nous dissi perons nos ennemis comme de la poussière.

Maison d'Israël, disait autrefois le grand-prètre Eliacim aux Juifs frappés comme nous de la main de Dieu, et en proie aux troupes victorieuses des Assyriens; souvenez vous comment Moïse, ce serviteur de Dieu, brisa autrefois la force d'Amalec, qui se confiait dans sa puissance, dans le nombre de ses troupes, et dans la multitude do ses chariots. Ainsi disparaîtront devant vous vos ennemis, continuait ce vénérable pontife, si vous demeurez fidèles dans la pratique des ordonnances de la loi, et si vous revenez au Seigneur par les gémissements d'un cœur brisé, et d'un repentir vif et sincère (1).

Et voilà ce que le pontife saint (2) qui nous honore ici de sa présence, et que le Seigneur a suscité à son peuple dans ce temps de calamité, vous a déjà dit avec les expressions les plus vives du zèle pastoral et de l'éloquence chrétienne. Voilà les ressources qu'il a marquées par une indication solennelle de jeûnes et de prières, pour remédier aux maux qui nous affligent. Finissons nos désordres, a-t-il dit, et nos malheurs finiront bientôt. Devenons plus fidèles, et nous deviendrons bientôt plus heureux et plus tranquilles. Faisons cesser les scandales qui sont au milieu de nous, et nos larmes seront bientôt essuyées. Converlissons-nous au Seigneur, et le Seigneur combattrapour nous. Mettons-nous en paix avec Dieu, et nous laurons bientôt avec les hommes.

Voilà ce que ses exemples vous prêchent encore plus efficacement que ses discours. 11 souffre des malheurs qui vous affligent; mais il souffre encore plus des iniquités qui vous lesatlirent.il porte avec vous le poids de vos afflictions et de vos pertes; mais il porte encore plus le

(1) Juditb, IV, 14, 22.— (2) Monseigneur le cardinal de Noailles, devant qui ce sermon lut prêché à Notre-Dame.

poids de vos crimes. Il demande pour vous au Seigneur des jours plus tranquilles et plus fortunés, mais il en demande aussi de plus saints.

Soulagez son zèle en répondante sa tendresse. Consolez sa piété en secondant ses désirs. Récompensez ses soins en vous conformant à ses exemples. Dieu n'a pas encore abandonné son peuple, puisque, malgré tant de calamités, dont il nous frappe, il vous suscite encore un pasteur fidèle, qui peut vous réconcilier avec le Seigneur, etarrêter le bras de son indignation et de sa colère. N'abusez donc pas du don de Dieu, et ne rendez pas inutiles, par l'endurcissement de votre cœur, tant de moyens de sanctification que la bonté de Dieu vous offre, et les ressources les plus heureuses de votre salut.

Grand Dieu, que de justes sujets de condamnation n'aurez-vous pas un jour contre moi ! Que n'aurez-vous pas fait pour me sauver, et qu'aurai-je omis moi-même pour me perdre ? Vous avez mis tout en œuvre pour empêcher votre créature de périr ; vos grâces, vos inspirations, des lumières vives, des amertumes salutaires, des dégoûts infinis, des passions traversées, des projets confondus,des espérances évanouies, des calamités publiques et personnelles: que dirai-je encore? un cœur même tendre pour le bien ; un cœur né avec des sentiments de vertu et de droiture; un cœur qui se refusait aux excès, qui ne paraissait point fait pour le dérèglement, qui ne cessait ile me rappeler à vous, et de me reprocher en secret ma honte et ma faiblesse Que puis-je vous dire, tout couvert de vos bienfaits et de mes crimes? Seigneur, ne vous lassez pas de me tendre la main. Vous en avez trop fait jusqu'ici pour me laisser périr sans ressource ; plus je me trouve indigne de nouvelles faveurs, plus j'en espère. L'horreur de mon état augmente ma confiance ; et l'excès de mes misères est le seul droit que j'offre à vos miséricordes éternelles.

DEUXIEME LECTURE

LUNDI

RÉSUMÉ

1" Partie. La mort est incertaine : pensez-y donc, puisque vous ne savez à quelle heure elle arrivera. Cependant c'est sou incertitude même qui fait que nous n'y pensons pas : or je dis que c'est là, de toutes les dispositions, la plus téméraire et la moins sensée. En effet, un malheur qui peut arriver chaque jour, est-il plus à mépriser qu'un autre qui ne vous menacerait qu'au bout d'un certain nombre d'années ? quoi ! parce que le péril est toujours présent, l'attention serait moins nécessaire ? ce devrait être tout le contraire. Aussi, le grand motif dont Jésus-Christ s'est servi pour nous exhorter à veiller sans cesse, c'est l'incertitude du dernier jour. Il n'est point en effet de motif plus pressant que celui-là : car si la mort, vue de loin, mais à un point sûr et marqué, nous effraierait, nous détacherait du monde, nous occuperait sans cesse ; son incertitude, si nous étions sages, devrait faire sur nous des impressions infiniment plus fortes. Remarquez en effet que cette incertitude est accompagnée de toutes les circonstances les plus capables d'alarmer, on du moins d'occuper un homme sage.

!• La surprise de ce dernier jour que vous avez à craindre, n'est pas un accident rare ; c'est un malheur familier : il n'est pas de jour (jui ne vous en fournisse des exemples, puisque presque tous les hommes sont surpris par la mort.

2" Si cette incertitude ne roulait que sur l'heure, sur le lieu ou sur le genre de votre mort, elle ne paraîtrait pas si affreuse ; mais ce qu'il y a ici de terrible, c'est qu'il est incertain si vous mourrez dans le Seigneur ou dans votre péché : la mort seule vous découvrira ce secret ; et dans cette incertitude vous êtes tranquille !

3° Dans toutes les autres incertitudes, ou le nombre de ceux qui partagent avec nous les mêmes périls peut nous rassurer, ou des res-

sources dont nous pouvons nous flatter nous laissent plus tranquilles, ou enfin, tout au pis, la surprise n'est qu'une instruction pour l'avenir. Mais dans l'incertitude terrible de la mort, rien de cela ne s'y trouve, et surtout la surprise est sans retour, parce que nous ne mourrons qu'une fois ; et cependant nous ne sommes point alarmés !

Mais sur quoi donc pouvez-vous justifier cet oubli incompréhensible dans lequel vous vivez de votre dernier jour ? Sur la jeunesse ? mais la mort respecte-t-elle les âges non plus que les rangs ? Sur la force du tempérament ? mais qu'est-ce que la santé la mieux établie ? une étincelle qu'un souffle éteint. Après tout, prolongez vos jours au delà même de vos espérances ; ce qui doit finir peut-il vous paraître long?

Tirons les conséquences naturelles de l'incertitude de la mort : la première, c'est que la mort étant incertaine, c'est une folie de s'attacher à ce qui doit passer en un instant ; la seconde, c'est que nous devons donc mourir chaque jour, et ne nous permettre aucune action dans laquelle nous ne voulussions point être surpris ; la troisième, c'est que nous ne devons donc pas différer notre pénitence. Voilà les réflexions sages et naturelles où doit nous conduire l'incertitude de notre dernière heure.

IP Partie. La mort est certaine : pense::-y donc, parce qu'elle doit arriver. Rien ne nous effraie tant que ce qui nous rappelle le souvenir de la mort : aussi est-ce ce que nous fuyons avec le plus de soin. Mais, si ces frayeurs étaient pardonnables à des païens, on doit être surpris que la mort soit si terrible à des chrétiens, et que la terreur de cette image leur serve même de prétexte pour l'éloigner de leur pensée.

Car, 1°, je veux que vous ayez raison de craindre la mort : mais puisqu'elle est certaine, je ne comprends pas que, parce qu'elle vous paraît terrible, vous ne deviez pas vous en occuper et la prévenir : au contraire, plus le malheur dont vous êtes menacé est affreux, plus vous devez ne pas le perdre de vue, et prendre sans cesse des mesures pour n'en être pas surpris.

2° Si, en éloignant cette pensée, vous pouviez aussi éloigner la mort, vos frayeurs auraient du moins une excuse : mais, pensez-y, n'y pensez pas, la mort avance toujours. Que gagnez-vous donc en détournant votre esprit de cette pensée ? vous vous rendez la surprise inévitable.

.3° Quand cette pensée ferait sur vous des impressions de frayeur et de tristesse, où serait l'inconvénient ? vous n'êtes pas sur la terre pour ne vous y occuper que d'images douces et riantes.

Mais, dites-vous, si on pensait tout de bon à la mort, on en perdrait la raison. Mais tant d'âmes fidèles qui mêlent cette pensée à toutes

leurs actions, en ont-elles perdu la raison ? Vous en jjerdriez cettf raison fausse, mondaine, orgueilleuse, charnelle, qui vous séduit : mais vous y acquerriez la véritable sagesse, puisque cette pensée vous apprendrait à regarder le monde comme un exil, les plaisirs comme une ivresse, le péché comme le plus grand des maux, les honiieui> et la fortune comme des songes, le saint comme la grande i-A unique affaire.

Mais, ajoutez-vous, cette pensée, si on l'approfondissait, serait capable de faire tout quitter, et de jeter dans des résolutions violentes «t extrêmes ; c'est-à-dire, elle serait capable de vous détacher du monde, de vos vices, de vos passions, pour vous faire mener une vie chrétienne, seule digne de la raison : voilà ce qu'on appelle des résolutions violentes et extrêmes. D'ailleurs, ne craignez rien ; quand vous iriez d'abord trop loin, les premiers transports se ralentiront bientôt : prenez seulement des mesures contre la tiédeur et le relâchement : voilà, indolent et sensuel comme vous êtes, le seul écueil que vous avez à craindre. Outre cela, quelle illusion ! de peur de faire trop pour Dieu, on ne fait rien du tout, tandis qu'on ne trouve jamais rien de trop pour le monde.

i" C'est à vous une ingratitude criminelle envers Dieu d'éloigner la pensée de la mort, seulement parce qu'elle vous trouble et vous alarme : cette impression de crainte et de terreur est une grâce singulière dont Dieu vous favorise, tandis qu'il la refuse à tant d'autres : c'est par la pensée de la mort qu'il veut vous ramener à lui; c'est à ce remède que votre salut paraît attaché. Tremblez plutôt que votre cœur ne se rassure contre ces frayeurs salutaires, et que Dieu ne retire devons ce moyen de salut : ainsi mettez à profit, pour le règlement de vos mœurs, cette sensibilité, tandis que Dieu vous la laisse encore.

5° Remontez à la source de ces frayeurs excessives, qui vous rendent l'image et la pensée de la mort si terrible; vous la trouverez surtout dans les embarras d'une conscience criminelle. Ce n'est pas la mort que vous craignez, c'est la justice de Dieu (jui vous attend au delà : purifiez donc vôtre conscience ; alors vous verrez arriver ce dernier moment avec moins de crainte et de saisissement. En effet, qu'a la mort d'effrayant pour une âme juste ? elle ne lui ôte que des choses dont l'usage est environné de plaisirs .souvent criminels, et qu'elle ne pouvait conserver longtemps, et elle lui rend des biens immuables et des plaisirs éternels, qu'elle goûtera sans crainte et sans remords. Aussi la mort est le seul point de vue et la seule consolation qui soutient la fidélité des Justes: arrivés à cet heureux moment, ils voient sans regret périr un monde qui ne leur avait jamais paru qu'un amas de fumée, et qu'ils n'avaient jamais aimé.

DE LA MOKT 361

DEVELOPPEMENT

Jésus étant près de la porte de la ville, il arriva qu'on portait en terre un mort qui était le fis unique de sa mère, (tue, xv, 12;.

Jamais mort fut-elle accompagnée de circonstances plus touchantes ? c'est un fils unique, le seul successeur du nom, des titres, delà fortune de sesancêtres, que la mort enlève à une mère veuve et désolée : elle le lui ravit dans la fleur de l'âge, et à l'entrée presque de la vie ; en un temps où échappé aux accidents de l'enfance, et parvenu à ce premier degré de force et de raison, qui commence l'homme, il paraissait le moins exposé aux surprises de la mort, et laissait enfin respirer la tendresse maternelle de toutes les frayeurs qui suivent les progrès incertains de l'éducation. Les citoyens en foule accoururent mêler leurs larmes à celles de cette mère désolée : assidus à ses côtés, ils cherchent à diminuer sa douleur, par la consolation de ces discours vagues et communs, qu'une tristesse profonde n'écoute guère ; ils entourent avec elle le triste cercueil ; ils parent les obsèques de leur deuil et de leur présence : l'appareil de cette pompe funèbre est pour eux un spectacle; mais est-il une instruction? ils en sont frappés, attendris; mais en sont-ils moins attachés à la vie ? et le souvenir de cette mort ne va-t-il pas périr dans leur esprit, avec le bruit et la décoration des funérailles?

A de semblables exemples, nous apportons tous les jours les mêmes dispositions. Les sentiments qu'une mort ino pinée réveille dans nos cœurs, sont des sentiments d'une journée, comme si la mort elle-même devait être l'affaire d'un jour. On s'épuise en vaines réflexions sur l'inconstance des choses humaines ; mais l'objet qui nous frappait, une fois disparu, le cœur redevenu tranquille se trouve le même. Nos projets, nos soins, nos attachements pour la

terre, ne sont pas moins vifs que si nous travaillions pour des années éternelles ; et au sortir d'un spectacle lugubre, où l'on a vu quelquefois la naissance, la jeunesse, les titres, la réputation fondre tout d'un coup, et se perdre pour toujours dans le tombeau, on rentre dans le monde, plus occupé, plus empressé que jamais de tous ces vains objets dont on vient de voir de ses propres yeux et toucher presque de ses mains le néant et la poussière.

Cherchons donc aujourd'hui les raisons d'un égarement si déplorable. D'où vient que les hommes s'occupent si peu de la mort, et que cette pensée fait sur eux des impressions si peu durables ? Le voici : l'incertitude de la mort nous amuse, et en éloigne le souvenir de notre esprit ; la certitude de la mort nous effraie, et nous oblige à détourner les yeux de cette triste image : ce qu'elle a d'incertain, nous endort et nous rassure ; ce qu'elle a de terrible et de certain, nous en fait craindre la pensée. Or je veux aujourd'hui combattre la dangereuse sécurité des premiers, et l'injuste frayeur des autres. La mort est incertaine, vous êtes donc téméraire de ne pas vous en occuper, et de vous y laisser surprendre; la mort est certaine, vous êtes donc insensé d'en craindre le souvenir, et vous ne devez jamais la perdre de vue. Pensez à la mort, parce que vous ne savez à quelle heure elle arrivera ; pensez à la mort, parce quelle doit arriver; c'est le sujet de ce discours.

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