‹ Lectures spirituelles pour le temps du carêmeChapitre 31 sur 58 · IV · texte numérisé non relu

IV

2ai LEGTLBES SPIRITUELLES

au milieu dune nombreuse postérilé; les autres, 'arrêtés dès le milieu de leur course, voient comme le roi Ezéchias, les portes du tombeau s'ouvrir en un âge encore floris sant, et cherchant en tain, commr lui, le rente de leurs années (1) ; enfin, il en est qui no font que se montrer à hi terre, qui finissent du matin au soir, et qui, semblables à la fleur des champs, ne mettent presque point dintervalle entre l'instant qui les voit éclore, et celui qui les voit se cher et disparaître. Le moment fatal marqué à chacun est un secret écrit dans le livre éternel que l'Agneau seul a droit d'ouvrir. Nous vivons donc tous, incertains de la durée de nos jours; et cette incertitude, si capable toute seule de nous rendre attentifs à cette dernière heure, endort elle-même notre vigilante. Nous ne songeons point à la haort, parce que nous ne savons où la placer dans les dilîérents âges de notre vie. Nous ne regardons pas même la vieillesse du moins comme le terme sûr et inévitable : le doute si l'on y parviendra, qui devrait, ce semble, borner en deçà nos espérances, fait que nous les étendons même au delà de cet âge. Notre crainte ne pouvant poser sur rien de certain, n'est plus qu'un sentiment vague et confus, qui ne porte sur rien du tout; de sorte que lincertitude qui ne devrait tomber que sur le plus ou le moins, nous rend tranquilles sur le fonds même.

Or je dis d'abord que de toutes les dispositions, c'est ici la plus téméraire et la moins sensée; j'en appelle à vousmêmes. Un malheur, qui pput arriver chaque jour, est il plus à mépriser qu'un autre qui ne vous menacerait qu'au bout d'un certain nombre d'années? Quoi 1 parce qu'on peut vous redeman'Ier voire àme à chaque instant, vous la posséderiez en paix, comme si vous ne deviez jamais la perdre? parée que le péril est toujours présent, l'attention serait moins nécessaire? et dans quelle autre

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SUR LA MOHT '2i:.

affaire que celle du salut, Fincertitude devient-elle une raison de sécurité et de négligence? La conduite de ce serviteur de l'Évangile, qui sous prétexte que son maître tardait de venir, et qu'il ignorait l'heure de son arrivée, usait de ses biens, comme n'en devant plus rendre compte, vous paraît-elle fort prudente? De quels autres motifs Jésus-Chrit s'est-il servi pour nous exhorter à veiller sans cesse? etqu'ya-t-il dans la religion de plus propre à réveillernotre vigilance, que l'incertitude de ce dernier joue? Ah! si l'heure était marquée à chacun de nous; si le royaume de Dieu venait avec observation; si en naissant nous portions écrit sur notre front, le nombre de nos années et le jour fatal qui les verra finir, ce point de vue fixe et certain, quelque éloigné qu'il pût être, nous occuperait, nous troublerait, ne nous laisserait pas un moment tranquilles : nous trouverions toujours trop court l'intervalle que nous verrions encore devant nous : cette image, toujours présente malgré nous à notre esprit, nous dégoûterait de tout, nous rendrait les plaisirs insipides, la fortune indifférente, le monde entier à charge et ennuyeux : ce moment terrible, que nous ne pourrions plus perdre de vue, réprimerait nos passions, éteindrait nos haines, désarmerait nos vengeances, calmerait les révoltes de la chair, viendrait se mêler à tous nos projets; et notre vie, ainsi déterminée à un certain nombre de jours précis et connus, ne serait qu'une préparation à ce dernier moment. Sommes-nous sages? la mort, vue de loin à un point sur et marqué, nous effraierait, nous détacherait du monde et de nous-mêmes, nous rappellerait à Dieu, nous occuperait sans cesse; et cette même mort incertaine, qui peut arriver chaque jour, chaque instant; et cette mort, qui doit nous surprendre, qui doit venir quand nous y penserons le moins; et cette mort qui est peut-être à la porte, nous laisse tranquilles : que dis-je? nous laisse toutes nos passions, tous nos attachements criminels, toute notre viva-

cité pour Te monde, pour les plaisirs, pour la fortune; et parce qu'il n'est pas sûr si nous ne mourrons pas aujourd'hui, nous vivons comme si nos années devaient être éternelles.

Remarquez, en efïet, que cette incertitude est accompagnée de toutes les circonstances les plus capables d'alarmer, ou du moins d'occuper un homme sage, et qui fait quelque usage de la raison. Premièrement, la surprise de ce dernier jour, que vous avez à craindre, n'est pas un de ces accidents rares, uniques, qui ne tombent que sur quelques malheureux, et qu'il est plus prudent de mépriser que de prévoir. Il ne s'agit pas ici, pour que la mort vous surprenne, que la foudre tombe sur vous, que vous soyez ensevelis sous les ruines de vos palais, qu'un naufrage vous engloutisse sous les eaux; ni de tant d'autres malheurs, que leur singularité rend plus terribles, et cependant moins appréhendés : c'est un malheur familier; il n'est pas de jour qui ne vous en fournisse des exemples; presque tous les hommes sont surpris de la mort; tous l'ont vue approcher, lorsqu'ils la croyaient encore loin ; tous se disaient à eux-mêmes, comme l'insensé de l'Evangile : Mon âme, reposez-vous, vous avez du bien pour plusieurs années (1). Ainsi sont morts vos proches, vos amis, presque tous ceux que vous avez vu mourir; tous vous ont laissés vous-mêmes étonnés de la promptitude de leur mort : vous en avez cherché des raisons dans l'imprudence du malade, dans l'ignorance de l'art, dans le choix des remèdes ; mais la meilleure et la seule, c'est que le jour du Seigneur nous surprend toujours. La terre est comme un vaste champ de bataille où l'on est tous les jours aux prises avec l'ennemi : vous en êtes sorti heureusement aujourd'hui, mais vous y avez vu périr des gens qui se promettaient d'en sortir comme vous : il faudra demain lentrer

{Vi Luc, XII, 19.

en lice; qui vous a dit que le sort, si bizarre pour les autres, sera toujours constamment heureux pour vous seul? et puisqu'enfin vous devez y périr, êtes-vous raisonnable d'y bâtir une demeure stable et permanente, sur le lieu même destiné peut-être à vous servir de sépulture? Mettez-vous dans telle situation qu'il vous plaira, il nest point de moment qui ne puisse être pour vous le dernier, et qui ne l'ait été, à vos yeux, de quelques-uns de vos frères; point d'action d'éclat qui ne puisse être terminée par les ténèbres éternelles du tombeau : et Hérode est frappé au milieu des applaudissements insensés de son peuple ; point de jour solennel qui ne puisse finir par votre pompe funèbre : et Jézabel fut précipitée le jour même qu'elle avait choisi pour se montrer avec plus de faste et d'ostentation aux fenêtres de son palais ; point de festin délicieux qui ne puisse être pour vous une nourriture de mort : et Balthazar expire autour d'une table somptueuse ; point de sommeil qui ne puisse vous conduire à un sommeil éternel : et Holopherne, au milieu de son armée, vainqueur des royaumes et des provinces, expire sous le glaive d'une simple femme d'Israël; point de crime quij ne puisse finir vos crimes : et Zambri trouve une mort infâme dans les tentes mêmes des filles de Madian; point de maladie qui ne puisse être le terme fatal de vos jours: et vous voyez tous les jours les infirmités les plus légères tromper les conjectures de l'art et l'attente des malades, et tourner tout d'un coup à la mort; en un mot, représentez-vous dans quelque circonstance de votre vie, où vous puissiez jamais vous trouver, à peine pourrez-vous compter ceux qui y ont été surpris ; et rien ne peut vous garantir que vous ne le serez pas vous-même. Vous le dites, vous en convenez ; et cet aveu si terrible n'est qu'un discours que vous donnez à l'usage, et ne vous conduit jamais à une seule précaution qui puisse vous mettre à couvert du péril.

-'5S I.ECTtRES SPIRITUELLES

Secondement, si cette incertitude ne roulait que sur l'iieure, sur- le lieu, ou sur le genre de votre mort, elle ne paraîtrait pas si affreuse : car enfin, qu'importe au chrétien, dit saint Augustin, de mourir au milieu de ses proches, ou dans des contrées étrangères ; dans le lit de sa douleur, ou dans le sein des ondes, pourvu qu'il meure dans la piété et dans la justice? Mais ce qu'il va ici de terrible, c'est qu'il est incertain si vous mourrez dans le Seigoeur, ou dans votre péché ; c'est que vous ignorez ce que vous serez dans cette autre terre, où les conditions ne changeront plus ; entre les mains de qui tombera votre âme, seule, étrangère, tremblante, au sortir du corps ; si elle sera environnée de lumière, et portée au pied du trône sur les ailes des esprits bienheureux, ou enveloppée d'un nuage affreux, et précipitée dans les abîmes ; vous êtes entre ces deux éternités, vous ne savez à laquelle des deux vous appartiendrez; la mort seule vous découvrira ce secret : et dans cette incertitude, vous êtes tranquille ? et vous la laissez venir indolemment, comme si elle ne devait décider de rien pour vous ? Ah ! si tout devait finir avec nous, l'impie aurait encore tort de dire : Ne pensons point à la fin de noire vie, mangeons et buvons, nous mourrons demain : plus il trouverait de douceur à vivre, plus il aurait raison de craindre la mort, qui ne serait pour lui cependant qu'une cessation entière de son être. Mais nous, à qui la foi découvre au delà des peines ou des récompenses éternelles; nous qui devons arrivera la morl. incertains sur celte terrible alternative, n'y a-t-il pas de la folie, que dis-je? de la fureur (en ne tenant pas à la vérité le même discours que l'impie : Mangeons et buvons, nous mourrons demain), de vivre comme si nous pensimis . comme lui ?

Eh ! pouvons-nous être un seul instant sans nous occuper de ce moment décisif, et sans adoucir par les précautions de la foi, ce que cette incertitude peut jeter

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de trouble et de frayeur dans une âme qui n'a pas encore ^ renoncé à ses espérances éternelles ?

Troisièmement, dans toutes les autres incertitudes, ou le nombre de ceux qui partagent avec nous le même péril, peut nous rassurer; ou des ressources dont nous pouvons nous flatter, nous laissent plus tranquilles ; ou enfin, tout au pire, la surprise n'est qu'une instruction, qui nous apprend, à nos dépens, à être une autrefois plus sur nos gardes. Mais dans l'incertitude terrible dont il s'agit, le nombre de ceux qui courent le même risque que nous, ne diminue rien au nôtre : toutes les ressources dont nous pouvons nous flatter au lit de la mort, sont d'ordinaire des illusions; et la religion elle-même qui les fournit n'en espère presque rien : enfin la surprise est sans retour; nous ne mourons qu'une t'ois ; et nous ne pouvons plus mettre à profit notre imprudence pour une autre occasion-. Notre malheur nous détrompe, il est vrai; mais ces nouvelles lumières qui dissipent notre erreur, devenues inutiles par l'immutabilité de notre état, ne sont plus que des lumières cruelles qui vont nous déchirer éternellement, et faire la matière la plus douloureuse de notre supplice, plutôt que des réflexions sages qui puissent' nous conduire au repentir.

Sur quoi pouvez-vous donc 'justifier cet oubli profond et incompréhensible, dans lequel vous vivez, de votre dernier jour ? sur la jeunesse qui semble vous promettre encore une longue suite d'années ? La jeunesse ! mais le fils de la veuve de Na'im était jeune : la mort respecte-t-elle les âges et les rangs? La jeunesse! mais c'est justement ce qui me ferait craindre pour vous ; des mœurs licencieuses, des plaisirs extrêmes, des passions outrées, les excès de la table, les mouvements de l'ambition, les dangers de la guerre, les désirs de la gloire, les saillies de la vengeance ; n'est-ce pas dans ces beaux jours que la plupart des hommes finissent leur course ?

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Adonias eût vieilli, s'il n'eût été voluptueux ; Absalon, s'il eût été libre d'ambition ; le fils du roi de Sichem, s'il n'eût pas aimé Dina ; Jonathas, si la gloire ne lui eût creusé un tombeau sur les montagnes de Gelboé. La jeunesse ! mais faut il renouveler ici la douleur de la nation, et redoubler des larmes qui coulent encore ? fautil aigrir la plaie qui saigne encore, et qui saignera longtemps, dans le cœur du grand prince qui nous écoute ? Une jeune princesse, les délices delà cour; un jeune prince, l'espérance de l'état ; l'enfant même, le fruit précieux de leur tendresse et des vœux publics ; la cruelle mort ne vient elle pas de les moissonner tous ensemble en un clin d'œil ? et cet auguste palais, rempli, il y a peu de jours, de tant de gloire, de majesté, de magnificence, n'est-il pas devenu, ce semble, pour toujours une m;iison de deuil et de tristesse? La jeunesse ! que la France serait heureuse, si l'on eût pu compter sur cette ressource ! hélas ! c'est la saison des périls, et l'écueil le plus ordinaire de la vie.

Sur quoi vous rassurez-vous donc encore? sur la force du tempérament? Mais qu'est-ce que la santé la mieux établie? une étincelle qu'un souffle éteint : il ne faut qu'un jour d'infirmité pour détruire le corps le plus robuste du monde. Je n'examine pas après cela si vous ne vous flattez point même là-dessus; si un corps ruiné par les désordres de vos premiers ans, ne vous annonce pas au dedans de vous une réponse de mort ; si des infirmités habituelles ne vous ouvrent pas de loin les portes du tombeau ; si des indices fâcheux ne vous menacent pas d'un accident soudain : je veux que vous prolongiez vos jours au delà même de vos espérances. Hélas ! ce qui doit finir, peut il vous paraître long? regardez derrière vous; où sont vos premières années? que laissent-elles de réel dans votre souvenir? pas plus qu'un songe de la nuit: vous rêvez que vous avez vécu ; voilà tout ce qui vous en reste :

tout cet intervalle qui s'est écoulé depuis votre naissance jusqu'aujourd'hui, ce n'est qu'un trait rapide qu'à peine vous avez vu passer : quand vous auriez commencé à vivre avec le monde, le passé ne vous paraîtrait pas plus long ni plus réel : tous les siècles- qui ont coulé jusqu'à nous, vous les regarderiez comme des instants fugitifs; tous les peuples qui ont paru et disparu dans l'univers, toutes les révolutions d'empires et de royaumes, tous ces grands événements qui embellissent nos histoires, ne seraient pour vous que les différentes scènes d'un spectacle que vous auriez vu finir en un jour. Rappelez seulement les victoires, les prises de places, les traités glorieux, les magnificences, les événements pompeux des premières années de ce règne; vous y touchez encore : vous en avez été la plupart, non seulement spectateurs; mais vous en avez partagé les périls et la gloire : ils passeront dans nos annales jusqu'à nos derniers neveux; mais pour vous, ce n'est déjà plus qu'un songe, qu'un éclair qui a disparu, et que chaque jour efface même de votre souvenir. Qu'est-ce donc que le peu de chemin qui vous reste à faire? croyons-nous que les jours à venir aient plus de réalité que les passés? les années paraissent longues quand elles sont encore loin de nous; arrivées, elles disparaissent, elles nous échappent en un instant; et nous n'aurons pas tourné la tête, que nous nous trouverons, comme par un enchantement, au terme fatal qui nous paraît encore si loin, et ne devait jamais arriver. Regardez le monde tel que vous l'avez vu dans vos premières années, et tel que vous le voyez aujourd'hui; une nouvelle cour a succédé à celle que vos premiers ans ont vue; de nouveaux personnages sont montés sur la scène; les grands rôles sont remplis par de nouveaux acteurs ; ce sont de nouveaux événements, de nouvelles intrigues, de nouvelles passions, denouveauxhéros dans la vertu, comme dans le vice, qui font le sujet des louanges, des dérisions,

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des censures publiques : un nouveau monde sest élevé insensibleiu'ent, et sans que vous vous en soyez aperçu, sur les débris du premier : tout passe avec vous et comme vous; une rapidité que rien narrète, entraîne tout dans les abimes de l'éternité ; nos ancêtres nous en frayèrent hier le chemin, et nous allons le frayer demain à ceux qui viendront après nous. Les âges se renouvellent, la figure du inonde passe sans cesse, les morts et les vivants se remplacent et se succèdent continuellement: rien ne demeure; tout change, tout s'use, tout s'éteint: Dieu seul demeure toujours le même ; le torrent des siècles, qui entraîne tous les hommes, coule devant ses yeux; et il voit, av£C indignation, de faibles mortels, emportés par ce cours rapide, l'insulter en passant ; vouloir faire de ce seul instant tout leur bonheur, et tomber, au sortir de là, entre les mains de sa colère et de sa vengeance. Où sont maintenant parmi nous les sages, dit l'Apôtre? et un homme, fùt-il capable de gouverner l'univers, peut-il mériter ce nom, dès qu'il peut oublier ce qu'il est et ce qu'il doit être?

Cependant quelle impression fait sur nous l'instabilité de tout ce qui passe? la mort de nos proches, de nos amis, de nos concurrents, de nos maîtres? Nous ne pensons pas que nous allons les suivie de près : nous ne pensons qu'à nous revêtir de leurs dépouilles ; nous ne pensons pas au peu de temps qu'ils en ont joui : nous ne pensons qu'au plaisir qu'ils ont eu de les posséder, nous nous hâtons de profiler du débris les uns des autres; nous ressemblons à ces soldats insensés, qui, au fort de la mêlée, et dans le temps que leurs compagnons tombent de toutes parts à leurs côtés sous le fer et le feu des ennemis, se chargent avidement de leurs habits ; et à peine en sont-ils revêtus, qu'un coup mortel leur ôle avec la vie celte folle décoration dont ils venaient de séparer. Ainsi le fils se revêt des dépouilles du père, lui forme les yeux, succède

à son rang, à sa fortune, à ses dignttés, conduit l'appareil de ses funérailles, et se retire plus occupé, plus touché des nouveaux titres dont il est revêtu, qu'instruit des derniers avis d'un père mourant, qu'affligé de sa perte, ou du moins désabusé des choses dici-has par un spectacle qui lui met sous les yeux le néant, et qui lui annonce incessamment la même destinée. La mort de ceux qui nous environnent n'est pas pour nous une instruction plus utile: un tel laisse un poste vacant, et on s'empresse de le demander ; un autre vous avance d'un degré dans le service ; celui-ci finit avec lui des prétentions qui vous auraient incommodé ; celui-là vous laisse l'oreille et la faveur du maître, et c'était le seul qui pouvait vous la disputer; un autre enfin vous approche d'une dignité, et vous ouvre les voies à une élévation où vous n'auriez pu prétendre qu'après lui ; et là-dessus, on se ranime, on prend de nouvelles mesures, on fait de nouveaux projets ; et loin de se détromper par l'exemple de ceux que l'on voit disparaître', il sort de leurs cendres mêmes des étincelles fatales qui viennent rallumer tous nos désirs, tous nos attachements pour le monde ; et la mort, cette image si triste de notre misère, la mort ranime plus dépassions parmi les hommes, que toutes les illusions mêmes de la vie. Qu'y a-t-il donc qui puisse nous détacher de ce monde misérable, puisque la mort même ne sert qu'à resserrer les liens, et nous affermir dans l'erreur qui nous y attache ?

Ici je ne vous demande que de la raison. Quelles sont les conséquences naturelles que le bon sens tout seul doit tirer de l'incertitude de la mort ?

Premièrement', l'heure de la mort est incertaine ; chaque année, chaque jour, chaque moment peut être le dernier de notre vie : donc c'est une folie de s'attacher à tout ce qui doit passer en un instant, et de perdre par là le seul bien qui ne passera pas : donc tout ce que vous faites uniquement pour la terre doit vous paraître perdu, puisque

ir,', LECTLîRi'S Sl'lHITUELLKS

VOUS n'y tenez à rien, que vous n'y pouvez compter sur rien, et que vous n'en emporterez rien que ce que vous aurez fait pour le ciel : donc les royaumes du monde et toute leur gloire, ne doivent pas balancer un moment les intérêts de votre éternité, puisque les grandes fortunes ne vous assurent pas plus de jours que les médiocres ; ni que l'unique avantage qui peut vous en revenir, c'est un chagrin plus amer, quand il faudra, au lit de la mort, s'en .séparer pour toujours : donc tous vos soins, tous vos mouvements, tous vos désirs doivent se réunir à vousménager une fortune durable, un bonheur éternel que personne ne puisse plus vous ravir.

Secondement, l'heure de votre mort est incertaine : donc vous devez mourir chaque jour ; ne vous permettre aucune action dans laquelle vous ne voulussiez point être surpris; regarder toutes vos démarches, comme les démarches d'un mourant qui attend à tous moments qu'on vienne lui redemander son àme; faire toutes vos œuvres comme si vous deviez à l'instant en aller rendre compte ; et puisque vous ne pouvez pas répondre du temps qui suit, régler tellement le présent, que vous n'ayez pas besoin de l'avenir pour le réparer.

Enfin, l'heure de votre mort est incertaine : donc ne différez pas votre pénitence; ne tardez pas de vous convertir au Seigneur, le temps presse; vous ne pouvez pas même vous répondre d'un jour, et vous renvoyez à un avenir éloigné et incertain. Si vous aviez imprudemment avalé un poison mortel, renverriez-vous à un temps éloigné le remède qui presse, et qui seul peut vous conserver la vie? la mort, que vous porteriez dans le sein, vous permettrait-elle des délais et des remises? Voilà votre état. Si vous êtes sage, prenez à l'instant vos précautions: vous portez la mort dans votre àme, puisque vous y portez le pécbé: hàtez-vous d'y remédier; tous les instants sont précieux à qui ne peut se répondre d'aucun: le breuvage

empoisonné qui infecte votre âme, ne saurait vous mener loin : la bonté de Dieu vous otîre encore le remède ; hàtezvous encore une fois d'en user, tandis qu'il vous en laisse le temps. Faudrait-il des exhortations pour vous y résoudre? ne devrait-il pas suffire qu'on vous montrât le bienfait de la guérison? faut-il exhorter un infortuné que les flots entraînent, à faire des efforts pour se garantir du naufrage? devriez-vous avoir besoin là-dessus de notre ministère? Vous touchez à votre dernière heure, vous allez paraître en un clin d'œil devant le tribunal de Dieu : vous pouvez employer utilement le moment qui vous reste. Presque tous ceux qui meurent tous les jours à vos yeux le laissent échapper, et meurent sans en avoir fait aucun usage : vous imitez leur négligence ; la même surprise vous attend : vous mourrez comme eux avant que d'avoir commencé à mieux vivre. On le leur avait annoncé, et nous vous l'annonçons ; leur malheur vous laisse insensibles, et le sort infortuné qui vous attend ne touchera pas davantage ceux à qui nous l'annoncerons un jour : c'est une succession d'aveuglement qui passe des pères aux enfants, et qui se perpétue sur la terre : nous voulons tous mieux vivre, et nous mouronstous avant d'avoir bien vécu.

Voilà les réflexions sages et naturelles, où doit nous conduire l'incertitude de notre dernière heure. Mais si de ce qu'elle est incertaine, vous êtes imprudent de ne pas vous en occuper davantage, que si elle xie devait jamais arriver ; ce que sa certitude a de terrible et d'effrayant, vous excuse encore moins de folie, d'éloigner cette triste image, comme capable d'empoisonner tout le repos et toute la douceur de votre vie. C'est ce qui me reste à vous exposer.

iM LECTURliS SP1RITLIKLLE>

SKCOXDE PAUÏIE.

L'homme n'aime pas à s'occuper de son néant et de sa bassesse : tout ce qui le rappelle à son origine, le rappelle en naê'rae temps à sa mort, blesse son orgueil, intéresse l'amour de son être, attaque par le fondement toutes ses passions, et le jette dans des pensées noires et funestes. Mourir, disparaître à tout ce qui nous environne ; entrer dans les abîmes de l'éternité; devenir cadavre, la pâture des vers, l'horreur des hommes, le dépôt hideux d'un tombeau ; ce spectacle tout seul soulève tous les sens, trouble la raison, noircit l'imagination, empoisonne toute la douceur de la vie: on nose fixer ses regards sur une image siaiïreiise: nous éloignons cette pensée comme la plus triste et la plus amère de toutes ; tout ce qui nous en rappelle le souvenir, nous le craignons, nous le fuyons, comme s'il devait hâter pour nous celte dernière heure. Sous prétexte de tendresse, nous n'aimons pas même qu'on nous parle des personnes chères que la mort nous a ravies; on prend soin de dérober à nos regards leslieux qu'elles habitaient, les peintures où leurs traits sont encore vivants, tout ce qui pourrait réveiller en nous avec leur idée, celle de la mort qui vient de nous les enlever. Quedirai-je? nous craignons les récits lugubres, nous poussons là-dessus nos frayeurs jusqu'aux plus puériles superstitions; nous croyons voir partout des présages si-' nistres de notre mort, dans les rêveries d'un songe, dans le cbant nocturne d'un oiseau, dans un nombre fortuit de convives, dans des événements encore plus ridicules : nous croyons la voir partout, et c'est pour cela même que nous tâchons de la perdre de vue.

Or; ces frayeurs excessives étaient pardonnables à des pa'i'ens. pour qui la mort était le plus grand des malheurs,

puisqu'ils n'attendaient rien au delà du tombeau, et que vivant sans espérance, ils mouraient sans consolation. Mais on doit être surpris que la mort soit si terrible à des chrétiens, et que la terreur de cette image leur serve même de prétexte pour l'éloigner de leur pensée.

Car en premier lieu, je veux que vous ayez raison de craindre celte dernière heure; mais comme elle est certaine, je ne comprends pas, que parce qu'elle vous paraît terrible, vous ne deviez pas vous en occuper et la prévenir ; il me semble au contraire, que plus le malheur dont vous êtes menacé est affreux, plus vous devez ne pas le perdre de vue, et prendre sans cesse des mesures pour n'en être pas surpris. Quoi! plus le péril vous frappe et vous épouvante, plus il vous rendrait indolent et inappliqué? les terreurs outrées de votre imagination vous guériraient de cette crainte sage même qui opère le salut? et parce que vous craignez trop, vous ne penseriez à rien? Mais quel est Ihomme que l'idée trop vive du danger calme et rassure? quoi! s'il fallait marcher par un sentier étroit et escarpé, entouré de toutes parts de précipices, ordonneriez-vous qu'on vous bandât les yeux pour ne pas^^ voirie danger, et de peur que la profondeur de labîme ne vous fît tourner la tête? Ah! vous voyez votre tombeau ouvert cà vos pieds, cet objet affreux vous alarme; et au lieu de prendre, dans la sagesse de la religion, toutes les précautions qu'elle vous offre pour ne pas tomber inopinément dans ce gouffre, vous vous bandez vous-même les yeux pour ne le pas voir ; vous vous faites des diversions réjouissantes pour en effacer l'idée de votre esprit; et semblable à ces victimes infortunées du paganisme, vous courez au bûcher les yeux bandés, couronné de fleurs, environné de danses et de cris de joie, pour ne pas penser au terme fatal où cet appareil vous conduit, et de peur de voir l'autel, c'est-à-dire le lit de la mort, où vous ■allez à l'instant être immolé.

2 S LECTURES SI'IRITLELLES

De plus, si en éloignant cette pensée, vous pouviez aussi éloigner la mort, vos frayeurs auraient du moins une excuse. Mais pensezy ou n y pensez pas, la mort avance toujours; chaque elïort que vous failes pour en éloigner le souvenir, vous rapproche d'elle; et à l'heure marquée elle arrivera. Qu'avancez-vous donc en détournant votre esprit de cette pensée? Diminuez-vous le danger? vous l'augmentez : vous vous rendez la surprise inévitable. Adoucissez-vous l'horreur de ce spectacle en vous le dérobant? Ah! vous lui laissez tout ce qu'il a de plus terrible! Si vous vous rendiez la pensée de la mort plus familière, votre esprit faible et timide s'y accoutumerait insensiblement; vous pourriez peu à peu y fixer vos regards et l'envisager sans trouble, ou du moins avec résignation au lit de la mort : elle ne serait plus pour vous un spectacle nouveau. Un danger prévu de loin n'a rien qui étonne; la mort n'est formidable que la première fois qu'on en rappelle le souvenir; et elle n'est à craindre que lorsqu'elle est imprévue.

Mais d'ailleurs, quand cette pensée vous troublerait, ferait sur vous des impressions de frayeur et de tristesse, où serait l'inconvénient? X'ètes-vous sur la terre que pour y vivre dans un calme indolent, et ne vous y occuper que d'images douces et riantes? On en perdrait la raison, dites-vous, si l'on y pensait tout de bon. On en perdrait la raison? mais tant d'càmes fidèles, qui mêlent cette pensée à toutes leurs actions, et qui font du souvenir de cette dernière heure le frein de leurs passions, et le plus puissant motif de leur fidélité; mais tant d'illustres pénitents, qui s'enfermaient tout vivants dans des tombeaux, pour ne pas perdre de vue l'image do la mort; mais les saints qui mouraient tous les jours, comme l'Apôtre, pour ne pas mourir éternellement, en ont ils perdu la raison? Vous en perdriez la raison? c'està dire, vous regarderiez le monde comme un exil ; les plai-

SUR LA MORT -2(i9

sirs, comme une ivresse; le péclié, comme le plus grand des malheurs; les places, les honneurs, la faveur, la fortune, comme des songes; le salut, comme la grande et unique affaire : est-ce là perdre la raison? Heureuse folie! et que n'êtes-vous dès aujourd'hui du nombre de ces sages insensés ! Vous en perdriez la raison? oui, cette raison fausse, mondaine, orgueilleuse, charnelle, insensée, qui vous séduit; oui, cette raison corrompue, qui obscurcit la foi, qui autorise les passions, qui nous fait préférer le temps à l'éternité, prendre l'ombre pour la vérité, et qui égare tous les hommes ; oui, cette raison déplorable, cette vaine philosophie qui regarde comme une faiblesse de craindre un avenir, et qui, parce qu'elle le craint trop, fait semblant, ou s'efforce de ne pas le croire. Mais cette raison sage, éclairée, modérée, chrétienne, mais cette prudence du serpent, si recommandée dans l'Evangile, c'est dans ce souvenir que vous la trouveriez ; mais cette sagesse préférable, dit l'Esprit saint, à tous les trésors et à tous les honneurs de la terre; cette sagesse si honorable à l'homme, et qui l'élève si haut au-dessus de lui-même; cette sagesse qui a formé tant de héros chrétiens, c'est l'image toujours présente de votre dernière heure, qui en embellira votre âme. Mais cette pensée, ajoutez-vous, si l'on s'était mis en tête de l'approfondir et de s'en occuper sans cesse, serait capable de faire tout quitter, et de jeter dans des résolutions violentes et extrêmes : c'està-dire de vous détacher du monde, de vos vices, de vos passions, de l'infamie de vos désordres, pour vous faire mener une vie chaste, réglée, chrétienne, seule digne de la raison : voilà ce que le monde appelle des résolutions violentes et extrêmes. Mais de plus, sous prétexte d'éviter de prétendus excès, vous ne prendriez pas même les résolutions les plus nécessaires? commencez toujours : les premiers transports se ralentissent bientôt; et il est bien plus aisé de modérer les excès de la piété, que de ranimer

iTu LECTLRKS SHRITCELLES

sa langueur et sa paresse. -Mais d'ailleurs, ne craif^nez rien de la ferveur excessive etdes emportements de votre zèle; vous n'irez jamais trop loin de ce côté-là. Un cœur indolent, sensuel comme le vôtre, nourri dans les plaisirs et dans la paresse, sans goût pour tout ce qui regarde le service de Dieu, ne nous promet pas de grandes indiscrétions dans les démarches d'une vie chrétienne : vous ne vous connaissez pas vous-même ; vous n'avez pas éprouvé quels obstacles toutes vos inclinations vont mettre aux pratiques les plus communes de la piété. Prenez seulement des mesures contre la tiédeur et le découragement : voilà le seul écueil que vous avez à craindre. Vous vous rappelez l'histoire de Pierre, qui se fit ordonner de remettre le glaive, comme si son zèle eût dû le mener trop loin; et qui au sortir de là vint échouer contre la voix d'une simple femme, et trouva dans sa lâcheté, la tentation qu'il ne semblait craindre que de sa ferveur et de son courage. Quelle illusion! de peur d'en faire trop pour Dieu, on ne fait rien du tout : la crainte de donner trop d'attention à son salut nous empêche d'y travailler, et l'on se perd de peur de se sauver trop sûrement : on craint les excès chimériques de la piété, et on ne craint point l'éloignement et le mépris réel de la piété elle-même. La crainte d'en trop faire pour votre fortune et pour votre élévation, et de la pousser trop loin, vous arrête-t-elle? refroidit-elle la vivacité de vos démarches et de votre ambition? n'est-ce pas celle espérance elle même qui le soutient et qui les anime? Rien n'est de trop pour le monde, et tout est excès pour Dieu : on craint, et on se reproche de n'en faire pas assez pour une fortune de boue, et on s'arrête, de peur d'en faire trop pour la for tune de son éternité.

Mais je vais plus loin, et je dis que c'est à vous une iiigralilude criminelle envers Dieu, d'éloigner la pensée de la mort, seulement parce qu'elle vous trouble et vous

SUR LA MOK'r -271

alarme : car cette impression de crainte et de terreur, est une grâce singulière d.ont Dieu vous favorise. Hélas ! combien est-il dimpies qui la méprisent, qui se font un itiérite affreux de la voir approcher avec fermeté, et qui la regardent comme l'anéantissement entier de ieur être! combien de sages et de philosophesdans le christianisme, qui, sans renoncer à la foi, bornent toutes leurs réflexions, toute la supériorité de leurs lumières, à la voir arriver tranquillement; et ne raisonnent toute leur vie, que pour se préparer, en ce dernier moment, à une constance et à une sérénité desprit, aussi puérile que les frayeurs les plus vulgaires, et qui est l'usage le plus insensé qu'on puisse faire de la raison même! combien de ces hommes follement amoureux de la valeur et de la gloire, qui, au milieu des combats, vont au danger comme à un spectacle, sans remords, sans inquiétude, sans réflexion sur les suites de leur destinée (cette témérité, la valeur de la nation la rend encore plus familière parmi nous, que partout ailleurs; et je parle devant une cour où ceux qui la composent, sont en possession d'en donner l'exemple aux autres !) combien de pécheurs, dans la tranquillité des villes et dans l'oisiveté d'une vie privée, livrés à l'endurcissement et à un sens réprouvé, ne sont plus touchés de cette image! combien d'autres enfin, qui, par les suites d'un caractère trop vif. trop frivole, trop léger, et peu propre aux réflexions tristes et sérieuses, passent toute leur vie sans avoir pensé une fois seulement qu'ils devaient mourir! C'est donc une grâce signalée que Dieu vous fait, de donnera cette pensée tant de force et d'ascendant sur votre âme ; c'est donc vraisemblablement la voie par laquelle il veut vous ramener à lui : si vous sortez jamais de vos égarements, vous n'en sortirez que par là : votre salut paraît attaché à ce remède. Que faites-vous donc en éloignant cette pensée, parce qu'elle vous jette dans des frayeurs salutaires? vous vous privez du seul secours qui

m LKCTI.'HF.S SPIKITLELM-S

peut vous faciliter votre retour à Dieu, vous rendez inutile une grâce qui vous est propre : vous savez, pour ainsi dire, mauvais gré à Dieu de vous en avoir favorisé; et vous vous reprochez à vous-même dy être trop sensible. Tremblez que votre cœur ne se rassure contre ces frayeurs salutaires, que vous ne voyiez d'un œil tranquille les spectacles les plus lugubres, que Dieu ne retire de vous ce moyen de salut, et qu'il ne vous endurcisse contre toutes ces terreurs de religion. Un bienfait non seulement méprisé, mais regardé même comme une peine, est bientôt suivi de l'indignation, ou du moins de l'indillerence du bienfaiteur. Alors l'image de la mort vous laissera toute votre tranquillité, vous courrez à un plaisir au sortir dune pompe lugubre; vous verrez des mêmes yeux, ou un cadavre hideux, ou l'objet criminel de votre passion : alors vous en viendrez même jusqu'à vous savoir bon gré de vous être mis au-dessus de ces craintes vulgaires, jusqu'à vous applaudir d'un changement si terrible pour votre salut. Mettez donc à profit, pour le règlement de vos mœurs, cette sensibilité, tandis que Dieu vous la laisse encore ; rapprochez de vous tous les objets propres à retracer en vous cette image, tandis qu'elle peut encore troubler la fausse paix de vos passions ; venez quelquefois sur les tombeaux de vos ancêtres, méditer en présence de leurs cendres sur la vanité des choses d'ici-bas ; venez les interroger quelquefois sur ce qui leur reste, dans le séjour ténébreux de la mort, de leurs plaisirs, de leur dignité et de leur gloire; venez vous-même ouvrir ces tristes demeures, et de tout ce qu'ils ont été autrefois aux yeux des hommes, voyez ce qu'ils sont maintenant : des spectres dont vous ne pouvez soutenir la présence, des amas devers et de pourriture; voilà ce qu'ils sont aux yeux des hommes : mais que sont ils devant Dieu? Descendez vous même en esprit dans ces lieux d'horreur et d'infection, et choisissez y d'avance votre place : repré-

SUR LA JIORT 273

sentez-vous vous-même dans cette dernière heure, étendu sur le lit de votre douleur, aux prises avec la mort, vos membres engourdis, et déjà saisis d'un froid mortel; votre langue déjà liée des chaînes de la mort; vos yeux fixes, immobiles, couverts d'un nuage confus, devant qui tout commence à disparaître; vos proches et vos amis autour de vous, faisant des vœux inutiles pour votre santé, redoublant votre frayeur et vos regrets, par la tendresse de leurs soupirs et l'abondance de leurs larmes ; le ministre du Seigneur à vos côtés, le signe du salut (alors votre seule ressource), entre ses mains, des paroles de foi, de miséricorde et de confiance à la bouche. Rapprochez ce spectacle si instructif, si intéressant : vous-même alors dans les tristes agitations de ce dernier combat, ne donnant plus de marques de vie que dans les convulsions qui annoncent votre mort; tout le monde anéanti pour vous; dépouillé pour toujours de vos dignités et de vos titres ; accompagné de vos seules œuvres, et près de paraître devant Dieu. Ce n'est pas ici une prédiction: c'est l'histoire de tous ceux qui meurent chaque jour à vos yeux, et c'est d'avance la vôtre. Rappelez ce moment terrible : vous y viendrez, et le jour peut-être n'est pas loin, et peut-être y touchez-vous déjà. Mais enfin, vous y viendrez; et quelque loin qu'il puisse être, ce sera demain, et vous y arriverez en un instant; et la seule consolation que vous aurez alors, sera d'avoir fait de toute votre vie l'étude, la ressource et la préparation de votre mort.

Enfin, et c'est ma dernière raison, remontez à la source de ces frayeurs excessives qui vous rendent l'image et la pensée de la mort si terrible, vous la trouverez sans doute dans les embarras d'une conscience criminelle : ce n'est pas la mort que vous craignez, c'est la justice de Dieu qui vous attend au-delà, pour punir les infidélités et les désordres de votre vie ; c'est que vous n'êtes pas en état de vous présenter devant lui, tout couvert des plaies les

i-.k LECTURES SMKITL ELLES

plus honteuses, qui défigurent en vous son image; et que mourir pour vous dans la situation où vous êtes, ce serait périr pour toute la durée des siècles. Purifiez donc votre conscience, finissez et expiez vos passions criminelles ; rappelez Dieu dans votre cœur, n'olïrez plus rien à ses yeux, digne de sa colère et de ses châtiments ; mettezvous en état d'espérer quelque chose de ses miséricordes infinies après la mort, alors vous verrez approcher ce dernier moment avec moins de crainte et de saisissement ; et le sacrifice que vous aurez déjà fait à Dieu du monde et de vos passions, non seulement vous facilitera, mais vous rendra même doux et consolant, le sacrifice que vous lui ferez alors de votre vie.

Car, dites-moi, qu'a la mort de si elîrayant pour une âme fidèle? de quoi la sépare-telle?d'unmondequi périra, et qui est la patrie des i-éprouvés; de ses richesses qui l'embarrassent, dont l'usage est environné de périls, et qu'il lui était défendu de faire servira la félicité de ses sens; de ses proches, do ses amis, qu'elle ne fait que devancer, et qui vont bientôt la suivre; de son corps, qui avait élé jusque là, ou l'écueil de son innocence, ou l'obstacle perpétuel de ses saints désirs; de ses maîtres et de ses sujels, dont les premiers exigeaient souvent d'elle des complaisances criminelles, et les autres la rendaient responsable de leurs infidélités et de leurs crimes; de ses places et de ses dignités, qui, en multipliant ses devoirs, augmentaient ses périls; enfin de la vie, qui n'était pour elle qu'un exil, et un désir d'en être délivrée. Que lui rend la mort pour ce qu'elle lui ôte? elle lui rend des biens immuables, etque personne ne pourra plus lui ravir; des plaisirs éternels, et qu'elle goûtera sans crainte et sans amertume; la possession de Dieu même, assurée et pai sible, et dont elle ne pouira plus déchoir; la délivrance de toutes ses passions, qui avaient été pour elle une source conlinuplle d'inquiétudes et de peines; une paix inalté-

rable, qu'elle n'avait jamais pu trouver dans le monde; la dissolution de tous les liens qui l'attachaient à la terre, et qui l'y retenaient comme captive; enfin la société des Justes et des bienheureux, pour celle des hommes pécheurs dont elle se sépare. Et qu'y a-t-il donc de si doux dans cette vie, ô mon Dieu! pour une âme fidèle, qui puisse l'y attacher? c'est pour elle une vallée de larmes, où les périls sont infinis, les combats journaliers, les victoires rares, les chutes inévitables; où les violences doivent être continuelles; où il faut tout refuser à ses sens; où tout nous tente, et tout nous est interdit; où tout ce qui plaît le plus, est ce qu'il faut le plus fuir et craindre ; en un mot, où si vous ne souffrez, si vous ne pleurez, si vous ne résistez jusqu'au sang, si vous ne combattez sans cesse, si vous ne vous haïssez vous-même, vous êtes perdu. Que trouvez-vous là de si aimable, de si attirant, de si capable d'attacher une âme chrétienne? et mourir, n'est-ce pas un triomphe et un gain pour elle? L. Aussi la mort est le seul point de vue et la seule consolation qui soutient la fidélité des Justes. Gémissent-ils I dans l'affliction, ils savent que leur fin est proche ; que les i tribulations courtes et passagères de cette vie, seront suivies d'un poids de gloire éternelle ; et dans cette pensée, ils trouvent une source inépuisable de patience, de fermeté, d'allégresse. Sentent ils la loi des membres s'élever contre la loi de l'esprit, et exciter en eux ces mouvements dangereux, qui portent linnocence jusque sur le bord du précipice : ils n'ignorent pas qu'après la dissolu tion du corps terrestre, on le leur rendra céleste et spirituel ; et qu'alors délivrés de toutes ces misères, ils seront semblables aux anges du ciel; et ce souvenir les soutient et les fortifie. Sont-ils accablés sous la pesanteur du joug de Jésus-Christ, et leur foi plus faible, est-elle sur le point de se ralentir, ou de succomber sous le poids des devoirs austères de l'Évangile : ah! le jour du Seigneur

i276 Ll'LCÏLKl-S SI'IIUTUELLES

nest pas loin ; ils touchent à la bienheureuse récompense ; et la fin de leur course, qu'ils voient déjà, les anime, et leur fait reprendre de nouvelles forces. Écoutez comme l'Apôtre consolait autrefois les premiers fidèles : Mes frères, leur disait-il, le temps est court; le jour approche, le Seigneur est à la porte, et il ne tardera pas : réjouissez-vous donc; je vous le dis encore, réjouissezvous. C'était là toute la consolation de ces hommes persécutés, outragés, proscrits, foulés aux pieds, regardés comme les balayures du monde, l'opprobre des Juifs, et la risée des gentils. Ils savaient que la mort allait essuyer leurs larmes; qu'alors il n'y aurait plus pour eux, ni deuil, ni douleur, ni souffrance; que tout y serait nouveau ; et cette pensée adoucissait toutes leurs peines. Ah ! qui eut dit à ces généreux confesseurs de la foi que le Seigneur ne leur ferait pas goûter la mort, et qu'il les laisserait vivre éternellement sur la terre, eût ébranlé leur foi, tenté leur constance; et en leur ôtant cette espérance, on leur eût ôté toute leur consolation.

Vous n'en êtes pas sans doute surpris; parce que pour des hommes affligés et malheureux comme ils étaient, la mort devait paraître une ressource. Vous vous trompez; ah! ce n'étaient pas leurs persécutions et leurs soulïrances qui faisaient leur malheur et leur tristesse; c'était là leur joie, leur consolation, leur gloire : Nous nous r/lori fions dans les trihulalUms, disaient-ils (l) ; c'était l'éloignemcnt où ils vivaient encore de Jésus-Christ: c'était là la source de leurs larmes, et tout ce qui leur rendait la mort si désirable. Tandis que nous sommes dans le corps, disait l'Apôtre, nous sommes éloignés du Seigneur; et cet éloi gnement était un état triste et violent pour ces hommes fidèles : toute la piété consiste à souhaiter notre réunion avec Jésus-Christ notre chef, à soupirer après l'heureux

'1' riom., V, 3.

moment qui nous incorporera avec tous les élus dans ce corps mystique qui se forme, depuis la naissance du monde, de toute langue, de toute tribu, de toute nation; qui est la fm de tous les desseins de Dieu, et qui doit le glorifier avec Jésus-Christ dans tous les siècles. Nous sommes ici-bas comme des branches séparées de leur cep; comme des ruisseaux éloignés de leur source; comme des étrangers errants loin de leur patrie; comme des captifs enchaînés dans une prison, qui attendent leur délivrance; comme des enfants bannis pour quelque temps de l'héritage et de la maison paternelle; en un mot, comme des membres séparés de leur corps. Depuis que Jésus-Christ notre chef est monté au ciel, ce n'est plus ici le lieu de notre demeure; nous attendons la bienheureuse espérance et l'avènement du Seigneur; ce désir fait toute notre piété et notre consolation : et, pour un chrétien, ne pas désirer cet heureux moment et le craindre, et le regarder même comme le plus grand des malheurs, c'est dire anathème à Jésus-Christ ; c'est ne vouloir avoir aucune part avec lui; c'est renoncer aux promesses de la foi, et au titre glorieux de citoyen du ciel; c'est chercher notre bonheur sur la terre, douter d'un avenir, regarder la religion comme un songe, et croire que tout doit finir avec nous.

Non, la mort n'a rien que de doux et de désirable pour une âme juste : arrivée à cet heureux moment, elle voit sans regret périr un monde, qui ne lui avait jamais paru qu'un amas de fumée, et qu'elle n'avait jamais aimé ; ses yeux se ferment avec plaisir à tous ces vains spectacles qu'offre la terre, qu'elle avait toujours regardés comme une décoration d'un moment, et dont elle n'avait pas laissé de craindre les dangereuses illusions : elle sent sans inquiétude, que dis-je? avec plaisir, ce corps mortel qui avait été la matière de toutes ses tentations, et la source fatale de toutes ses faiblesses, se revêtir de l'immortalité ; IV. 16

■r.x I.Ki.TUKES SPIRITUELLES

elle ne regrette rien sur la terre, où elle ne \a\Sse rien, î't d'où son cœur s'envole comme son âme : elle ne se plaint pas même d'être enlevée au milieu de sa course, et de finir ses jours en un âge encore florissant; au contraire, elle remercie son Libérateur d'avoir abrégé ses peines avec ses années, de n'avoir exigé d'elle que la moitié de sa dette pour le prix de son éternité, et d'avoir consommé dans peu son sacrifice, de peur qu'un plus long séjour dans un monde corrompu ne pervertit son cœur. Ses violences, ses austérités, qui avaient tant coûté à la faiblesse de sa chair, font alors la plus douce de ses pensées : elle voit que tout s'évanouit, hors ce qu'elle a fait pour Dieu; que tout l'abandonne, ses biens, ses proches, ses amis, ses dignités, hormis ses œuvres; et elle est transportée de joie de n'avoir pas mis sa confiance dans la faveur des princes, dans les enfants des hommes, dans les vaincs espérances de la fortune, dans tout ce qui va périr; mais dans le Seigneur tout seul, qui demeure éternellement, et dans le sein duquel elle va trouver la paix et la félicité que les créatures ne donnent point. Ainsi tranquille sur le passé, méprisant le présent, transportée de toucher enfin à cet avenir, le seul objet de ses désirs; voyant déjà le sein d'Abraham ouvert pour la recevoir, et le Fils de l'Homme assis à la droite du Père, tenant en ses mains la couronne d'immortalité, elle s'endort dans le Seigneur; elle est portée par les esprits bienheureux dans la demeure des Saints, et s'en retourne dans le lieu d'où elle était sortie. Puissiez-vous voir ainsi terminer votre course.

TROISIEME LECTURE

MARDI

SUR LIMPÉNITENCE FINALE

RESUME

P^ Partie. Vous ne serez plus en état alors de chercher Dieu.

1° Le temps vous manquera ; Dieu ne vous a pas promis ce temps, et il le refuse tous les jours à des pécheurs moins coupables que vous. Qui vous a dit que votre mort viendra lentement, et qu'elle ne fondra pas inopinément sur vous ? Combien d'exemples en avez-vous vus ! et Dieu ne vous ménage-t-il pas ces spectacles effrayants pour vous avertir peut-être que votre fin sera semblable ? Quel est donc votre aveuglement de faire dépendre votre salut éternel de la chose du monde, dont vous pouvez le moins répondre ! Mais quand ces terribles accidents ne tomberaient pas sur vous, et qu'ils seraient plus rares qu'ils ne sont, le plus grand nombre n'est-il pas de ceux qui sont surpris ? et n'arrive-t-il pas communément que le dernier moment qui termine nos jours n'est jamais le dernier dans notre esprit ?

2" Je veux que le temps vous soit accordé, et que les ministres du Seigneur aient le temps de venir vous dire, comme un prophète au roi de Juda : Réglez votre maison, car vous mourrez: en serezvous plus capable de chercher Jésus-Christ ? Vous voulez qu'avec une ■maison qui déjà s'enveloppe, une mémoire qui se confond, un cœur qui s'éteint, un pécheur puisse sonder et éclaircir tous les abîmes de sa conscience ! Grand Dieu ! un pécheur eu cet état, loin de vous flécliir, peut-il encore vous connaître et vous adorer ? Jugez-en vous-même, vous que la main du Seigneur a déjà conduit jusqu'aux portes du tombeau : quel usage faisiez-vousde votre raison ? et quel fruit avezvous retiré du bienfait qui prolongea vos jours ?

3° Je veux que la bonté de Dieu ménage alors quelques intervalles libres à un mourant : quel usage en fait-on ? Les affaires, les dernières dispositions enlèvent ces moments, et on laisse à des intervalles moins

heureux les soins de la conscience. Alors le ministre est appelé : encore faut-il que le mourant ne le connaisse presque plus, afln qu'il le voie approcher sans effroi.

4* Je veux que, jusqu'au dernier soupir, vous conserviez la raison aussi entière que vous l'avez aujourd'hui : ne comptez -vous pour rien les ohstacles que vous trouverez alors dans votre propre cœur? (juoi ! après une vie entière de débauche, vous croyez que des passions nourries depuis l'enfance, et qui sont devenues comme votre fonds, tomberont, s'évanouiront on un instant ! Vous croyez qu'un homme qui n'a eu dans sa vie que le désir d'amasser de grands biens par toutes sortes de voies, conviendra en un moment que tous .ses gains ont été criminels: qu'un impie qui a mille fois profané la .sainteté de la religion par des dérisions sacrilèges, deviendra fidèle et religieux au lit de la mort 1 etc. Vous nous en avertissez, Seigneur, dans les livres saints : leur fin sera semblable à leurs œuvres. Vous avez vér-u impudique, vous mourrez impudique ; vous avez vécu ambitieux, vous mourrez sans que l'amour du monde et ses vains honneurs meurent dans votre cœur ; en un mot, vous mourrez dam le péché. Upérez donc4e bien, tandis que Dieu vous en laisse le temps ; n'apportez pas à la mort des désirs, mais des fruits de pénitence.

ir Partie. C'est une vérité du salut, que le Seigneur met des bornes à sa patience ; et que comme il a établi un temps pour .se souvenir du pécheur, il en a aussi marqué un autre pour l'oublier. Je sais que tout le temps de la vie présente est un temps de propitiation, et qu'à quelque heure que le pécheur se convertisse;» Dieu, Dieu se convertit à lui ; mais je .sais aussi que chaque grâce dont vous abusez, peut être la dernière de votre vie.

Cette vérité si terrible supposée, lirons-en 1" une conséquence qui ne l'e.st pas moins: si l'Ecriture de toutes parts nous annonce que Dieu se retire quelquefois d'une àme infidèle, que pourrez-vous vous promettre au dernier moment, vou-S (jni, agité de remords cruels, avez poussé l'impénitcnce et l'ingratitude jusqu'au jour de sa colère ? Où .serait donc là cette justice qui insulte aux larmes de l'impie mourant?

2" La nature de la grâce que vous vous promettez alors ne vous permettrait pas de l'attendre ; cette grâce qui consomme la sanctification d'une âme, cette grâce de la persi'vérance finale, c'est la gràre des élus et le dernier trait de la bienveillance de Dieu sur une âme. Dieu ne doit, à la rigueur, cette faveur inestimable à personne; elle manque quelquefois à ceux mêmes qui ont marché longtemps dans la justice; et vous présumez que le plus signalé de tous les bienfaits sera le prix de la plus ingrate de toutes les vies! Se peut-il (|u'un espoir si insensé abuse presque tous les hommes ?

SUR L'IMPENITENCE FINALE 281

3° Quand Dieu accorderait quelquefois cette grande miséricorde à une âme qui aurait jusque-là différé de se convertir, je dis qu'il ne l'accordera jamais à vous qui ne différez votre conversion que parce que vous vous y attendez. Ne vous flattez pas d'un faux espoir que Dieu tiendra alors à votre égard une conduite particulière ; cette espérance même que vous avez eue en sa miséricorde, et qui a servi à vous entretenir dans vos désordres, sera alors le plus grand de tous vos crimes. Les hommes se consolent dans la perte qu'ils fout de leurs proches et de leurs amis, par les projets de conversion qu'ils leur ont vu souvent concevoir ; et c'est précisément ce qui me fait trembler pour eux. ,

4° Ce n'est pas qu'un seul instant de pénitence véritable ne puisse effacer en un moment les crimes d'une vie entière : mais Dieu rejette la pénitence du pécheur mourant, parce qu'elle est fausse. Car premièrement elle n'est pas libre ; c'est ordinairement l'effet de la dure nécessité oîi il se voit réduit, plutôt que le fruit de la grâce et d'un véritable repentir ; si Dieu prolongeait ses jours, ne prolongerait-il pas aussi ses crimes ? Secondement, sa douleur ne part que d'une crainte toute naturelle ; lui seul est l'objet de sa douleur, la fin de ses supplications, le motif de sa pénitence ; ses larmes sont les larmes d'Esaii et d'Antiochus, des larmes stériles et réprouvées : ainsi le pécheur élèvera alors sa voix vers le ciel, et le Dieu juste se rira de ses clameurs ; il pleurera, et Dieu insultera à ses larmes. En vain,

3S ses derniers moments, après n'avoir cherché toute sa vie que des ministres complaisants et pris au hasard, appellera-t-il auprès de lui quelque homme de Dieu le plus éclairé, le plus respecté par ses talents ; en vain ce ministre l'exhortera-t-il à mettre en Dieu toute son espér rance, et diminuera-t-il à ses yeux l'horreur de ses crimes pour ne pas le jeter dans le désespoir : le ministre lui-même ne parlera qu'en tremblant, parce qu'il sait que le Seigneur a son poids et sa mesure, et qu'il ne convient pas à l'homme d'en rabattre.

Dernière réflexion : qu'est-ce que le pécheur peut souhaiter pour lui de plus favorable à la mort, que d'avoir le temps et d'être en état de chercher Jésus-Christ, et de le chercher en effet ? et cependant que lui permet Jésus-Christ d'espérer dans ses recherches mêmes, s'il les renvoie jusque-là ? Vous me chercherez et vous mourrez dans votre péché. Après cela, calmez-vous durant votre vie sur vos désordres ! Je ne veux point mettre des bornes à la miséricorde de Dieu ; mais ce que je sais, c'est que les sacrements du salut, appliqués alors sur un pécheur, consomment peut-être sa réprobation, et que la dernière des grâces de l'Église est souvent le dernier de ses sacrilèges. C'est une vérité de foi que le nombre de ceux qui se sauvent est petit: et cependant, si les marques de repentir que donnent les pécheurs au lit de

la morl snfBsaient pour le salut, il n'y âtirait presque point de pécheur qui ne fût sauvé. Tout ce que je sais, c'est qu'il faut faire pénitence tandis que Dieu uons en donne le temps, et qu'au lit de la mort, ou vous ne serez plus en état de le chercher; ou même quand vous le chercherez, vous ne le trouverez pas.

DEVELOPPEMENT

Je m'en mis. et vous me chercherez, et vvtts wourrnz diin.i votre péché. (Jean, viii. 21).

Si vous n'avez pas frémi en raenlendant prononcer ces paroles, les plus terribles sans doute qu'on lise dans nos divines Ecritures, je ne vois plus de vérité dans la religion capablede vous toucher. Pour moi. je vous avoue que j'en suis frappé de terreur; et il me semble, qu'en e.xposant de si formidables menaces, il faudrait plutôt prendre des précautions pour prévenir les frayeurs excessives quelles pourraient jeter dans les esprits, que pour réveiller l'attention et la crainte.

' En eiïet, ce n'est pas des calamités publiques, vos villes démolies, vos femmes et vos enfants menés en servitude, et l'héritage du Seigneur en proie à des nations barbares cl infidèles, que Jésus-Christ vous annonce aujourd'hui ; ni tant d'autres menaces que les Israélites, au pied du mont Sinaï, ne purent entendre sans être renversés de terreur, et sans craindre do mourir, si le Seigneur im cessait de leur parler.

C'est l'abandon de Dieu, et limpénitence au lit de la mort, qu'on vous annonce ; des elîorts pour retourner au Seigneur en celte dernière heure, inutiles et rejelés ; la réprobation consommée en ce moment fatal ; et une âme depuis longtemps infidèle à la grâce, menée enfin captive par son péché.

SUR L'IMPENITENCE FINALE 283

C'est la destinée déplorable de -tant de fidèles, ou qui méprisent les voies du salut, ou qui ne se proposent d'y entrer qu'à la dernière heure; c'est celle de la plupart des pécheurs qui m'éi3outent : c'est la vôtre, si vous'différez de vous convertir au Seigneur. Il s'en va, et vous le chercherez, et vous mourrez dans votre péché (1).

Grand Dieu ! mais que devient votre bonté, lorsque vous abandonnez le pécheur dans cette dernière heure ? Ses pleurs, ses sanglots, sa bouche tremblante collée sur le signe sacré de son salut, ses promesses de pénitence, ne peuvent-elles plus alors fléchir votre clémence? et devenez-vous un Dieu cruel pour l'homme que vous avez créé ? Ne mettons point de bornes à ses miséricordes infinies; il peut se laisser fléchir : mais vous ne le fléchirez pas ; et il vous avertit lui-même que vous ne devez pas vous y attendre : Je m'en vais, et vous me chercherez, et vous mourrez dans votre péché. Il vous le dit à tous en général, à chacun de vous en particulier, de quelque âge, de quelque sexe, de quelque rang que vous puissiez être.

Cette matière est trop elîrayante pour y chercher un autre dessein, que celui que les paroles de Jésus-Christ elles mêmes nous fournissent; si vous attendez de vous convertir à la mort, vous mourrez dans votre péché : cette terrible vérité m'occupe tout entier ; je vous la propose avec simplicité toute seule. Or, si vous dilîérez jusque-là votre conversion, vous mourrez dans votre péché, parce que vous ne serez plus en état alors de chercher Dieu, et de retourner à lui : parce que, supposé même que vous soyez en état de le chercher, etque vous fassiez des efforts pour retourner à lui, vos efforts seront inutiles, et vous ne le trouverez pas. Première raison tirée du côté du pécheur, hors d'état, au lit de la mort, de chercher Dieu, et de retourner à lui. Seconde raison tirée du côté de Dieu

(l) Joan., vin, 21.

irrité alors envers le pécheur, et qui ne recevra pas. ne regardera pas, méprisera même, les efforts que le pécheur mourant semblera faire pour le chercher et retourner à lui. -C'est-à-dire, la pénitence au lit de la mort, presque toujours impossible: la pénitence au lit de la mort, presque toujours inutile.

PREMII.ItE PARTIE.

Si vous différez votre conversion à la mort, vous mourrez dans votre péché ; parce qu'alors vous ne serez plus en état de chercher Jésus-Christ. Première raison tirée du côté du pécheur mourant, hors d'état alors de chercher Jésus-Christ, c'est-à-dire, la pénitence au lit de la mort, presque toujours impossible. Or, vous ne serez plus en état alors de chercher Jésus-Christ : parce que, ou le temps vous manquera ; ou le temps vous étant accordé, l'accablement de vos maux ne vous le permettra pas ; ou enfin, que vos maux vous le permettant, vos anciennes passions y mettront des obstacles, que vous ne serez plus en état alors de surmonter. Appliquez-vous à ces vérités importantes.

Je dis donc, premièrement, que vous êtes imprudents de renvoyer l'affaire de votre salut à un temps que Dieu ne vous a point promis, et qu'il refuse tous les jours à des pécheurs moins coupables que vous. Car, qui vous a répondu que la mort viendra lentement, et qu'elle ne fondra pas inopinément sur vous, comme un vautour cruel sur une proie tranquille et inattentive ? D'où avez-vous appris que le Seigneur vous avertira de loin; qu'il enverra toujours son ange pour vous préserver ; et qu'une chute soudaine, un naufrage imprévu, un édifice écroulé sous vos pieds, un coup conduit par le hasard, un lâche ennemi,

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